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Spécial forums

Conférence donnée  au cours de la session 2005 des Semaines sociales de  France, «Transmettre, partager des valeurs, susciter des libertés»





En raison de leur portée dépassant le thème de leur forum d’origine et favorisant la réflexion sur la transmission dans sa globalité, le Comité de Rédaction des Actes des Semaines Sociales de France a souhaité porter à la connaissance des lecteurs des Actes de cette session l’intégralité de quelques conférences données dans le cadre des forums sur la famille et sur les médias.


Des racines et des ailes

Spécificités de la transmission familiale


Xavier Lacroix est philosophe, professeur à l’Université catholique de Lyon. Il est l’auteur entre autres de La confusion des genres, Bayard 2005 ; Passeurs de vie, essai sur la paternité, Bayard, 2004 ; L’avenir, c’est l’autre, Cerf, 2000.



Entre famille et transmission, il y a d’emblée une étroite connexion. Dans toutes les cultures, la famille est d’abord le lieu de la transmission : le cadre où l’on reçoit au minimum la vie et un nom. Réciproquement, l’on peut dire que la transmission a d’abord lieu en famille, ne serait-ce que pour des raisons chronologiques.
Aujourd’hui pourtant, nous voici confrontés à ce que certains ont pu appeler une « défamilialisation » de la transmission . Les parents ont de plus en plus de mal à transmettre ce qui déborde le minimum que je viens d’évoquer. Il faut reconnaître qu’en matière d’influence, la famille est soumise à une rude concurrence : celle des médias, de la technologie, de la classe d’âge, des productions culturelles, de l’école, des acteurs sociaux ou étatiques, des nouveaux conformismes… Il est devenu classique de dire que la transmission a davantage lieu horizontalement, c’est-à-dire dans l’espace, le simultané, le présent, que verticalement, à travers le temps, d’une génération à l’autre.

Le paradoxe de la transmission intergénérationnelle
Toutefois, puisque « génération » il y a, prenons conscience que ce mot implique immédiatement celui de famille. C’est dans la famille qu’apparaît le plus nettement l’enjeu principal de la transmission, à savoir le passage de témoin d’une génération à l’autre. Tout simplement parce qu’elle est le lieu de la génération. Il y a transmission parce qu’il y a génération. Selon les termes de Hannah Arendt, « l’essence de l’éducation est la natalité, le fait que des êtres humains naissent dans le monde  ». Aussitôt apparaît un paradoxe, qui est à la fois celui de la famille et de la transmission: c’est à un monde ancien qu’il faut introduire des êtres neufs. La tâche des adultes, des aînés, est alors à la fois d’accueillir la nouveauté du neuf et d’offrir aux nouveaux venus l’enracinement dans la continuité d’un monde.
La famille est tout particulièrement confrontée à ce paradoxe. Elle navigue entre deux extrêmes, à vrai dire irréalisables, qui seraient plutôt deux tentations : ou bien viser la répétition, la reproduction à l’identique d’une génération sur une autre, par une sorte de clonage culturel dans lequel les enfants entreraient parfaitement et totalement dans le modèle conçu pour eux par leurs parents ; ou bien verser dans l’illusion rousseauiste d’un commencement absolu à chaque génération, par le libre cours donné à la créativité, dans l’abandon de toute notion de tradition et d’autorité.
L’un et l’autre excès conduiraient le monde à sa ruine : dans le premier cas, ruine de la répétition qui, par elle-même est sclérosante et mortifère ; dans le second cas, ruine de la barbarie, c’est-à-dire du retour au degré zéro de civilisation. Il existe encore des familles qui souscrivent à l’un ou l’autre de ces modèles, mais elles sont une toute petite minorité. La plupart des familles assument le paradoxe énoncé, celui de la continuité et de la nouveauté. Mais elles ne le font pas sans mal, sans difficultés.

