Les Semaines sociales à Bordeaux

Cet exposé n’a pas pour objectif de présenter l’histoire du catholicisme social à Bordeaux sur le siècle passé, mais à partir des documents cités (1) et de la consultation des archives, de donner les principaux jalons de cette histoire en faisant apparaitre les résonances des Semaines Sociales de France  à Bordeaux pendant cette période.


Pour mieux appréhender les actions locales, nous avons découpé le siècle en périodes caractérisées par des conjonctures très différentes tant dans la société que dans l’ Église :

- commencements (1904-1914),

- création et action du secrétariat social (1919-1927),

- christianisme social et droit social (1927-1939),

- deuxième guerre mondiale, occupation (1940-1945),

- développement (1945-1964) ,

- ébranlement (1965-1973),

- effacement (1974-1987),

- reprise (1988-1997),

- renouvellement ? (1997-2010).


1- Commencements (1904-1914)


Le début de ce siècle est marqué par des tensions importantes liées au développement du capitalisme industriel, à ce qu’on a appelé « le ralliement de l’Église à la République » et à la reconnaissance du droit d’association. Les lois de 1901 sur les associations et de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État formalisent des aboutissements de processus importants pour la démocratie. Tout cela  a donné lieu à d’intenses débats dans la société et dans l’Église. L’encyclique Rerum  Novarum de Léon  XIII contribue,
dès 1891, à alimenter ces débats, en particulier sur la question sociale.
C’est dans cette dynamique que se tient la première Semaine sociale en 1904 à Lyon, à l’initiative de laïcs chrétiens, avec 450 participants dont 222 ecclésiastiques.

A Bordeaux les chrétiens s’organisent. En 1902 est créée l’union régionale du Sud-ouest de l'Association catholique de la jeunesse française (ACJF), dont l’objet est le « regroupement des jeunes Français pour coopérer au rétablissement de l’ordre social chrétien ». C’est à partir de ce noyau militant de l’ACJF parmi lesquels on note les noms de Robsomen, Galtier, Le Barazer, que va pouvoir se tenir en 1909 à Bordeaux la cinquième semaine sociale sur le thème « Association et droit du travail » avec 855 participants. C’est le cardinal Lecot, conscience des « évêques ralliés », qui avant sa mort en 1908 avait invité les Semaines sociales. Le cardinal Andrieu nommé en 1909 à Bordeaux a soutenu l’initiative.


2- Création et action du Secrétariat Social (1919-1927)


Le Christianisme social à Bordeaux, pendant la première moitié du 20e siècle, a eu pour pilier le père Antoine Dieuzayde (1877-1958) et le secrétariat social qu’il a fondé en 1919. Le siège est établi au 64 rue Saint Rémi. « Cette institution vise à faire connaitre la doctrine sociale de l’Église catholique et elle est à la fois un centre de documentation et de propagande. Le secrétariat multiplie les manifestations et conférences ».  Il se présente au journal officiel comme une organisation de cours et de conférences dans le Sud-ouest.


Ce père jésuite et les militants de l’ACJF dont il a su s’entourer ont été par le secrétariat social à l’origine de nombreuses initiatives de sensibilisation à la question sociale et plus largement à la vie politique. Citons quelques évènements significatifs:
- 1919, création de l’union départementale de la confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC)
- 1921, création de la section girondine de l’union syndicale des ingénieurs catholiques
(USIC)
- 1923, congrès national de l’ACJF à Bordeaux sur le thème de la vie municipale.


Des rapports d’activité sur les années 1919, 1920 et 1921 sont particulièrement démonstratifs de l’action engagée dans tout le Sud-ouest : cours sociaux aux collèges de Tivoli et Saint-Genès; incitation à la création de syndicats agricoles et de syndicats d’employés; débats sur la participation des ouvriers aux bénéfices; sur l’établissement du salaire minimum; sur les assurances sociales… à Bordeaux, Périgueux, Pau, Oloron, Libourne, Langon…

Parallèlement à cette action dans le domaine social, des actions plus politiques étaient engagées et un conflit interne à l’Église était tranché en 1927 avec la condamnation de l’Action française, décision dans laquelle le père Dieuzayde s’est largement impliqué.


3- Christianisme social et droit social (1927-1939) 


Cette période très agitée par des affrontements droite-gauche, la crise économique et le Front populaire, voit se développer la réflexion sur la question sociale et ses développements juridiques. Dans le prolongement de Rerum Novarum, l’Eglise y participe avec la promulgation par Pie XI de Quadragesimo anno en 1931. C’est à Bordeaux une période de grande influence du père Dieuzayde par le secrétariat social et au-delà, avec en particulier, le soutien de la spécialisation de l’ACJF ( JOC, JEC..), la fondation du camp Bernard Rollot à Barège et celle du foyer Henri Bazire, rue du pont de la Mousque à Bordeaux.


