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Spécial forums 3

Vivre les médias : défis culturel, éducatif, spirituel



Françoise Le Corre est rédactrice en chef adjointe de la revue Etvdes. Elle est l’auteur de Le centre de gravité, méditation sur la foi et la culture contemporaine, Bayard, 2004.


Dans le paysage médiatique actuel, Etvdes est un lieu discret, original et très identifié. Et c’est bien avec ces trois qualificatifs que j’éprouve et vis le travail que je fais à la Rédaction d’Etvdes : une très petite équipe à l’intérieur (quatre personnes) ; un cercle proche, celui du comité de rédaction ( une dizaine de personnes qui se réunissent une fois tous les quinze jours) ; et, à l’extérieur, toute une constellation d’auteurs, chroniqueurs, critiques, conseillers … et aussi : des passionnés de livres, de cinéma ou de théâtre, de métaphysique ou de sciences, d’économie ou de théologie, des champs très ouverts puisque la revue n’est pas thématique mais organisée en rubriques qui sont couvertes chaque mois.

Un lieu discret et original
Le mot « discret » n’a pas de quoi étonner : cette discrétion est le propre des revues, fussent-elles généralistes et de « culture contemporaine », comme c’est indiqué sur la couverture d’Etvdes, et même quand leur tirage est estimé très important au regard d’autres revues que les libraires rangent sur les mêmes rayons  . Ce n’est pas manquer d’ambition ni faire preuve de fausse modestie que de dire que c’est un créneau étroit : c’est simplement une réalité. Même en d’autres temps – que certains s’imaginent avec nostalgie avoir été ceux d’une chrétienté plus forte et de lecteurs plus fervents –, ce type de revue ne s’est jamais inscrit dans la course à la quantité. Et si l’on y suit, comme ailleurs, très attentivement le nombre des abonnés et les avis des spécialistes du marketing, on mesure immédiatement les limites raisonnables des ambitions en termes de quantité. Cette culture particulière qui est à la base de l’entente entre lecteurs et rédacteurs vous met d’emblée à l’abri du tapage, des « coups », du stress : « penser » une revue comme Etudes, prévoir, dégager les lignes que l’on souhaite suivre, chercher des auteurs, c’est intégrer une autre dimension. Même s’il y a de grands moments d’effervescence dans une Rédaction de revue, il y a aussi de vrais instants de silence, de quoi faire fuir ou décourager bien des journalistes, à moins qu’une concentration de ce type ne leur fasse envie, au moins passagèrement. C’est un style. Nous verrons au fur et à mesure comment on peut l’évaluer sous l’angle de la transmission, qui est notre propos d’aujourd’hui. Si l’on connaît les limites raisonnables du nombre de lecteurs potentiels, en revanche, ce que l’on est conduit à constater chaque jour, c’est la durée d’influence de certains articles qui sont recherchés souvent très longtemps après leur parution. Ce que l’on fait à Etudes s’inscrit dans une histoire longue, sur le mode de l’imprégnation lente. Les rédacteurs comme les lecteurs en sont conscients. Parmi ces derniers, nombreux sont ceux qui gardent leur collection, en font le don… En ce sens, la revue participe autant de la culture du livre que de celle de la presse. Être sur des projets qui durent, qui ne sont pas périmés aussitôt que sortis : par les temps qui courent, cela relève du phénomène rare.

Un autre rapport au temps
Le rapport au temps confirme cette originalité. Dans une revue mensuelle, on est forcément à l’écart de l’événement dans son immédiateté. Le scoop n’est pas pour nous, ni le commentaire à chaud. Si l’on cherchait trop à coller à l’événement, on ne pourrait que répéter ce que d’autres ont déjà dit abondamment et souvent fort bien. Si l’événement nous concerne, c’est sous une autre forme que celle à laquelle nous habituent les informations quotidiennes. En tout cas, ce n’est pas sur le mode apparition / disparition, selon lequel les événements s’entrechassent les uns les autres, ceux d’aujourd’hui reléguant immédiatement dans l’oubli ceux d’hier, selon un enchaînement qui fait irrésistiblement penser au « cadavre exquis » des surréalistes.  Ce rythme mensuel, qui est une limitation, nous convie à une autre appréciation de l’événement : à nous de tenter de faire voir ce qui fait son épaisseur, son contexte, son histoire, ses ramifications, ce qui permet ou non de la comparer à d’autres, ce qui ouvre sur l’avenir. Non pas que nous soyons les seuls à le faire. Bien des hebdomadaires et certains quotidiens s’y emploient dans leurs dossiers, mais, en ce qui nous concerne, il est clair que c’est notre fonction, notre définition même. Il y a comme une entente de base entre les lecteurs réguliers de la revue et la rédaction. C’est toujours dans cette réintégration du temps que nous analysons les événements dans nos différentes rubrique : International, Sociétés, Essais, Religions et spiritualités, Arts et Littérature. Et c’est là que nous sommes attendus. Les lecteurs, de leur côté, vivent intensément un rapport au temps qui est une originalité dans l’époque qui est la nôtre, puisqu’ils sont prêts à consacrer du temps à la lecture, sans en envisager une utilisation immédiate ou le seul plaisir hâtif de feuilletage.