Les modèles électif et contractuel de la transmission
Un compromis semble trouvé aujourd’hui par le modèle que certains qualifient d’électif : la transmission a lieu par l’intermédiaire d’un acte de réception qui est en même temps un acte d’élection-sélection. Selon la sociologue Martine Segalen, « ce ne sont plus seulement les aînés qui imposent les éléments de la transmission familiale, mais les jeunes générations qui vont puiser dans les familles ce qui leur convient pour tisser le lien qui leur convient . »
Ce modèle peut sembler séduisant. Reconnaissons qu’en effet, il n’y a pas de transmission de personne à personne sans un acte de réception qui ne peut être un « oui » véritable qu’en étant potentiellement un « non ». Mais il y a là une dérive possible, vers un modèle contractuel de la transmission, selon laquelle celle-ci serait une sorte de transaction entre deux égaux. On a même pu parler de « pédocentrisme », lorsque l’enfant est à ce point au centre du dispositif que c’est lui qui décide ce qu’il prend et ce qu’il laisse, ce qu’il accepte et ce qu’il refuse et, finalement, de ce qui est bon ou pas bon pour lui.
Le modèle contractuel des relations, qui est en même temps celui de l’égalité et de la liberté, est au cœur de la culture démocratique et libérale. Est-il suffisant pour penser la transmission, la famille, la transmission familiale ? On peut en douter. Selon Hannah Arendt encore, « le problème de l’éducation tient au fait que par sa nature même elle ne peut faire fi ni de l’autorité ni de la tradition, et qu’elle doit pourtant s’exercer dans un monde qui n’est pas structuré par l’autorité ni retenu par la tradition  ».
Famille et transmission, même combat, mêmes défis, dans le cadre de la culture que pour faire bref, je qualifierai d’ultra-moderne  ? La question est posée. Cet exposé sera centré sur le lien entre la crise de la transmission et la crise de la famille. Il examinera les facteurs qui rendent difficile la transmission familiale, avant de repérer quelles sont les ressources propres à la famille en ce domaine. Mais auparavant, dans une première partie, faisons le point : que transmet-on en famille ?

Ce qui se transmet et ce qui ne se transmet pas


La transmission familiale est globale. Elle n’est pas spécialisée, comme elle peut l’être en d’autres lieux. Cela implique en particulier – et il peut être bon de le rappeler pour dépasser tout discours fleuri – qu’en famille, ne se transmet pas que le meilleur. Ne s’y communiquent pas seulement des valeurs, des biens. S’y transmet par exemple une hérédité biologique, plus ou moins favorable, impliquant éventuellement des tares, des fragilités diverses. S’y transmettent aussi des limites psychologiques. L’héritage d’histoires bousculées, de drames, de blessures. Des silences, des non-dits, les fameux « secrets de famille » souvent mentionnés dans la littérature actuelle. Peuvent s’y transmettre des limites morales : un certain esprit de corps, une forme d’égoïsme collectif où le patrimoine, sacralisé, passe avant toute autre considération. Jean Lacroix distinguait les familles closes et les familles ouvertes. Dans certaines familles, c’est surtout l’esprit de clôture qui se transmet. En termes théologiques, ce que l’on appelle en christianisme le « péché originel », cette prédisposition au mal sous ses diverses formes se transmet avec le don de la vie. C’est l’ivraie et le bon grain. Le moins bon se transmet avec le meilleur. La transmission familiale comporte du volontaire, mais aussi de l’involontaire. Du conscient, mais aussi de l’inconscient. On ne sait jamais, au fond, ce que l’on transmet, tout ce que l’on transmet.