« André Garrigou-Lagrange (1901-1977) est professeur à la faculté de droit en 1926 et il préside le Secrétariat social de 1927 à 1935. » (2) En 1936, c’est Jean Brethe de la Gressaye (1895-1990), professeur de droit civil depuis 1935, qui lui succède.  Il est l’un des orateurs des Semaines Sociales. C’est  lui  qui est chargé d’organiser la semaine sociale de Bordeaux en 1939, sur le thème « Le problème des classes dans la communauté nationale et dans l’ordre humain » (3) « Sous sa présidence, chaque mois, il rassemble plusieurs centaines de personnes à l’Athénée municipal pour les « soirées sociales », ce qui en fait le seul organisme bordelais ayant pour but de sensibiliser les catholiques aux problèmes sociaux et économiques. Comme à ses débuts, le secrétariat développe son action dans deux directions principales : l’information du public grâce à de nombreuses conférences ou à la participation aux « Semaines Sociales », et l’action plus concrète et plus militante par le syndicalisme ou les associations professionnelles. » (4) 


Avec Joseph Sarthoulet, il  lance en 1934 la confédération française des professions (CFP), véritable syndicat de patrons chrétiens. Sous la présidence de  Joseph Sarthoulet, cette association est à l’origine du Service social inter-entreprise (plus de 50 assistantes sociales en 1939). En 1943, la CFP crée le service médical inter-entreprise dont aujourd’hui  le  Service Santé Travail du 262, boulevard  du Président Wilson est la suite. La CFP devient plus tard la CFPC, Centre français du patronat chrétien, puis Centre chrétien des patrons et dirigeants d’entreprises, et enfin EDC, Entrepreneurs et dirigeants chrétiens.


4- Deuxième guerre mondiale, occupation (1940-1945)


Sur cette période, nous n’avons que peu d’informations sur l’activité du secrétariat social. En 1943, la CFP crée le Service médical inter-entreprises dont à ce jour, le Services santé travail  est la suite. Des chrétiens sociaux avec le soutien du père Dieuzayde s’engagent dans la Résistance (réseau Jade-Amicol à partir du foyer Henri Bazire).
Monseigneur Feltin, nommé en 1936, recentre sur l’évêché l’animation des mouvements de jeunes et de ce fait, le rayonnement du père Dieuzayde est moins important.


5- Développement (1945-1964)


Période riche en évènements politiques: reconstruction et croissance forte, passage de la IVe à la Ve République,  guerres liées à la décolonisation. Période également riche pour la vie de l’Église : prêtres ouvriers, action catholique spécialisée, ouverture du concile…  En 1950, le cardinal Richaud est nommé à Bordeaux. Il contribue à définir la place des Semaines sociales par rapport aux évêques, en les situant en dehors des mouvements mandatés par la hiérarchie. En 1954, les jésuites nomment le père Ferrand pour remplacer le père Dieuzayde qui s’est retiré.
Brethe de la Gressaye continue à assurer la présidence jusqu’en 1970. Le père Ferrand est aumônier du foyer Henri Bazire, l’aumônerie du secrétariat social est assurée par le « directeur des œuvres »  du diocèse, le chanoine Caillon. Georges  Marsacq  assure le secrétariat jusqu’en 1963.  Le secrétariat social est le principal rouage de l’action sociale de l’Eglise ; il figure dans l’annuaire diocésain sous cette rubrique jusqu’en 1969. Il est aussi le relais local des Semaines sociales de France. A ce titre il organise à Bordeaux la session de 1957 sur « la famille aujourd’hui ».


De 1945 à 1956, les archives révèlent l’existence de journées d’études sociales, au moins deux par an, sur des thèmes très importants tels que sécurité sociale, logement, immigration, santé…


De 1961 à 1967, les archives font apparaitre  d’une part, des rencontres de préparation des sessions (1963 et 1964 notamment) avec la participation des professeurs Mérigot et Merle et d’autre part des réunions quasi annuelles qui semblent révéler un souci de sensibilisation des chrétiens (réunion d’information sur les buts et les activités des secrétariats sociaux, place de l’action sociale dans l’Église et le rôle des secrétariats sociaux, présence au monde des chrétiens et de l’Église. Ces dernières réunions sont organisées autour d’intervenants parisiens : Charly de Cornubie, René Didier, l’abbé Templier, Bernard Porte, en situation de responsabilité dans l’union nationale de Centre d’Études et d’Action sociale et des secrétariats sociaux. En janvier 1967, une assemblée générale se prononce pour la transformation du secrétariat social en CEAS.


6- Ébranlement (1965-1973)


Période de croissance forte jusqu'au choc pétrolier et changement de paradigme sociétal (événements de 1968). La vie de l’Église est évidemment touchée par ce changement de société, mais entre surtout en effervescence avec le concile Vatican II. La promulgation de textes comme « Gaudium et Spes » et «Populorum Progressio » (1967) enrichissent considérablement la doctrine sociale. A Bordeaux, Monseigneur Maziers, coadjuteur en 1965, succède au cardinal Richaud en 1966.


A partir de 1970, le CEAS est présidé par le professeur Jean Mérigot, le secrétaire général étant Jacques Lasserre. Les archives font apparaitre « une esquisse de programme de travail » qui semble être dans la continuité.