Un lieu très identifié
Lieu très identifié, c’est évident : « le mensuel des jésuites » est connu pour être une revue catholique, marquée de cet esprit très particulier – même s’il est souvent difficile à définir de l’extérieur – qui est celui de la Compagnie de Jésus. Comment sont imaginés les jésuites par ceux qui ne font pas partie du cercle le plus proche est une interrogation à entrées si multiples que je ne m’y risquerai pas. Mais dans le rapport au travail intellectuel, il est sûr qu’ils sont crédités de compétences reconnues de par l’histoire qui est la leur : une méthode, un certain rapport au réel, à la culture, à la mémoire, au discernement, permet de reconnaître la spiritualité jésuite comme une famille parmi les autres familles dans l’Église. Actuellement, il n’est pas rare de voir venir vers la revue pour une lecture sans prévention des lecteurs qui sont aux marges de l’Église mais y reconnaissent une possibilité ouverte et libre de réfléchir, comme un lieu « d’hospitalité » à qui tente d’être le contemporain de son propre temps, ce qui est beaucoup plus difficile qu’on ne croit.  Très identifié, ce lieu ne fait pas obstacle. Il est au contraire perçu comme accueillant ; et, de fait, il arrive que les auteurs qui y interviennent ne partagent pas les convictions de foi des rédacteurs. Mais nous les retrouvons sur leurs compétences et partageons avec eux, toujours, un souci humaniste et le refus du cynisme. Car la position la plus hostile à la foi est le cynisme, qui se nourrit de dérision et de mépris. S’il y a une frontière infranchissable, elle est là.
Quand on place en vis-à-vis tous ces éléments  – un lieu très identifié, un autre rapport au temps, une culture à l’abri des instantanés –, on trouve un terrain très propice à la transmission. À commencer, bien sûr, par celle de la foi, centrale, et pas seulement en traitant des sujets religieux. La phrase inscrite en tête de chaque sommaire, tirée de saint Jean, en témoigne : « Comment entendrez-vous les choses d’en haut, si vous n’entendez pas les choses de la terre ? » C’est dans cette unité-là que rédacteurs et lecteurs s’imprègnent de cette assurance : rien de ce que l’on vit, voit, entend, partage, redoute n’est étranger à la foi.  Ni le retour des armes nucléaires  , ni la lecture de l’allégorie à laquelle invitent les migrations des oiseaux dans la crainte de la grippe aviaire  , ni la fin du pétrole  , ni la démocratie internet  , ni les relations entre salariés et entreprises  – pas plus que l’art et toutes ses productions. Tenter de comprendre son époque, ajuster ses imaginaires, les convertir, s’enrichir de la diversité des capacités humaines, relativiser ses propres idées, laisser bouleverser sa propre appréhension des choses, est sans doute ce qui rapproche dans une longue fidélité rédacteurs et lecteurs, selon un système d’ondes et de résonances qui se prolongent d’un numéro à l’autre et sur de longues périodes. La revue prend son temps, les articles ne sont pas faits pour être lus vite. C’est un choix. Et ça ne veut pas dire qu’ils soient ennuyeux ! Ce n’est pas parce qu’on se garde de l’excitation que l’on verse dans l’ennui.