Les cinq dimensions de la transmission familiale
Etant globale, la transmission familiale passe par toutes les dimensions de l’existence, que je réunirai sous cinq termes : charnelle, symbolique, affective, matérielle, spirituelle.
Elle passe par le corps. Le côté corporel du don de la vie est aujourd’hui relativisé dans de nombreux propos. Lorsque l’on parle du « géniteur » ou des « parents biologiques » (expression curieuse), c’est presque toujours pour en minimiser l’importance. Le modèle de la parenté devient la parenté adoptive. Je pourrais en citer maints exemples . Cela va dans le sens de la mise en avant du volontaire et de l’électif, qui est dans l’air du temps. Mais ce point du vue inverse les données premières. C’est en réalité la parenté adoptive qui se coule dans le modèle de la parenté charnelle. Être parents signifie originellement avoir engendré, mis au monde. Que le corps d’un individu, ses traits, son être même soient passés par le corps de deux autres individus, par leur union, cela n’est pas dépourvu de sens. Cela renvoie à une passivité fondamentale et commune à l’égard de l’être et de la vie. Gardons nous des nouvelles formes de dualisme qui tendent aujourd’hui à traiter pour peu de choses cet ancrage charnel et sexué de la transmission de la vie.
Cela dit, selon les termes de Pierre Legendre, « il ne suffit pas de produire de la chair humaine, encore faut-il l’instituer  ». Le sujet ne trouve sa place, sa place unique et irremplaçable dans la communauté humaine, qu’en étant nommé. En étant reconnu à travers la réception d’un nom. C’est sans doute là la fonction la plus irréductible de la famille: elle est le lieu où nous recevons un nom – et un prénom. Être nommé, marque d’une réceptivité fondamentale. « Le nom de l’homme ne se prend pas, mais se reçoit, écrit Catherine Chalier qui poursuit: à ma naissance, ce sont d’autres qui m’ont appelé et ma vocation est d’habiter ce nom. »
La troisième dimension de la transmission familiale est relationnelle, affective. Ce que Jean Lacroix a affirmé de l’éducation, qu’elle était « avant tout atmosphérique  », peut se dire de la transmission. C’est par un climat, par des attitudes, par une certaine qualité de relations que passe la transmission de la vie. La famille est le lieu des relations les plus incarnées. Il faudrait convoquer toute la littérature pour dire tout se qui se donne – ou ne se donne pas – à travers le quotidien. Cette dimension quotidienne est ce qui manque le plus aux familles éclatées.
Parmi les médiations concrètes, il y a lieu d’évoquer, en quatrième lieu, la dimension matérielle de la transmission. Terre, maison, objets, patrimoine... gardons nous de mépriser trop vite la notion d’héritage. Qu’une génération puisse léguer des biens à sa descendance n’est pas seulement un privilège ; c’est aussi une forme de don, de passage. Que serait un monde où chaque génération jouirait de ses richesses matérielles sans pouvoir envisager que ses enfants n’en retirent du fruit ? Ou alors un monde où tous les biens n’auraient qu’une seule destination, la collectivité ? L’héritage, lorsqu’il peut avoir lieu, est bien une des facettes de la transmission. Cela, bien sûr dans le cadre de la justice et de l’équité.

Le paradoxe de la transmission spirituelle
Il y donc ce qui peut se transmettre de manière évidente, quasi directe, fût-ce par la médiation de la culture et des institutions. Qu’en est-il alors de la dimension spirituelle de la vie ? Peut-on dire que la vie spirituelle soit transmissible ? Nous sommes ici devant un paradoxe. En un sens, elle l’est ; elle l’est même essentiellement, puisqu’elle est don, partage, communion. Elle est la vie se donnant et donc se dépassant, transcendant l’individualité de l’ego. Elle est ce qui nous lie et nous relie. Elle est comme un feu qui se communique. Mais, en même temps et ultimement, la vie spirituelle est éminemment personnelle. Or, le personnel relève de l’intransmissible. On peut tout communiquer à l’autre, sauf son ego, soi-même, sa liberté . Entre les personnes en tant qu’individus demeure un fossé infranchissable. On peut se donner, mais on ne peut pas se transmettre. Cette irréductible part de solitude a partie liée avec la mort. C’est en tant que mortels que nous engendrons. La transmission n’abolit pas la discontinuité entre les générations.
Par ailleurs, et plus profondément encore, les biens spirituels ne peuvent être reçus que par une liberté. Librement, donc. Plus une réalité a une portée spirituelle, plus elle implique l’intériorité et moins elle ne peut se communiquer directement. Je ne peux pas, et c’est heureux, provoquer en l’autre l’acte de réception. La transmission s’arrête au seuil de l’esprit. Kierkegaard a fortement indiqué qu’ « il n’y a pas de communication directe de la vérité  ». La vérité ne peut être reconnue que par chacun personnellement, par un acte unique et irremplaçable de chaque sujet. Même une idée, au fond, ne se transmet pas. La foi, tout particulièrement, ne se communique pas comme on fait passer un objet. L’image du passage de témoin est ici insuffisante. La foi n’est pas une chose. Elle est un don mystérieux reçu au plus intime. Il en va ainsi de toute forme de foi, de toute option fondamentale sur le sens de la vie. Tout n’est donc pas transmissible, encore moins transmissible directement. Plus je vais vers l’essentiel, plus aussi est mise en avant une conception personnaliste des liens familiaux, plus je m’éloigne de l’idée de transmission directe.
À mi-chemin entre ce qui se transmet directement et l’intransmissible se trouvent les normes pour l’agir, les références morales, les valeurs éthiques. Leur ressort est spirituel, mais elles passent par la parole, par une culture, par des conduites, des mœurs, par la mise en œuvre de modèles, par des interdits. En un mot, elles sont médiatisées. J’ai prononcé le mot de « culture ». Une culture est l’ensemble des médiations par lesquelles se constitue un monde commun. Il existe une culture familiale qui, elle même, n’advient que dans le contexte d’une culture plus large. Mais l’articulation entre ces deux contextes n’est pas évidente.
Dans une société holiste, où le tout prime sur la partie et sur les individus, où la cohérence du groupe social est première, où les conventions, les coutumes et les normes sont reçues comme allant de soi, la transmission n’est pas un problème. Nous avons pu connaître de tels de type de société ou de famille. Une des raisons positives, appréciables, de la plus grande difficulté à transmettre aujourd’hui est la primauté de la personne, l’exercice du libre examen, la pratique du dialogue, de la discussion, la place irréductible reconnue à la conscience et à la liberté. Il n’est pas question de revenir en arrière sur ces avancées. Mais, nous l’avons déjà entrevu en introduction, il y a là une source de défaillances dans la transmission, sur lesquelles je vous propose de nous arrêter dans une deuxième partie.