1-Travail en liaison avec les Semaines Sociales – Organiser chaque année une conférence d’un dirigeant des Semaines Sociales (Barrère ou autre) présentant le sujet de la Semaine à venir et pouvant être l’occasion d’un travail de préparation sur le plan local.


2- Groupes de travail sur un certain nombre de problèmes qui paraissent actuellement importants et non étudiés par d’autres. - les coûts  humains du travail – sociologie familiale - participation des associations au développement local – réflexion sur la loi 1901.

Le 9 juin 1972, Alain Barrère, président des Semaines sociales, est invité à présenter la session de l’année au cours d’une  conférence donnée dans la salle de réunion  du Comité d’Expansion.


7- Effacement (1974-1988)


En 1974, les sessions nationales sont suspendues au profit de sessions  régionales destinées à des milieux socio professionnels. C’est ainsi qu’est organisée à Bordeaux en 1984 une journée d’étude sur l’institution judiciaire. Nous n’avons malheureusement  pas trouvé de traces de cette époque dans les archives. Nous pouvons supposer que dès la reprise des sessions nationales en 1987, le CEAS du Sud-ouest a repris son rôle de relais. Alors que le père Ferrand a été remplacé par le père Malescoure en 1970, nous ne trouvons plus trace de tutelle jésuite à partir de 1982.


8- Reprise (1988-1997)


Période d’alternances politiques marquée par la croissance faible, les difficultés du chômage et de l’insertion (RMI), la décentralisation, la construction de l’Europe. Pour la vie de l’Église, notons en France l’affaissement de la pratique religieuse, la sécularisation croissante,  la publication
à Rome de « Centesimus annus » en 1991 - au moment du centenaire de « Rerum novarum », et à Bordeaux, la nomination de Monseigneur Eyt et la promulgation des statuts synodaux.


Les sessions nationales des SSF reprennent en 1987. A Bordeaux, le CEAS est présidé par Jacques Lasserre, secondé par le vice président Jean-Marc Sarthoulet et le secrétaire général, l’abbé Jean-Claude Hierle. Le début de cette période est marqué par la participation à une journée d’étude le 25 janvier 1991, organisée dans le cadre des activités du GRECO n° 2 du CNRS, à Bordeaux III, avec pour titre «  L’encyclique «  Rerum novarum », réception d’un document fondateur dans le Sud-Ouest de la France (1891-1991)». 


Avec les membres du bureau, plusieurs personnes participent à la réflexion : Jean Poufet, Bernard Séguier de l’IRTS (arrivé à Bordeaux en 1992), Yves Le Gal, François Roche, qui fréquente le CEAS depuis 1957, des représentants  d’association d’insertion et d’entreprise intermédiaires… Au delà de la réflexion, le groupe tente la création de « Centres d’information et d’initiatives » pour aider les « porteurs de projets ». Un projet de colloque sur « L’insertion et les managers » est élaboré mais ne se réalisera pas.


9 - Renouvellement ? (1997-2010)


Essayons de caractériser cette période en quelques mots : fin de l’alternance politique en 2002, croissance des inégalités sociales, euro, difficultés de la construction européenne, islamisme et intégrismes, développement durable, crise financière et économique. La vie de l’Église est marquée à Rome par l’élection de Benoit XVI et la publication de deux textes importants pour leurs implications sociales « Deus Caritas  est » et « Caritas in veritate ». Elle est marquée à Bordeaux par la nomination de Monseigneur Ricard, la création du « Conseil de la solidarité » (1998) et de l’Institut Pey Berland (2004).
En 1997, l’abbé Jean-Claude Hierle prend en compte le renouveau des Semaines sociales de France et leur stratégie d’essaimage régional. Il crée Les Amis aquitains des Semaines sociales de France, dont le siège est au Centre Beaulieu, 145 rue Saint Genès. L’association est déclarée en préfecture le 10 décembre 1997 et est enregistrée sous le numéro 25571. Elle est alors parmi  les premières antennes régionales des Semaines Sociales de France, avec  Lyon, Lille, Marseille, Angers, Rennes et Toulouse. Il y en a 22 en 2011.
                                                                                                                 








     








[1] Les semaines sociales de France –cent ans d’engagement social des catholiques français-1904-2004 - sous la direction de Jean-Dominique Durand –Editions Paroles et Silence
L’aventure du christianisme social – passé et avenir – Jean Boissonnat, Christophe Grannec- Bayard Editions, Desclée de Brouwer (1999)
Deux siècles de catholicisme à Bordeaux 1800-2000. Marc Agostino- Edition Mollat
Foi et engagement- Le père Dieuzayde  1877-1958 – Eric Pététin.


(1) Jean-­Dominique Durand (dir.), Les semaines sociales de France –cent ans d’engagement social des catholiques français-­1904-­2004, Editions Paroles et Silence
(2) Jean Boissonnat, Christophe Grannec, L’aventure du christianisme social – passé et avenir,  Bayard Editions, Desclée de Brouwer (1999)
(3) Marc Agostino, deux siècles de catholicisme à Bordeaux (1800‐2000), Edition Mollat, Foi et engagement-
(4) Eric Pététin, Le père Dieuzayde (1877‐1958).



 
Dernière modification : 30/09/2011