Résistance et résilience
Évidemment, quelque chose de ce travail est à contre-courant. Non par esprit systématique de contradiction, non par refus de l’époque (ce serait plutôt le contraire), mais parce qu’il y a comme une inversion du mouvement auquel sont soumis actuellement l’intelligence et la conscience. Ce mouvement contemporain auquel résistent les revues - rédacteurs et lecteurs - est celui de la pléthore, de l’encombrement, de l’indifférencié. Tout se fait dans les sociétés fortement médiatisées sur le mode de l’avalanche (même le temps est perçu comme un déferlement en constante accélération). Or notre travail à Etvdes est comme une tentative pour émerger de cette pléthore, du surcroît, du « trop de tout ». Le travail est de décantation. Il s’apparente à celui du sculpteur : il s’agit d’enlever des choses et non d’en ajouter. Il s’agit de dégager des formes de l’informe. Il s’agit, dans une structure limitée, de faire saillir certains éléments. Sans doute, d’ailleurs, est-ce dans ce contexte et cet esprit que devrait être considéré le souci de transmission : ce n’est pas qu’il n’y ait pas de transmission, c’est au contraire que nous sommes dans un océan de transmission ; nous sommes envahis ; objets d’une transmission sauvage, a-générationnelle, horizontale, un vrac de transmission. Et la chose importante, c’est d’abord la  formation d’esprits qui puissent être dégagés de l’accablement et du déferlement. Discerner les lieux où tenir. Ne pas se contenter de l’émiettement, de la pulvérisation des esprits. Tenir à l’intérieur de soi et faire preuve de résilience. Car ce monde, aux capacités de nuisance et de destruction exceptionnelles et justement redoutées, est passionnant ; sa richesse d’inventions, sa générosité revêtent des formes différentes mais ne sont pas moindres que celles des époques passées. Encore faut-il prendre conscience de ce qu’il est devenu, de ce que sont les sociétés de la mondialisation, sociétés que Zygmunt Bauman qualifie de « liquides », qui se reflètent tant dans les imaginaires collectifs que dans les imaginaires individuels.
Comment sommes-nous dans cette fluidité générale ? À quoi « tenons-nous » – comme on dit qu’on « tient au sol » ? Où sommes-nous ? Et de quoi sommes-nous faits, de quel passé, de quelle histoire qui vit encore en nous ? Cette histoire vient au secours du présent, l’aide à se comprendre lui-même, comme le montre l’historienne Artlette Farge dans un article du mois de janvier 2006.  On ne va pas vers le présent ni l’avenir sans passé. L’histoire oubliée est plus vivante que jamais. C’est par elle que l’on se pose dans le présent et devient en mesure d’imaginer l’avenir, non parce qu’il y aurait des leçons du passé – l’histoire ne se répète jamais –, mais parce que du passé nous portons des résonances longues qui infusent notre présent, et que c’est notre réalité même. Au fond, la vraie question est moins de transmettre que d’être. Je n’ai pas vraiment l’impression de me poser la question de la transmission, quand nous cherchons les fils, les axes, les problématiques, les auteurs. Mais je me demande ce qui est important aujourd’hui, où sont les pierres d’achoppement, quelles sont les méprises, les impasses, qui peut aider à les résoudre et à y voir clair ? Comment l’esprit peut-il s’y reconnaître dans tous les enchevêtrements contemporains ? Cela suppose déjà chez ceux qui viennent vers nous cet espace intérieur, comme une béance que les données immédiates ne comblent pas. Une disposition intérieure. Une question de désir, en somme, et de goût, avec tout le mystère qui entoure ces réalités. Où que l’on soit finalement, en quelque lieu de la société, de l’information, de la pensée, de l’action, la question est bien toujours le goût de vivre.


Information, communication, transmission : des concepts et leurs paradoxes


Daniel Bougnoux est professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble. Il a notamment publié Introduction aux sciences de la communication, La Découverte, collection Repères. Il a coordonné le colloque de Cerisy « Communiquer/transmettre », juin 2000, actes recueillis dans le numéro XI des Cahiers de médiologie, Gallimard, printemps 2001.


Je partirai d’un couple de notions: l’antagonisme complémentaire des notions de communication et d’information. La communication ne conduit pas toujours à l’information, et elle s’en passe même assez bien. Dans un fou-rire, dans la chaleur contagieuse des émotions, dans l’observance d’un rituel ou dans la participation aux règles d’une culture en général, les hommes s’éprouvent reliés ou membres de la même communauté, sans que cette conscience se rattache à un contenu cognitif – à une information – en particulier. Celle-ci vaut et se mesure dans le champ de la connaissance, et la communication en revanche dans celui de l’action et de l’organisation. De ce partage découle que la seconde précède et conditionne nécessairement la première.