Difficultés spécifiques de la situation actuelle de la famille


L’écart entre la culture commune et la culture familiale
La culture démocratique et libérale est une culture du contrat. Or, les relations familiales ne relèvent pas du genre contractuel. La relation parents-enfants précède tout contrat. Les rôles et les places n’y sont pas interchangeables. Le théologien américain, Stanley Hauerwas, a pu affirmer que dans une société démocratique, la famille est une « anomalie éthique  ». Les relations n’y sont pas seulement égalitaires. Le dialogue y a sa place, il l’a de plus en plus, mais il n’abolit pas la relation d’autorité et l’inégalité de statut des sujets.
On peut en dire autant de la transmission. Il n’y a pas de transmission sans confiance, sans dissymétrie dans la position des acteurs. La transmission appelle l’entrée dans un monde antérieur, l’acceptation d’un cadre, la reconnaissance d’une précédence du sens. Données que la famille rencontre peu dans une culture du libre choix, du spontané, de l’initiative, du changement, de la transgression, de l’oubli des limites, de l’indéterminé. Double décalage, donc : entre culture dominante et valeurs requises pour la transmission ; entre culture dominante et culture familiale. Pour de multiples raisons, ce décalage est inéluctable. Il est le revers de la médaille d’une société libérale et pluraliste. Il nous faut faire le deuil d’une continuité ou d’une homogénéité entre la culture que nous souhaitons transmettre et la culture dominante dans l’ensemble de la société.
Le problème est que manquent alors les espaces transitionnels entre famille et vaste monde, entre le foyer familial et l’anonymat des relations fonctionnelles ou de la culture de masse. L’écart est devenu une coupure. La plupart des familles sont beaucoup moins intégrées dans un tissu social, un réseau communautaire que celles des sociétés justement appelées traditionnelles . Familles-bastions ou familles-cocons, selon les termes de tel sociologue , familles restreintes ou nucléaires, elles se réfugient derrière les quatre murs de leur maison ou de leur appartement qui les séparent d’un monde éclaté, au mieux indifférent, au pire menaçant. La coupure privé-public a rarement été poussée aussi loin. Le paradoxe est alors que les murs ont des oreilles : ils sont traversés par les ondes, l’électronique, la Toile mondiale. Le public envahit le privé.
Dans ce déséquilibre, ce qui manque, ce sont les espaces de transition entre vie familiale et vie sociale. Ceux que l’on trouvait dans les villages, les paroisses, les mouvements, les relations de voisinage sont devenus rares . Or, il est très difficile de transmettre entre quatre murs, dans le face à face direct entre parents et enfants. Toute transmission a besoin de relais, d’étayages communautaires. De la médiation d’autres adultes ou aînés, au sein d’un groupe plus diversifié que la famille mais moins anonyme ou éclaté que le monde collectif, où peuvent avoir lieu des comparaisons, des confrontations, aussi bien que des recoupements et des confirmations. Le relais de tiers, individuels et collectifs, entre parents et enfants est absolument vital à la transmission. La transmission n’aura pas lieu dans le seul face à face, même si celui-ci est irremplaçable. Elle a besoin de médiations. Médiation de lieux, de références, de liens plus larges que ceux de la famille.

