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La Tunisie nouvelle doit encore gagner la bataille de la transition démocratique

Article paru dans La Lettre des Semaines sociales n° 64 - octobre 2011



Où va le pays sept mois après la chute de Ben Ali ? L’analyse d’Asma Nouira, enseignante à l’université de Tunis et membre de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution.


Sept mois après la « révolution pour la dignité », où en est le processus de transition démocratique en Tunisie ?

Pour reprendre une expression bien française, je dirais que nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Le point positif, c’est que le principe d’élections libres semble acquis. Si tout se passe bien, les Tunisiens se rendront donc aux urnes, le 23 octobre, pour élire l’Assemblée constituante qui désignera le prochain chef de l’Etat – à titre transitoire – et fixera les futures institutions du pays. Ces élections sont donc un premier pas dans l’apprentissage de la démocratie. Mais des difficultés subsistent. La principale tient à l’action de forces
antirévolutionnaires, liées à l’ancien régime, qui essayent de déstabiliser le pays en alimentant les rivalités régionales, tribales ou claniques. Malgré cela, le processus de transition avance dans le bon sens.


Le pays est-il stabilisé ? L’économie a-t-elle redémarré ? Comme se passe la vie quotidienne ?

Pour l’instant, rien n’est clair et la situation est loin d’être homogène dans l’ensemble du pays. Les institutions fonctionnent à peu près, mais connaissent encore des crises, notamment parmi les forces de l’ordre. Dans les grandes villes, la vie a repris presque normalement, mais on voit encore ça et là des incidents. En fait, il y a un vrai risque que les citoyens perdent patience et confiance en leur gouvernement. L’euphorie révolutionnaire n’a pas disparue mais elle s’accompagne de tensions inhérentes aux dissensions qui se font jour. Pour sortir de cette situation d’instabilité, il faudra donner du temps au temps. L’urgence est d’abord de gagner la bataille politique et sociale de la transition démocratique. L’économie suivra.


Comment s’organise la vie politique ?

Près de 82 partis auraient été créés depuis le départ de Ben Ali. N’est-ce pas le signe d’une fragmentation inquiétante de la société tunisienne ? Le chiffre exact est, à ce jour, de 110 partis. J’y vois, pour ma part, le signe d’une grande vitalité politique et citoyenne. Pendant des années, les Tunisiens ont été « dressés » par un régime autoritaire. Ils redécouvrent aujourd’hui la liberté et tout le monde veut participer en créant son parti ou son association. Le temps des recompositions et des alliances viendra…


Vu d’Europe, la révolution tunisienne suscite des inquiétudes sur la place qu’occupent les mouvements islamistes. Représentent-ils un risque ?

Pourquoi toujours évoquer l’islam politique en termes de risque ? Il existe en Tunisie une vingtaine de partis islamistes, certains légaux, d’autres qui n’ont pas encore reçu  l’autorisation. Si quelques-uns sont sur des positions intégristes, comme les salafistes, la plupart – dont le plus important, le Ennahda - se présentent comme modérés et se déclarent prêts à jouer le jeu politique. Bien sûr, on peut toujours leur reprocher de pratiquer le double discours. Mais c’est leur faire un procès d’intention. Les partis islamistes font partie intégrante de l’échiquier politique tunisien. Jugeons-les sur pièces !


La future république tunisienne sera-t-elle laïque ?

Il est peu probable que l’article 1 de l’actuelle Constitution qui fait de l’islam la religion officielle soit abrogé. Personnellement, je pense que le régime de laïcité est le meilleur pour la religion comme pour l’Etat car cela limite les risques d’instrumentalisation de part et d’autre. Mais cette position est encore très minoritaire dans le pays.


Quelle sera la place des femmes dans la nouvelle Tunisie ?

Les femmes tunisiennes ont largement participé à la révolution et continuent à militer  pour avoir une digne place dans la société. Un premier acquis est d’avoir réussi à imposer la parité sur les listes électorales. Mais c’est toute une mentalité traditionnelle qu’il faut changer. Là encore, cela prendra du temps.

L’attitude du gouvernement français au début de la révolution a pu sembler timorée. Les tunisiens en gardent-ils rancune à la France ?

Le citoyen lambda, je ne pense pas. Mais certains extrémistes développent un discours d’hostilité aux puissances étrangères qui a un certain écho dans l’opinion. Pour autant, l’essentiel de la classe politique est rationnelle et pragmatique et ne demande qu’à  normaliser les relations internationales du pays. Il faudra le résultat des élections pour savoir qui l’a emporté.


Quel avenir prédisez-vous au « printemps arabe » ?
La vague d’espérance démocratique qui a balayé les pouvoirs autoritaires ou mafieux en Tunisie et en Égypte hier, aujourd’hui en Libye et, je l’espère, demain en Syrie et ailleurs est
une grande nouvelle pour le monde. Après l’Amérique latine et les pays de l’Est, c’est au tour des peuples arabes de se lever et de réclamer la dignité. C’est la preuve que les  valeurs démocratiques qui ont pris naissance en Occident sont universelles. A chaque pays, désormais, de se les approprier et de les adapter chacun selon sa culture. Est-ce que cela sera facile ? Certainement non. Il y a toujours un risque que les fleurs du « printemps arabe » ne produisent pas les fruits escomptés. Mais, au fond de moi, j’ai l’espoir que le processus aboutira.

Propos recueillis par Antoine d’Abbundo

 
Dernière modification : 03/08/2012