Notre communication ou relation première
Ce primat de la communication sur l’information peut s’établir en remarquant par exemple que le verbe communiquer se conjugue aisément à l’intransitif, comme si l’action ou l’état qu’il désigne conservait une forme secrètement réflexive, voire impersonnelle : « Entre nous, dit le couple, ça communique bien » (ou : « On n’arrive plus à communiquer »). La grammaire nous montre dans le sujet de la communication un être indistinct, peu définissable. Le verbe informer en revanche exige un sujet et un complément d’objet nettement désignés, sa grammaire est clairement secondaire, alors que celle de la communication demeure primaire (au sens de la psychanalyse). On vérifie ou l’on réfute une information ; quelle pourrait être en revanche la vérité d’une communication ? Davantage aimantée par le plaisir d’être ensemble, il arrive que la communication se moque de la vérité parce qu’elle réside en deçà, dans le tressage du lien social, le prolongement du contact ou l’euphorie d’une communauté réduite aux affects.
On a trop intellectualisé les phénomènes de communication. Ce ne sont pas la science ni les valeurs du logos qui rassemblent les hommes, et ce qui nous relie vraiment gagne peut-être à ne pas être explicité ni clairement reconnu. Une communauté de rieurs, une équipe de supporters ou un groupe de fidèles (religieux, politiques) opposent une clôture infranchissable aux efforts secondaires d’argumentation et de raisonnement. On ne réfute pas un rêve, un amour ni une culture partagée ; contre certaines valeurs primaires d’attachement ou contre le mur des relations vitales, les certitudes extérieures tirées de l’examen impartial des faits et les mots pour les dire se brisent comme du verre.
Chacun s’inscrit dans une culture, et on ne connaît pas de culture sans clôture, pas de communauté sans frontières sécuritaires ou dispositifs à la fois symboliques et techniques pour garantir cette fermeture. On peut également voir dans nos dispositifs médiatiques des extensions du cocon primaire, baptisé par le psychanalyste Winnicott espace potentiel, qui se noue et se polarise dans la première relation de la mère à l’enfant ; dans la mesure où nous leur demandons d’abord assurance et confiance, leurs critères fonctionnent en deçà du vrai et du faux.
On discute trop souvent la « question des médias » en termes de vérité, mais on les juge alors selon les critères de l’information, en méconnaissant leur fonction première de liaison, d’enveloppe ou de communication. Insister sur ces valeurs primaires et vitales conduit à voir dans nos médias une zone tampon, tissée de médiations techniques, qui donne à chacun le sentiment d’être chez soi et où le réel ne filtre qu’à petites doses. En deçà de la vérité en effet, la grande affaire pour l’usager des médias est de réussir à éviter au jour le jour l’angoisse (quand tout peut arriver) autant que l’ennui (quand rien n’arrive), d’entretenir le goût de vivre et de considérer pour cela sa propre vie avec confiance. En bref, nos médias nous servent d’abord à contenir les assauts du réel.

Le travail de l’information


La notion d’information, qui recouvre à la fois les données, les nouvelles et la connaissance, a un lien essentiel avec la valeur d’ouverture. L’information nomme en général cet appel venu d’un monde extérieur, qui traverse notre clôture pour stimuler, enrichir et éventuellement compliquer notre vie. Nous vivons dans une société ouverte (selon la caractérisation de Karl Popper), c’est-à-dire sensible à l’information et au changement, contrairement par exemple à une société monastique, ou à divers totalitarismes pour lesquels l’histoire semble dorénavant écrite, et où l’on se borne à psalmodier son grand Récit. De même nos organismes, quoique rigoureusement clos dans une forme qu’ils passent leur vie à entretenir, et à tenter de reproduire à l’identique, sont ouverts à certains échanges énergétiques et informationnels.

La notion de compatibilité
Mais si nous sommes des machines à traiter de l’information, celle-ci pour mériter ce nom doit être compatible avec notre monde propre, c’est-à-dire  voyager à travers des signaux que nos organes capteurs savent synthétiser ; donc compatible également avec notre culture, cette sphère qui englobe la biosphère organique d’une couche concentrique, plus sélective et filtrante. Retranchés derrière cette double clôture organique-culturelle, nos cerveaux se montrent très réceptifs à quelques signaux ou appels venus du monde extérieur, et ils rejettent tous les autres dans le bruit. Il n’y a pas d’information ni de bruit en soi, cette valeur est toujours relative à l’exposition sélective de nos mondes propres, ou de la clôture informationnelle de chacun. Un chat, très sensible aux évolutions d’une mouche sur la vitre, demeure indifférent aux caractères et aux photos imprimés sur le journal de son maître ; mais celui-ci de même se montre sélectivement sensible aux informations apportées par tel titre, à l’exclusion des autres  (les lecteurs du Figaro et de L’Humanité évoluent généralement dans des mondes propres différents). On résume cette importante idée du cloisonnement des mondes propres, et de l’exposition sélective, en rappelant que la valeur principale d’une information réside dans sa pertinence.