La fragilisation des liens familiaux
La deuxième difficulté porte sur les liens familiaux eux-mêmes. Une des données les plus massives et les plus connues porte sur la fragilisation du lien conjugal. Vous connaissez les statistiques : 42 % de divorces en France. La vulgate en sciences humaines et en travail social consiste alors à dire que le couple parental survit au couple conjugal. Ce qui, à la lettre, est vrai et indique la voie de ce qui reste à soutenir. Mais croire ou affirmer pour autant que le lien parental demeure indemne serait lourd d’illusions. L’exercice de la paternité comme de la maternité est pour le moins amputé lorsqu’il est privé de tout ce qui se joue dans la vie quotidienne sous le même toit. Être en compagnie de ses enfants un week-end sur deux ou sur quatre n’est pas tout à fait identique à l’être chaque jour. Des évidences de ce type doivent être rappelées aujourd’hui. Pour le parent qui reste au foyer – dans près de 90 % des cas la mère – le lien n’est pas indemne non plus.
Ce qui se joue entre une mère et ses enfants, entre un père et ses enfants n’est pas extrinsèque à ce qui se joue entre le père et la mère, entre les parents. C’est une femme tournée vers un homme qui est pleinement mère, c’est un homme tourné vers une femme qui est pleinement père. L’enfant ne reçoit pas des biens culturels et spirituels de deux individus disjoints, de l’individu papa indépendamment de l’individu maman. Il reçoit d’abord ce qui est vécu et partagé par un couple. La psychologie et la psychanalyse le confirment amplement. Ce qu’un père peut communiquer de plus précieux à ses enfants, c’est d’abord la joie qu’il donne à sa femme.
Il n’est pas de meilleur moyen de découvrir la loi du désir et de l’alliance que de la recevoir de ses parents. S’ils sont solidement ancrés dans leur conjugalité, les parents seront mieux à même de transmettre à leur enfant la capacité de les quitter sans sentir peser sur lui une dette. « La vraie filiation, peut écrire Philippe Julien, c’est d’avoir reçu de ses parents le pouvoir de les quitter à jamais, parce que leur conjugalité était et reste première  ».
Une des fonctions essentielles de la conjugalité est d’offrir une chance à la manifestation de la différence des sexes. La portée de la différence père-mère, homme-femme ne se manifeste qu’à travers le temps, à travers la longue durée, même. Or, la différence entre paternité et maternité est une des données de base pour la croissance de l’enfant. Les sciences humaines l’ont montré de manière surabondante depuis plus d’un siècle et il est étonnant que certains semblent frappés d’amnésie à cet égard.
La transmission en est un des domaines de vérification privilégiés. La manière maternelle de transmettre n’est pas identique à la manière paternelle. Nous en avons tous l’intuition mais la parole à ce propos est devenue délicate, voire incertaine, à cause de la crise profonde des modèles féminins et masculins. Du modèle masculin surtout. La paternité est au cœur des incertitudes et fragilités actuelles de la famille. Non seulement le lien paternel est la première victime de la rupture du lien conjugal, mais le modèle paternel est invité se couler dans le modèle maternel, qui reste le seul évident. Ainsi que le titrait une émission de télévision : « Le père est une mère comme les autres ». Je suggérerai plus loin combien la différence entre la manière paternelle et la manière maternelle de transmettre est une chance pour l’enfant, pour le garçon comme pour la fille.

