Christianisme et développement durable

« Les préoccupations environnementales au cœur de la foi chrétienne ? »

Table ronde organisée à Saint Aubain du Médoc le jeudi 6 mai 2010 


Rappel historique 

Jusqu’à la première conférence de Stockholm (1972), la foi dans le progrès et dans les capacités des sciences et des techniques à résoudre tous les problèmes de la planète condamne ceux qui se préoccupent de l’environnement à prêcher quasiment dans le désert. Les livres d’Henry Fairfield Osborne, La planète au pillage (1949), de Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle (édité en 1954 mais rédigé dès 1948), ne trouvent guère de lecteurs et exercent peu d’influence. La campagne présidentielle de René Dumont donne à sourire, les alertes du Club de Rome ne sont pas prises au sérieux.

La pensée chrétienne suit les convictions dominantes et surenchérit même avec une théologie créationniste limitée au développement de l’invitation à « dominer la terre et à la soumettre » (Genèse 1,28). Le Concile de Vatican II (1962-1965) ne dira pas un mot sur le rapport à l’environnement.
De la première conférence de Stockholm à la seconde (2009), c’est tout le développement à l’échelle mondiale de la prise de conscience de la fragilité de la planète et des risques de la rendre inhabitable que l’activité humaine lui fait courir. Dès 2000, la thématique du développement durable pénètre la législation française. En 2007, le Grenelle de l’environnement la consacre.
La pensée chrétienne suit le mouvement mais relit ses textes fondateurs et y trouve de quoi amener sa tonalité particulière. Jean-Paul II aborde plusieurs fois, et de manière vigoureuse, la question. Dans les années quatre vingt-dix, le Catéchisme de l’église catholique y consacre divers développements. En 2000, la Commission sociale des évêques de France publie une déclaration sur Le respect de la Création. Jean Bastaire, Marc Stenger, Patrick de Plunkett écrivent sur l’écologie chrétienne.
En 2008, la conférence des évêques du Canada publie une lettre sur le rapport à l’environnement qui invite à une conversion des comportements.
En 2009, l’encyclique Caritas in veritate consacre quatre articles du chapitre V au rapport à l’environnement.

Les grands traits de la pensée chrétienne actuelle sur le développement

Un rapport positif à la nature… de l’origine à l’accomplissement final

La nature précède l’homme. Elle lui est donnée pour qu’il la domine, la gère et la préserve. L’invitation à « dominer et soumettre la nature » de Genèse 1, 28 est replacée dans la vocation de l’homme à œuvrer comme une icône du Dieu créateur, vocation énoncée dans les deux précédents versets du même texte. Elle est complétée par la responsabilité donnée à l’homme, dans le deuxième récit de la création, en Genèse 2, 15,  de « cultiver et garder » le jardin dans lequel il a été placé. L’encyclique Caritas in veritate (§ 48) situe la nature comme « l’expression d’un dessein d’amour et de vérité » et évoque une « grammaire » de la nature que l’homme se doit de respecter.
La réflexion chrétienne sur le devenir ultime de l’homme et du monde reprend le caractère cosmique de la vision du salut de saint Paul : « toute la création est en attente de la révélation des fils de Dieu » (Romains 8, 18-23) et tout être et de toute chose seront récapitulées dans le Christ ressuscité (Corinthiens 15, 27-28 ; 1 Ephésiens 1, 9-10 et Colossiens 1, 19-20).

La position de limites dans l’activité  exploratrice et transformatrice de l’homme

Le pouvoir humain sur la nature et les animaux implique une action transformatrice opérée par les artifices inventés par l’homme. Mais cette action n’est pas sans limites et les artifices humains ne sauraient lui dicter leur loi.

L’homme est invité à se nourrir de tous les fruits du jardin d’Eden (Genèse 2, 15) sauf de ceux d’un seul arbre, celui qui les ferait sortir de leur condition humaine.
Lorsque Noé échappe au déluge, en ayant sauvegardé les espèces animales, il lui est réitéré le pouvoir de dominer ces espèces et de s’en nourrir, mais avec une restriction, l’interdit de manger leur âme (ou leur être), c’est-à dire, pour l’anthropologie biblique, leur sang. Tout de suite après, corrélé avec le précédent, tombe l’interdit du meurtre : interdit de verser le sang de l’homme. (Genèse 9, 1-15).
La figure de Babel (Genèse 11) est encore plus claire. Face aux prétentions humaines de dépasser les limites de la condition terrestre par le jeu sur les artifices issus de la manipulation de la nature - unité de langage et de système de communication et de projet, d’une part, technologie de la brique et du bitume, de l’autre – Dieu pose une limite en faisant exploser ce système linguistique totalisant, générateur d’une idéologie et d’une entreprise totalitaire.
De fait, se trouve hiérarchisés les deux artifices : le brouillage d’un système unique de communication et de conception devenu totalitaire permet à la technologie de ne plus être mise en œuvre de façon illimitée. Les techniques ne sont que des outils et il ne convient pas que l’action humaine s’abandonne à leur logique propre de développement.
Alors peut commencer l’aventure incertaine d’Abraham et des monothéismes qui se réclameront de lui…

La nécessité d’une conversion dans les modes de vie


Retrouver le sens de la limite implique une démarche de conversion. L’itinéraire d’Abraham, celui des ses descendants, la sortie des enfants d’Israël Égypte et l’accueil de la Loi dans le dénuement du désert, les multiples vicissitudes et exils du peuple juif, les paraboles évangéliques enfin, peuvent être lus comme de continuelles invitations à la conversion. La conversion des cœurs y est authentifiée par une conversion des modes de vie pour cette humanité qui arrive si mal à développer et préserver la vie et le monde qui lui ont été donnés. Une même logique traverse les rapports entre les hommes et leur rapport à l’environnement. Il s’agit toujours, à l’échelle interpersonnelle comme à celle des relations entre les groupes sociaux et les peuples, de passer des rapports de domination à des rapports de reconnaissance et de respect. 
Cela implique aujourd’hui une révolution culturelle, un changement profond dans les styles et les modes de vie. L’enjeu pour les peuples des pays développés est d’aller du superflu au nécessaire, du quantitatif au qualitatif, de ne plus se centrer sur l’avoir mais sur l’être, de se libérer de l’obsession de posséder et de consommer pour vivre dans ce que l’écologiste Pierre Dansereau qualifie d’«austérité joyeuse» et l’ancien commissaire au plan Jean-Baptiste de Foucauld d’« abondance frugale ». 

Bernard Goudet,
Président des Amis aquitains des semaines sociales

 
Dernière modification : 03/10/2011