Information et événement
Nous appelons information d’autre part une variation qui arrive à une forme, et cet écart éventuellement se mesure, donnant ainsi carrière à une science : pile ou face ? La pièce lancée ne peut, à l’arrivée, prendre que deux états et elle délivre ainsi un bit (un choix binaire) d’information. Si le même morceau de métal lancé pouvait adopter n’importe quelle forme, retomber sur la tranche, ou en pétales de fleur, ou s’envoler papillon, ou exploser…, l’imprévisible chaos des séquences possibles n’entraînerait aucune information, aucune synthèse de la connaissance ne serait possible. Nous appelons donc information l’événement qui émerge sur le fond stable d’un horizon d’attentes, ou de configurations plus ou moins prévisibles. Les codes qui structurent notre perception, notre langage, nos jeux ou les échanges de notre culture en général constituent autant de filtres pour fermer cet horizon et rendre les phénomènes décidables, ou saisissables les coups joués. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé… » : la formule de Pascal rattache toute connaissance à un fond de reconnaissance, ou de monde propre. Un événement radicalement nouveau, qui bouleverserait tous les paramètres de notre entendement, nous demeurerait donc imperceptible. De même nous appelons hasard pur, et négligeons comme tel, une séquence de signes dont l’ordre semble ne relever d’aucun code : jdbdvma*$¨§as… Il arrive toutefois que quelques-uns de ces « messages », depuis le dadaïsme et diverses avant-gardes, fassent une carrière artistique.

Entre ordre et chaos
Si notre appréhension de l’information meurt par excès de désordre ou de bruit, on observe inversement qu’elle s’éteint dans la redondance ou la prévisibilité pure : une répétition comme telle n’apporte nulle information, une lapalissade ou une évidence pas davantage (à condition, ici encore, de négliger certains usages poétiques ou esthétiques). Mieux je peux déduire une phrase ou un message y d’un message x, et moins y m’apportera d’information – mais y peut avoir d’autres valeurs, expressives, persuasives, poétiques ou communicationnelles en général. On appelle langue de bois ces discours, notamment politiques, aux tournures et aux thèmes hautement prévisibles – ceux dont l’auditeur achève avant l’orateur les phrases. Mais ces énoncés qui n’apprennent rien à personne ont, comme ceux de la politesse ou du rituel, d’autres fonctions, relationnelles ou sécurisantes. Le grand jeu de l’information se déroule donc entre les deux écueils, également mortels, de l’ordre et du désordre purs ; entre le cristal d’une prévisibilité rigide, et la fumée du chaos. Un esprit exagérément rigide n’apprend rien ; un esprit fumeux non plus. Et les mondes correspondants engendrent d’un côté l’ennui (rien n’arrive), de l’autre l’anxiété (tout peut arriver). Entre les deux se tient l’information bien tempérée, qui est comme le sel de nos vies.