Le contexte économique et technologique
Il vrai que ces enjeux ne relèvent pas seulement du registre éthique ou spirituel. Ils passent par des conditions matérielles de vie, par des déterminations économiques et technologiques qu’il faut au moins évoquer ici.
Longtemps, l’image du père a été liée à celle d’un savoir faire. D’un métier notamment. Maréchal-ferrant, agriculteur… Aujourd’hui, le métier du père, comme celui de la mère, devenu profession, est lointain, souvent abstrait. Cette distance est aussi un éloignement qui se traduit dans le temps : je pense ici à l’absence des parents de la maison, pour cause de vie professionnelle. La transmission demande du temps, un temps lent, non compté, gratuit. Temps du récit, de la mémoire, de la confidence. Certains pères sont plus présents à leurs enfants que ne l’était leur propre père, mais la vie économique actuelle contraint d’autres à être absents durablement du foyer. La question se pose de plus en plus, et de façon encore plus aiguë pour les mères.
Le chômage est un défi plus grave encore. Un père sans insertion sociale et publique voit sa stature particulièrement fragilisée. L’émigration radicalise la question déjà rencontrée de l’hétérogénéité entre culture familiale et culture commune. Comment transmettre lorsque tout, à l’extérieur, est étranger à ce que vous souhaitez transmettre ?
L’accélération des évolutions technologiques n’est pas sans incidences non plus en ce domaine. Pour tout un secteur d’entre elles, je pense en particulier à l’informatique et à l’électronique, les enfants sont souvent compétents avant leurs parents. On les voit alors devenir initiateurs de leurs parents, ce qui en soi n’a rien de regrettable. Le problème est que parfois cela, joint au goût pour la nouveauté fascinant dans la culture de masse, induit l’idée globale d’une transmission inversée, de la génération montante vers la génération qu’il faudrait presque appeler descendante ou suiveuse, qui aurait besoin d’être sans cesse initiée à l’innovation permanente par ceux qui, en tant que jeunes, sont plus près de ce qui compte et fait référence. La transmission irait surtout d’une jeunesse qui, elle, serait de son temps vers une génération qui serait toujours plus ou moins en retard d’un train.

Les atouts de la transmission familiale


Comment, dans un tel contexte, garder présente la mémoire vive ? La famille en ce domaine ne rencontre pas seulement des obstacles mais est porteuse d’atouts, de ressources spécifiques. Il nous faut trouver le juste équilibre entre la prise en compte des difficultés empiriques et l’attention aux ressources propres à la famille. Ne pas être fasciné par les fragilités familiales au point d’oublier ce que ce mot veut dire quand il prend tout sens, son sens plein.

L’introduction dans une autre échelle de temps
Il est devenu banal d’affirmer que notre société est une société sans mémoire, où le temps est morcelé. Arrachés au passé, incertains de l’avenir, nous voici prisonniers d’un présent par défaut que Françoise Le Corre a pu appeler le « nu présent  ». Cela est vrai du temps de la culture de masse, des médias, de la communication facile. Mais ce n’est pas le temps profond du psychisme, non plus que celui de la famille.
Qui dit « famille » dit durée, introduction dans un temps qui n’est pas celui des agendas, des machines et des écrans. Temps de la mémoire, consciente ou inconsciente. Temps de la longue durée, qui franchit les générations. Il nous faut ici dépasser le modèle de la famille restreinte : la famille inclut aussi les grand-parents, les arrière grands-parents, les ancêtres, la parentèle. Le fait que nous en soyons moins conscients aujourd’hui n’enlève rien à cette vérité anthropologique de base. La transmission au sens plénier du terme inclut le trans-générationnel.
Le rôle des grands-parents dans la transmission est à souligner ici. Leur présence met en perspective les figures parentales. La continuité aussi bien que les différences entre les messages seront l’une et l’autre éloquentes. Chaque génération, dans l’éducation, apporte sa note propre. Comme il arrive souvent qu’une génération s’affirme en réaction contre les valeurs de celle qui l’a précédée, la transmission pourra avoir lieu, par dessus la suivante, vers celle qui arrive ensuite.
Le temps de la longue durée n’est pas seulement celui de la mémoire, mais aussi de la promesse. La famille est, en principe, le lieu des liens non seulement de sang, mais d’alliance. Le sens de la promesse inconditionnelle ouvre un temps spécifique où l’autre est accueilli tout entier, tel qu’il est. Temps ouvert, toujours recommencé, où s’expérimente une vérité profonde du sujet humain, à savoir qu’il est toujours à découvrir, à rencontrer, toujours autre, toujours à venir. Cela aussi est à transmettre, au-delà de la culture de la précarité et de relations conditionnelles.

