La lettre n°63
Intergénération: la fécondité des nouvelles solidarités
par Guillaume Légaut, délégué général du Ceges, groupement des entrepsrises, organisations et employeurs de l’économie sociale. Ancien président des Scouts et Guides de France, il est membre du Conseil des Semaines Sociales de France.
« Jeunes gens d'Afrique et du monde, le destin a voulu qu'en cette fin de vingtième siècle, à l'aube d'une ère nouvelle, vous soyez comme un pont jeté entre deux mondes (…) Il vous appartient de relever le défi et de faire en sorte qu'il y ait, non rupture mutilante, mais continuation sereine et fécondation d'une époque par l'autre » écrit Amadou Hampaté Bâ dans sa Lettre à la jeunesse du monde (1985). L’évolution des parcours de vie et de la société conduit à une inversion de sens de la solidarité entre les générations sous l’angle économique, social et matériel. Dans le même mouvement, elle révèle une fécondité nouvelle d’ordre politique, culturel et spirituel des liens créés dans la solidarité entre les générations au sein de notre société.
« La société a légué aux jeunes d’aujourd’hui ses dettes. Elle doit maintenant honorer la sienne à leur égard et leur permettre de prendre leur place sans délai et sans parcours du combattant. (…) La crise économique, la crise sociale, la crise écologique, la crise des valeurs montrent que le moule se fissure. Ce n’est pas dans ce moule qu’il faut faire rentrer les jeunes. C’est sur les jeunes qu’il faut compter pour transformer le moule », est-il écrit en introduction du Livre vert sur la politique de jeunesse (1). La jeunesse est le passage entre la fin de la scolarité obligatoire et l’insertion sociale durable (accès à un travail stable à plein temps, obtention d’un logement et formation d’une vie de couple) qui ne peut être réduit à une classe d’âge. En réalité la jeunesse est plurielle et correspond à une transition marquée par de multiples situations, des « allers-retours » et des cumuls fréquents entre la formation, l’emploi, l’inactivité professionnelle, l’engagement non professionnel...
Les jeunes sont confrontés à une insertion professionnelle de plus en plus difficile, de plus en plus précaire : un jeune met en moyenne 5 ans entre la fin de sa formation et son entrée en CDI. Alors que la pauvreté des personnes âgées a été réduite par les relèvements progressifs du minimum vieillesse et des petites retraites, le taux de pauvreté a progressé chez les jeunes : un cinquième des jeunes de 16-25 ans vit sous le seuil de pauvreté (contre un septième de l’ensemble de la population). Une part importante de jeunes se trouve en situation de « décrochage » et de ruptures, à tous les niveaux : les jeunes sortis sans diplôme et sans qualification du système scolaire est l’un des importants symptômes.
Avec un taux de chômage de 24,2 % et une surreprésentation dans les contrats précaires, la situation des jeunes sur le marché du travail est particulièrement préoccupante en France. Depuis 25 ans, le taux de chômage des jeunes (15-24 ans) n’est jamais descendu sous le seuil de 18 % (2). La France figure en queue de peloton des pays de l’OCDE. Selon le Conseil d’orientation pour l’emploi (3), le taux de chômage des 15-24 ans dans l’Hexagone est deux fois supérieur à celui des Pays-Bas, de l’Allemagne et de l’Autriche. Au-delà des mesures conjoncturelles déployées par l’Etat, les partenaires sociaux qui ont pris conscience que cette situation risque de handicaper la compétitivité des entreprises, ont engagé un round de négociations qui a abouti en avril et juin 2011 à la signature d’accords nationaux interprofessionnels sur l’emploi des jeunes (accompagnement dans l’accès à l’emploi, accès au logement, formation des jeunes en alternance et en stages).
Même si elles sont bien plus accentuées pour certains jeunes, on peut considérer qu’à chaque niveau de qualification un jeune a plus de difficulté que les générations précédentes et moins d’opportunités que dans beaucoup d’autres pays (4). Les raisons de cette situation sont multiples et relèvent de l’accumulation de facteurs qui se sont au fur et à mesure imbriqués les uns avec les autres. Le système éducatif prépare mal à la vie professionnelle. Les pratiques de sélection au « fil de l’eau » favorisent un « décrochage » irréversible de celles et ceux qui connaissent des difficultés. La faiblesse des liens entres la sphère éducative et le monde de l’entreprise entraîne un rôle insuffisant des entreprises dans la formation des jeunes et dans leur orientation. Les dispositifs publics multiples et mal coordonnés ne permettent pas l’accompagnement d’un parcours des jeunes et assurent une répartition très inégale de l’effort public selon les jeunes.
« Développer l’autonomie des jeunes, c’est développer l’indépendance financière et résidentielle des jeunes, en même temps que leur capacité à prendre individuellement et collectivement les décisions qui les concernent. (…) L’ambition de l’autonomie est une ambition individuelle. Elle implique aussi une dimension collective qui ne peut être dissociée du besoin d’une plus grande solidarité. Solidarité entre les jeunes eux-mêmes dans un espace public dans lequel ceux qui ne se rencontrent plus aujourd’hui se rencontrent à nouveau et développent des projets en commun pour faire génération. Solidarité entre les générations aussi, de plus en plus écornée par les conditions de fonctionnement de notre démocratie politique et sociale » (5).