Interprétation, travail d’information et principe de réalité
Il convient de souligner, troisièmement, que l’information n’est pas l’énergie, et qu’elle n’agit pas sur nous à la façon d’un réflexe ou d’un stimulus entraînant une réponse. On plie ou  l’on succombe à un coup (relation physique), on interprète une information, et cette relation sémiotique mesure notre capacité de traiter le monde à nos propres conditions, donc notre degré de liberté. L’information appelle un traitement, et le non-traitement fait toujours partie des options possibles (à nos propres risques) : l’information, c’est ce qu’on peut laisser tomber. Nul ne nous force, en démocratie, à regarder la télévision ni à lire les journaux, et l’illettrisme, voire l’autisme ne sont pas des crimes ; à la différence de vaincre, convaincre est une performance sémiotique, et le monde de l’information ne s’adresse jamais qu’à notre liberté, et notre bonne volonté.
Nous fermerons cette revue des principaux prédicats de l’information en rappelant, avec Ignacio Ramonet, que « s’informer fatigue ». L’information s’achète, se traite ou se vend, éventuellement s’arrache à ceux qui voudraient la cacher, elle correspond à un travail ; la vérité qu’elle apporte n’a pas nécessairement ni pour tous bon visage, de sorte que nous fuyons spontanément par le rêve ou la dénégation quantité d’informations qui dérangeraient outre mesure nos mondes propres (on a vu en 2004 sur ce thème un film émouvant, Good bye Lénine). Cette valeur de vérité rattache fermement l’information au principe de réalité : on vérifie, on réfute ou on recoupe une information. De sorte que les grands médias, chargés de construire et de dire ce que nous appelons le monde réel, occupent l’épicentre d’une lutte permanente ; dans la plupart des pays, le ministère de l’information, le siège de la télévision, des radios et des principaux journaux constituent des lieux sensibles ; et il faut beaucoup d’héroïsme aux journalistes pour continuer à faire leur métier sous certains régimes. Chaque année, le rapport de Reporters sans frontières dresse la carte de l’information sous tutelle, et publie la liste des journalistes incarcérés ou tués pour délit d’investigation.
Le journaliste n’a pas le monopole des nouvelles ou des contenus à transmettre : l’enseignant, le chercheur scientifique, l’enquêteur ou, dans une moindre mesure, l’artiste, apportent des messages qui peuvent être des facteurs d’insécurité ou de trouble. Il est constant que pour atténuer celui-ci, nous consommions l’information véritable à doses homéopathiques, et toujours enchevêtrée à la communication. Promenons-nous sur la bande FM, ou la grille des programmes : les pages d’information y sont largement minoritaires face aux plages des variétés, des jeux, des chansons, de la publicité, de la relation et de la relaxation. Et l’expression « se mettre au courant » n’implique pas forcément une vigilante conscience critique dans le traitement  du flot. Mais quelle que soit la médiocrité – la recherche de l’audience moyenne – régulièrement dénoncée par les contempteurs des médias de masse, il arrive aussi assez souvent qu’une information véritable se faufile à travers le flot. C’est de nos appareils d’information, malgré leurs défauts criants, que dépend l’ouverture de notre société, rendue par eux sensible aux mondes des autres, et jamais cette ouverture n’a été plus grande qu’aujourd’hui. Nous sommes incomparablement mieux informés des affaires du monde que ne l’étaient nos aïeux et nous n’avons, pour ce qui concerne en général le monde de la presse et des médias, aucun âge d’or à regretter.

La communication contre l’information
Si l’information est un travail, il arrive qu’une communication trop pressante ou séduisante empêche celle-ci de décoller, ou de s’en extraire ; l’impératif de consensus bride l’information, le primat de la relation oblige à ménager l’autre. Partout où l’individu a tissé son cocon familial, amical, social ou professionnel, il n’est plus libre d’enquêter. L’impératif de (bonne) relation euphémise le contenu des messages, le tranchant de l’information s’émousse dans le circuit du lieu commun. De l’affaire Dreyfus aux enquêtes corses, la loi du silence veille à protéger d’abord les siens ; et Serge Halimi a publié sur ce « journalisme de révérence » un livre-pamphlet, Les Nouveaux chiens de garde.
L’infiltration publicitaire menace de même l’information. Où passe exactement, dans un journal imprimé ou audio-visuel, la frontière entre information et communication ? Depuis que les attaché(e)s de presse et les publicitaires sont promus communicateurs, deux logiques ou métiers s’affrontent clairement : les journalistes d’un côté, payés pour extraire, traiter et présenter le plus clairement possible l’information au public ; et de l’autre divers communicants, qui savent bien que « trop de pub tue la pub » et qui s’efforcent donc, pour préserver l’efficacité de celle-ci, le l’infiltrer dans les pages de l’information proprement dite. Un filet ou une typographie différente distingue en général dans la presse écrite les « publi-reportages » ; quant aux coupures publicitaires,  elles ont au moins le mérite de la franchise. En plusieurs domaines toutefois, la frontière demeure floue : où s’arrête l’information et où commence la promotion en matière de culture, de tourisme, mais aussi d’idéologie politique ou religieuse ? Il est souvent malaisé pour le journaliste lui-même, harcelé de pressions et de complaisants « dossiers de presse », de maintenir le cap d’une enquête véritable sans rien céder aux sirènes de la com. Deux critères simples pourraient l’aider à faire le tri : l’information s’achète ou coûte généralement quelque chose, alors que la communication se donne ; on appelle d’autre part information un énoncé d’intérêt supposé général, et qui émane de l’ordre anonyme du monde, alors que la communication provient d’entreprises ou de groupes identifiables, et sert des intérêts particuliers. Cette distinction recoupe elle-même la valeur d’ouverture informationnelle, telle qu’elle s’oppose aux refermetures communautaires.
En mai 2004, Patrick Le Lay, PDG d’une chaîne de télévision jadis fleuron du service public, a dit son mépris des valeurs de l’information dans une interview qui vendait la mèche : « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ‘business’, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu’un message soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » .
Il est rare qu’un patron de presse affiche un tel degré de cynisme ! Sans faire de Patrick Le Lay l’emblème de sa corporation, nous dirons que trois contraintes principales pèsent sur l’information : l’argent, l’urgent, les gens. Aucune entreprise de presse ne peut les ignorer, et doit nécessairement faire avec. Le difficile métier d’informer louvoie entre les écueils, et ne peut vivre que de compromis. Non seulement les nécessités de l’enquête exigent du journaliste qu’il résiste aux pressions, ou à diverses vénalités, mais encore qu’il retarde le moment de militer lui-même, de s’engager pour la bonne cause ou pour accoucher l’histoire, et qu’il combatte ses propres intimes convictions autant que celles de sa rédaction ou de son réseau de relations. Aucun individu sans doute n’est à la hauteur de la tache, et c’est donc au niveau collectif de la pluralité des organes de presse, et de leur souhaitable cacophonie, que s’entretient l’esprit critique et la relance de la curiosité publique. Le grand jeu de l’information suppose un nombre élevé de partenaires protagonistes ; comme dans le tournoi entre laboratoires scientifiques, la recherche de la vérité suppose la dispute, et s’endort dans le consensus ou dans le monopole des sources d’investigation. Comme l’a dit fortement Kant dans son opuscule Qu’est-ce que les Lumières ?, il n’est pas de plus sûr critère pour évaluer la vigueur d’une démocratie que celui de sa presse, et son pluralisme.