Une culture de la différence
J’ai indiqué plus haut que l’idée d’égalité était beaucoup plus obvie, aujourd’hui, que celle de différence. Dans une culture qui serait régie exclusivement par les catégories de la pensée libérale et démocratique, toutes les places seraient interchangeables, selon la seule logique contractuelle. Les relations familiales, ai-je dit, ne relèvent pas uniquement de cette logique. Dans la famille, chacun a sa place et ces places ne sont pas interchangeables. La place du père n’est pas celle de la mère, elle n’est pas non plus celle de l’enfant. Deux différences fondamentales structurent la famille, dont on a pu dire qu’elles étaient les deux rocs de la réalité : la différence des sexes et la différence des générations.
À la différence entre les générations correspond la différence entre deux statuts de la parole. La parole des adultes n’a pas le même statut que celle des enfants. Tout n’y relève pas de la négociation et de la persuasion. Alors que, selon Guy Coq, « l’indétermination démocratique voudrait que chaque individu recommence la civilisation à zéro  », dans la famille, les notions d’autorité et d’obéissance et de confiance prennent corps et rendent possible la tradition, au sens actif du terme. Car il n’est pas de transmission sans consentement à un donné, sans acceptation de l’antécédence d’une parole reçue. Si l’autorité n’est pas le pouvoir ; si elle est ce qui fait grandir , c’est parce qu’elle reçoit elle-même sa force de sa propre obéissance à une parole antérieure. L’enfant pressent cela.
La différence des sexes apporte elle aussi sa note spécifique. Alors que, dans la société, les fonctions et les tâches des hommes et des femmes sont de plus similaires, dans la génération, les hommes et les femmes ne transmettent pas la vie de la même manière. Ce qui est évident pour la vie corporelle est vrai pour l’ensemble des aspects de la vie, car la vie est une, à travers la diversité de ses formes. Il y a une modalité maternelle du don, de la tendresse, de la parole, comme il y a une modalité paternelle du don, de la tendresse de la parole. Cette dualité est une chance pour l’enfant et pour l’humanité, pour une raison bien simple : ni le masculin ni le féminin ne récapitulent tout l’humain. Ceci peut se comprendre par la négative : que serait une transmission qui aurait lieu seulement selon un modèle masculin ? Que serait une transmission qui aurait lieu seulement selon un modèle féminin ?
Paternité et maternité sont incarnées, et c’est une chance. Par le fait même, elles donnent lieu à deux types de parole différents, deux modalités de la relation entre corps et parole, deux voix, tout simplement, différentes. Une voix plus douce, en continuité avec celle de l’enfance ; une voix plus grave, plus forte. Une parole plus proche de la vie, du soin, de l’intimité ; une parole plus à distance, plus instituée, marquée du sceau de l’appel, mieux appropriée, a priori, pour énoncer l’interdit.
Chaque couple, chaque famille traduit et interprète à sa manière cette différence, l’essentiel étant que l’enfant reçoive selon toute la gamme que permet la mixité parentale, en résonance avec son propre genre : il est des transmissions entre mère et fille qui n’ont pas d’équivalent - entre père et fils également. L’enfant a profondément besoin de recevoir du parent de même sexe que lui aussi bien que du parent de sexe différent . Etant donné, comme je l’ai suggéré, que c’est aujourd’hui le sens de la paternité qui est le plus fragilisé, c’est cette dernière qui sera le plus à redécouvrir ou à consolider. Redonner consistance à la parole du père comme témoin de plus grand que lui, comme passeur d’une rive à l’autre, comme porteur d’une parole d’appel. Comme époux de la mère aussi car, plus encore que la maternité, la paternité passe par la conjugalité.