Les dispositifs de protection collective mis en place par l’Etat-providence (indemnisation du chômage, santé, retraites…) ont longtemps conduit à décharger les individus de la responsabilité des solidarités intergénérationnelles. Ils organisaient un transfert des jeunes et des actifs aux retraités et au grand âge. Depuis une vingtaine d’années, cet équilibre est remis en cause sous l’effet de l’allongement de la durée de vie, de l’accroissement des difficultés d’entrée dans la vie active pour les jeunes, du creusement des déficits sociaux et de la dette publique. Pour le moment, cette situation est défavorable aux jeunes qui doivent vivre plus longtemps sans ressources propres à la fois du fait de l’allongement de la durée des études (jusque 21-22 ans) et du recul de l’âge l’insertion durable dans la vie active (28 ans en moyenne (6)). La population des plus de 60 ans qui représente un cinquième de la population française reçoit en transferts 19 % du PIB alors que les moins de 60 ans qui représentent 80 % de la population reçoivent en transferts 17 % du PIB. Alors que les transferts publics assurent une fonction de redistribution, les transferts privés reproduisent les inégalités familiales (7).
Comme l’a montré Léon Bourgeois dès la fin du XIXe siècle, la solidarité familiale intergénérationnelle ne fonctionne pas selon la logique d’un échange à deux mais d’une relation à trois où ce qui a été reçu des ascendants est en partie à mettre en relation avec ce qui est donné à la génération suivante. Avec l’allongement de la durée de vie, la génération intermédiaire est de plus en plus souvent appelée à assurer la charge d’ascendants dont l’autonomie est réduite et de descendants qui n’ont pas encore acquis leur autonomie. L’évolution des parcours de vie change l’équilibre des relations entre les générations : les transferts privés qui représentent 5,5 % du PIB, orientés auparavant des générations actives vers les générations ainées, se sont inversés pour pallier les difficultés rencontrées par les jeunes.
Les pouvoirs publics ont d’ailleurs aidé les familles à aider les jeunes en étendant jusqu’à 20 ans le bénéfice des allocations familiales (et jusqu’à 21 ans celui du complément familial et des aides au logement), tandis que l’amélioration de la situation des retraités favorisait les dons intergénérationnels. La jeunesse d’aujourd’hui peut raisonnablement considérer qu’elle bénéficiera dans l’avenir d’un niveau de couverture des risques sociaux moins important que les générations qui l’ont précédée. Elle ressent pleinement le recul de l’idéal d’autonomie assuré par la collectivité publique, s’interroge légitimement sur le sens du projet collectif et aspire à la fondation d’un nouvel idéal du vivre ensemble.
Si la jeunesse est confrontée à des difficultés, ce n’est pas un problème en soi ; je crois que les jeunes sont une chance pour la société. « Pour la première fois dans l’histoire des familles, les rapports entre parents et enfants ont changé au point de s’inverser puisque nos enfants nous apprennent à utiliser les nouvelles technologies dans lesquelles ils sont plus agiles que nous. Ils ne se gênent pas pour nous donner des leçons en matière de respect de l’environnement, auquel ils sont naturellement plus sensibles que nous » (8).
La France compte 6,3 millions de jeunes âgés de 15-25 ans (10 % de la population française) et 11,3 millions de 26-39 ans (18 % de la population). Chaque personne est unique et si les typologies reflètent mal la diversité de la jeunesse, elles peuvent aider à cerner des tendances marquantes. Entre la génération X (souvent dite génération « sacrifiée ») des 32-44 ans et la génération Z des 6-14 ans (génération émotionnelle connectée au monde virtuel), la génération Y des 15-34 ans (nés entre 77 et 96) dits « digital natives » (natifs du numérique) a acquis la communication numérique comme une langue maternelle. « Cette nouvelle génération est en train de bouleverser la façon dont nous allons vivre, travailler, apprendre, jouer et communiquer. (…) Paradoxalement, nous avons beaucoup plus à apprendre d’eux qu’ils n’ont à apprendre de nos façons de fonctionner »(9).
En permanence connectés, les jeunes « Y » sont la première génération à passer plus de temps sur internet que devant la télévision. Capables de passer rapidement et fréquemment d’une activité à l’autre, ils développent des capacités à gérer plusieurs activités en simultané et en partage avec d’autres. Dans une société qui a érigé en norme sociale la réussite de sa vie, l’individu vit dans le paradoxe de construire son identité sociale de manière autonome et, ce faisant, de se conformer à la norme sociale, et réciproquement (10). Dans ce contexte, les nouvelles technologies de l’information permettent la construction de nouveaux rapports qui font exister paradoxalement ensemble des phénomènes et des valeurs considérés auparavant comme incompatibles et contradictoires : associer l’espace réel et l’espace virtuel, rendre publique son intimité et rendre intime l’espace public, bien réaliser une tâche et plusieurs tâches en même temps, mêler le payant et le gratuit...