Crise de la transmission ?


La transmission, qui veille au passage des messages à travers le temps, se distingue de la communication qui essaime ceux-ci dans l’espace ; la première opère nécessairement en différé, la seconde peut, grâce aux nouvelles technologies, atteindre au direct et à l’interactivité ; le capital symbolique d’une culture se transmet, une certaine co-présence communautaire se communique.
Les médiologues explorent l’intersection de ces deux axes, et les effets antagonistes complémentaires très concrets de leur problématique articulation : qu’arrive-t-il à l’École, à l’Église, à l’État, aux musées ou aux institutions quand la nécessaire transmission d’un savoir, d’une tradition ou d’une histoire croise les séductions de nos machines à communiquer ? Vivons-nous une succession  d’effondrements symboliques, ou les étapes bienvenues d’une ouverture démocratique ? Là où le temps symbolique affronte les nouveaux rythmes, comment le fragile objet de la transmission résiste-t-il au flot des modernes médias ?
Transmettre, c’est hériter et léguer ; la succession cumulative est le propre de l’histoire humaine, et notre transmission s’identifie donc à l’hominisation, à travers des outils qui ne cessent d’évoluer, de l’homo habilis à l’homme numérique. Si les animaux s’expriment et communiquent, l’homme est l’animal qui hérite, c’est-à-dire qui transmet ses outils, et qui accumule ainsi une tradition et une culture. Avoir de la culture, c’est regarder en arrière, et décrocher de la présence pour la représentation. Cette culture nous fait vivre par procuration, ou au-delà de notre rayon de présence et de préhension. Comment piéger l’absence, le passé, l’imaginaire ? Comment faire trace et, à partir de notre niche biologique répétitive et cyclique, entrer dans le temps orienté de l’Histoire et de la culture ?
Au commencement n’était pas le Verbe mais le monument, ou la pierre tombale. « Avant le logos était l’os ,écrit Régis Debray , et son gardiennage dans l’enclos du cimetière » ; l’homme est l’animal funéraire. Ce qui se transmet bien, c’est le dur, le sec ou le lapidaire, comme on voit par la momie, un corps rendu à l’ordre de la pierre. Une polarité s’esquisse entre le transmettre, axe de la pétrification et des corps ou des signes durs, et communiquer ou abondent les métaphores de l’eau : le flot des nouvelles, on se met au courant, etc. N’oublions jamais que les opérateurs des communications modernes ont commencé par distribuer l’eau, avant de poser les câbles et les réseaux des nouvelles technologies, affaire toujours de tuyaux.
Nous nous vantons de conquérir l’espace, maître-mot de la marchandise contemporaine, sans voir que nous rétrécissons du même coup notre profondeur temporelle ou historique ; nous gagnons en ubiquité (les funérailles de Diana ou du Pape ont été suivies par plus d’un milliard de spectateurs dont les médias sont parvenus à rendre les émotions synchrones). Mais nos chronologies sont saccagées. Plus notre conscience géographique, voire « mondiale » se dilate et plus nos connaissances historiques se recroquevillent. Notre rayon de déplacement s’étend, mais notre mémoire raccourcit. Nous appuyons sans cesse sur le champignon de la mobilité, notre énergie cinétique et notre soif de vitesse semblent sans frein, alors que la transmission d’un rituel, d’un récit ou d’une œuvre suppose une certaine lenteur, voire l’immobilisation du corps – que les instituteurs ont du mal à obtenir des enfants dans leurs classes.