Le familial appelle le trans-familial
La famille est dans l’incapacité de transmettre en vérité, autrement que sous la forme du repli dans un bastion, si elle reste isolée. La transmission ne peut pas s’opérer en un lieu unique. Elle appelle d’autres lieux. L’école, bien sûr, mais l’école ne suffit pas à relayer la famille. Indispensables sont les lieux tiers entre la famille et l’école, où les jeunes recevront une parole plus diversifiée qu’en famille, plus unifiée qu’à l’école. Mouvement, association, communauté, paroisse, aumônerie, marches, rassemblements… Elle même communauté, surtout dans la perspective chrétienne, la famille ne pourra l’être pleinement qu’en étant greffée sur la vie d’une communauté plus large. Cela, je le redis, d’autant plus que la grande société est moins cohérente et plus éloignée de ce que la famille souhaite transmettre.
L’option communautaire me paraît décisive et pour l’avenir de la famille et pour celui de la transmission. Par communauté, j’entends un groupe humain réuni autour de valeurs, de croyances, d’une adhésion commune à des options fondamentales. « Communauté » n’est pas « communautarisme ». Ici comme ailleurs, le suffixe « isme » indique une fermeture, un système. La communauté peut être ouverte, elle l’est même essentiellement si elle est une communauté vivante.  De surcroît, la communauté n’est pas nécessairement le groupe d’appartenance unique. Une famille peut appartenir à plusieurs ensembles ou réseaux, plusieurs communautés même. Par le jeu entre ses diverses appartenances, la génération montante pourra frayer sa propre voie, discernant ce qui est commun, central et ce qui est variable, périphérique. Dans une communauté aussi pourront se cultiver des formes de langage, des relais symboliques indispensables à la transmission : rites, récits, célébrations, fêtes, actes de mémoire, participation à une joie plus large que la joie familiale. Or, que serait une transmission sans joie, sans réjouissance ?

Une transmission à dimension ontologique
À la différence des relations sociales qui peuvent être interprétées comme seulement fonctionnelles, les relations familiales ont nécessairement un caractère interpersonnel, dans lequel est impliqué l’être même de la personne. Cela est particulièrement patent de la génération : l’être de l’enfant est passé par l’être des parents.
Mais dire cela, c’est aussi être invité à aller plus loin. C’est être ouvert à un troisième terme, par la référence à l’origine. La vie n’est pas le produit de notre agir. Il n’est même pas tout à fait exact d’affirmer que les parents « donnent la vie » à leur enfant. Ils ne sont que les médiateurs d’un don qui les traverse. Ils sont médiateurs de la relation à la source de la vie. L’enfant a reçu et continue à recevoir la vie de cette même origine mystérieuse de laquelle eux-mêmes ont reçu et continuent à recevoir la vie. Cette origine, en christianisme est reconnue et nommée « Créateur » et « Père ».
Cette ouverture sur le Tiers invisible, tellement centrale dans la génération et la filiation, est en réalité au cœur de toute transmission à caractère interpersonnel, au cœur de tout lien. Le lien social lui-même a une dimension de mystère, que d’aucuns ont appelée religieuse. Re-ligare : relier, être lié en arrière . Il y a une essence religieuse de la transmission familiale, qui est la manifestation d’une dimension inhérente à toute transmission au sens fort, c’est-à-dire impliquant une relation au sens et à la vérité.
À ceux qui ont le sentiment d’avoir échoué dans la transmission de biens spirituels qui leur sont chers, telle la foi, je peux affirmer ceci : il est impossible que les biens qui pour nous sont vitaux, indissociables de notre vie, ne soient pas reçus avec la vie par nos enfants. Ils sont comme une semence qui germera en temps voulu, un temps qui n’est pas le nôtre. Nous ne sommes pas maîtres des fruits de ce que nous semons. Car, selon les termes de saint Paul, « celui qui plante n’est rien, celui qui arrose n’est rien, mais c’est Dieu qui fait croître  ».

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Ainsi comprise, la transmission familiale ne relève pas du faire, mais de l’agir. Non de l’entreprise technique, du façonnement, de la forme donnée à une matière. Mais de l’agir au sens fort, c’est-à-dire d’un acte où le sujet engage sa propre existence. Cet acte peut recevoir plusieurs noms : don, appel, confiance, envoi, mission. Car dans « transmission », il y a « mission ». Transmette - originellement transmittere - veut dire « envoyer de l’autre côté, faire passer au delà ». Envoyer au delà du rivage qui sépare les générations. Les parents sont des passeurs, passeurs de vie, passeurs d’espérance. Du passé vers l’avenir, du personnel au trans-personnel, du familial au trans-familial. Ces deux mots de « trans-personnel » et « trans-familial » sont peut-être au coeur de cet exposé. Dans le cadre d’une culture qui favorise l’individualisme, le salut de la transmission comme de la famille se trouve dans l’ouverture à ce qui transcende, à ce qui dépasse, à plus large, à plus haut, à plus grand. C’est ainsi que les enfants pourront recevoir de leur famille à la fois des racines et des ailes.


 
Dernière modification : 28/06/2011