La génération de jeunes nés après 1980 est beaucoup plus soucieuse d’éthique, de collaboration, de solidarité et mieux pourvue d’intelligence et de ressources que la génération de leurs parents (11). Privilégiant l’instant présent et l’authenticité de l’expérience, la jeune génération construit un autre rapport au temps et aux autres, fondé sur la densité du présent et la soif de relation. Accordant une grande importance aux relations humaines, c’est une génération qui considère que le travail n’est pas une fin en soi et dont les motivations professionnelles débordent du champ financier pour privilégier le champ relationnel. Confrontées à l’exercice de la responsabilité individuelle plus tôt du fait du délitement des solidarités, ces nouvelles générations doivent gérer le pluralisme et la complexité de la société, avant même d’avoir acquis leur autonomie. L’émancipation plus précoce des jeunes (mineur responsable) et l’importance croissante des solidarités familiales (majeur à charge) constituent un paradoxe supplémentaire vécu non comme une tension, mais comme une opportunité dans un monde pluraliste. La rupture de la transmission et le rejet des formes d’autorité conduit les jeunes à rechercher des formes de coaching : révélant un réalisme pragmatique et raisonné, ils veulent comprendre le sens et le pourquoi de l’action, ce qui conduit les sociologues - jouant sur la prononciation anglo-saxonne du « Y » - à parler de génération « why.com » qui veut des explications sur tout.
Si nous vivons dans une société des individus où le jeune adulte organise sa vie en fonction de ce qu’il juge et expérimente comme bon et valable selon le critère premier de l’authenticité, le besoin d’être en lien avec les autres demeure, même si la manière d’être ensemble change profondément. Les formes d’expérience et de représentation du collectif passent par l’émotion, les sensations, le symbolique et l’intuitif (12). Les jeunes ont besoin d’expérimenter pour adhérer, d’être acteurs des lieux et processus de socialisation. Ils ne s’intéressent guère aux structures et processus institutionnels et privilégient des espaces informels où peut se vivre l’unité dans le pluralisme. La jeune génération invite à faire prévaloir la maximisation des avantages collectifs plutôt que la maximisation des intérêts individuels, la coopération et la mutualisation des capacités plutôt que la compétition et la consommation, la reconnaissance de la dignité des personnes plutôt que l’indifférenciation ou la diversité.
L’inversion du rôle des générations dans le sens des solidarités invite à penser autrement la solidarité intergénérationnelle, moins en termes de justice redistributive que de justice contributive (13). La jeunesse pose la question de « faire société ensemble ». Elle attend d’être regardée non comme le pauvre à aider mais comme la promesse d’un autre vivre ensemble si la collectivité s’engage à solliciter les capacités des jeunes. En somme, les nouvelles formes de solidarité intergénérationnelle résonnent comme un lointain écho au slam de Grand Corps Malade avec Charles Aznavour : « L’homme est un solitaire qui a besoin des autres. Et plus il est ouvert et plus il devient grand. Découvrez ma culture, j’apprendrai la vôtre. (…) Comme on croise nos voix, croisons nos habitudes. (…) Cessons de voir petit, prenons de l’altitude. Partageons nos idées, nos valeurs, notre temps » (14).
(2) Daniel COHEN, Une jeunesse difficile. Portrait économique et social de la jeunesse française, Ed. rue d’Ulm, Paris, 2006, p. 18.
(3) Conseil d’orientation pour l’emploi, Diagnostic sur l’emploi des jeunes, Paris, février 2011.
(4) Denis CLERC, Luttes des classes d’âge, in Alternatives économiques, hors-série n°85 « Générations », Paris, 2010, p. 18-21.
(5) Commission pour la politique de jeunesse, Livre vert, Paris, juillet 2009, p. 9.
(6) Marc-Olivier PADIS, Relations intergénérationnelles : les nouvelles dépendances, in Esprit, Paris, juillet 2010, p. 75-84.
(7) Louis CHAUVEL, Le Destin des générations, Paris, PUF, 1988.
(8) Ralph HABABOU, Génération W, First, Paris, 2009, p.14.
(9) Idem, p. 72.
(10) Philippe MALLEIN, Techniques, paradoxes et lien social dans la société du numérique, conférence à l’ENS Lyon, mars 2009.
(11) Don TAPSCOTT, Grown up Digital. How the Net Generation is Changing your World, Mc Graw Hill, 2009.
(12) Service national pour l’évangélisation des jeunes, Regards sur la pastorale des jeunes adultes, Conférence des Evêques de France, Paris, novembre 2008.
(13) Elena LASIDA, Le goût des autres, Albin Michel, Paris, 2011, p. 182.
(14) Grand Corps Malade, Tu es donc j’apprends, 2010.