Transmission et institution
La communication suppose des machines à communiquer, la transmission exige de plus une institution, c’est-à-dire un corps collectif qui se reproduit à travers le temps, soit à l’école un corps enseignant, pour l’église un clergé, ou autour de l’état une classe politique ; l’obnubilation sur les performances simples de nos médias, et les échanges peer to peer, risque de nous faire oublier, côté transmission,  les vertus de l’organisation et de collectifs institués. Nous sommes la première culture soumise à la tyrannie de l’innovation, c’est-à-dire au refus d’hériter : nos technologies, comme nos modes, sont jeunistes, elles marginalisent les aïeux. Le temps du voyage ne s’alignera jamais sur le temps de la transmission : on ne cessera de raccourcir la durée d’un trajet Paris-Moscou, mais le temps nécessaire à apprendre le russe, ou à lire Guerre et paix, n’est guère sujet à progrès ou à variations. D’une façon générale, la culture prend du temps, un temps incompressible s’il s’agit par exemple d’élever un enfant. On déplore de plusieurs côtés aujourd’hui la crise dans la filiation, et dans l’héritage culturel ; d’une transmission ou d’une filiation réussies dépend en effet l’arrimage symbolique de chaque sujet, qui risque sinon de flotter, faute de père et de repères. Notre individualisme croissant semble aggraver ces flottements, ou cette névrose contemporaine, bien décrite par Alain Ehrenberg sous le titre de L’individu incertain. Nous sommes entrés dans l’âge des pathologies narcissiques qui semblent le propre ou le privilège de ce qu’on peut aussi, avec Nietzsche, appeler le dernier homme : celui qui est à lui-même sa propre fin, le consommateur terminal qui ne transmet pas, qui ne se laisse traverser ni par ses ancêtres ni par ses enfants.

L’exemple de l’école
Pour mieux situer les tâches de la transmission confrontées aux risques de la communication, ne prenons ici à grand traits que le problème de l’école. Le fragile objet de la transmission est ici constitué par les contenus des programmes – le patrimoine des savoirs – mais aussi par certains aspects relationnels d’écoute attentive et suivie, par la discipline, le rapport hiérarchique entre maître et élèves, en bref par tout un façonnage disciplinaire et symbolique qui porte aussi sur le temps – l’horaire, le calendrier – et l’espace scolaires – que la clôture physique d’un lycée marque fortement. Comment cette clôture résiste-t-elle aux séductions plus fortes d’autres rythmes ou sollicitations venues des techniques nouvelles, celle des écrans TV, ordinateurs, internet ou, par exemple, la généralisation du téléphone mobile qui peut sonner dans les classes ? Plus fondamentalement, comment un savoir linéaire, graduel, sanctionné par les étapes symboliques de successifs examens, va-t-il se maintenir face à l’anarchie potentielle des réseaux, des navigations, des offres de connaissances à la carte et en ligne ? Le temps des livres et des œuvres n’est pas celui des journaux ni d’internet. Et la forme d’un cours magistral n’épouse pas les rythmes trépidants d’une animation. L’excitation et l’impatience nées de la vitesse apportent d’autres facteurs de conflit : elles ne peuvent faire oublier l’exigence contraire de lenteur, sans laquelle la culture se volatilise en flashes sensoriels, et l’information en une cascade de signaux et de stimuli.

En bref et pour clore un propos qui pourrait nous retenir fort longtemps, une zone très sensible de turbulences et de fractures apparaît à la jointure de nos médias techniques et de ce que nous persistons à valoriser comme des représentations culturelles de longue durée. Nos outils techniques se présentent bien, nos représentations peut-être souffrent de ce « présentisme » croissant (comme on dit jeunisme), et entrent en crise. Il ne sera pas facile de concilier le temps toujours plus court des rythmes techniques, et de la rotation des marchandises, avec la profondeur historique des cultures, des institutions et d’une histoire pourvoyeuse d’identité.


 
Dernière modification : 28/06/2011