Immigration et solidarité

Compte rendu du forum "Immigration et solidarité" du 25 septembre 2010


Principales questions et recommandations issues des tables-rondes de l’après-midi (1)

L’école : lieu de mixité où se reconnaissent les différences, où peut se découvrir l’autre, où se transmettent les valeurs communes… origine de la réussite (et parfois de l’échec)… lieu des liens d’amitié...

La communication d’Irène Costelian, roumaine arrivée en France à 6 ans, passée par l’école privée, le lycée public et l’Université... et aujourd’hui docteur en Sciences politiques, fait ressortir l’importance :
- de la détermination des parents à rencontrer les enseignants pour qu’ils prennent en compte les spécificités de leur enfant ;
- du rôle des enseignants dont les relations avec les élèves d’origine étrangère peuvent avoir une influence déterminante, positive ou négative, pour leur avenir ;
- de la capacité – malheureusement souvent trop réduite - de notre système scolaire à laisser place à des élèves entrant mal dans un cadre rigide.


Anne Marie Pillet, mère d’une enseignante exerçant en classe spécialisée pour la scolarisation de jeunes arrivant de l’étranger, questionne sur le degré d’extension de ces classes qui semblent ne pas exister dans tous les départements et sur leur capacité d’accueil.
Carlos Matthey, immigré en France depuis les années 70, rappelle la nécessité pour les migrants d’apprendre la langue du pays d’accueil, d’en respecter les usages et de scolariser leurs enfants dans l’école française.

École et santé
La communication de Cindy Dantzer, stagiaire au CCAS de Lormont, sur le suivi des bilans de santé dans les écoles primaires de Lormont montre les difficultés pour des familles d’origine étrangère – turques et maghrébines surtout – à entrer en relation avec l’école et avec les personnels de santé scolaire, à comprendre la procédure des bilans de santé, à saisir l’intérêt pour l’avenir de leurs enfants de leur prise en compte.
Elle préconise :
-  l’adaptation des bilans de santé à chaque profil ;
- la participation des parents, accompagnés d’un interprète, aux visites médicales ;
-  l’accompagnement des familles par un réseau santé-solidarité ;
-  une information dynamique par du théâtre social.

L’accès au système de santé et la promotion de la santé des migrants

La communication de Delphine Delattre, stagiaire à Mana - association ordonnée au soin et à la prévention santé des populations migrantes -, montre la difficulté pour des femmes turques ou maghrébines de prendre en main leur vie sociale et leur santé et de s’investir efficacement dans les activités proposées par l’association sur le quartier des Aubiers.
Elle préconise :

  1. le développement d’une démarche de santé communautaire leur permettant de prendre en charge leur santé et de se réapproprier leurs capacités à assurer, dans la société d’accueil, les rôles sociaux qu’elles exerçaient dans la société d’origine ; 
  2. la création d’ateliers pratiques, notamment de cuisine et diététique, qui favorise leur prise d’initiative et leur estime de soi en leur donnant la possibilité de transmettre les savoirs et savoir-faire liés à leur culture d’origine.
La communication de Paul Lanusse-Cazalé, médecin à la mission France de Médecins du monde, intervenant au Centre d’accueil, de soins et d’orientation et dans des squats de migrants met en garde contre le caractère fallacieux de quelques idées reçues :
  • Non, les étrangers ne viennent pas en France pour se faire soigner et profiter de notre Sécurité sociale :
    • 8 sur 10 ne savent pas qu’ils ont droit à une sécurité sociale (auront droit aux soins) 
    • Dans l’immense majorité des cas, il s’agit d’adultes en bonne santé qui espèrent trouver ici une vie meilleure ou qui fuient l’horreur. Le comble est qu’ils deviennent parfois malades « d’être en France » du fait des conditions de vie qu’ils trouvent chez nous (alcoolisme, infections).
    • La plupart sont peu soignés et mal soignés puisque que, n’ayant accès à l’hôpital que pour les urgences, ils ne peuvent que se tourner vers le système associatif.
    • Le tourisme médical est un phénomène qui existe mais qui est tout à fait minoritaire voire négligeable sur l’ensemble de la population immigrée clandestine. Quand bien même certains immigrés viendraient pour des soins, il existe rarement un calcul ou un projet précis et c’est encore le désespoir qui pousse à partir. Exemple du patient de soixante ans d’ex URSS, blessé par balle à la jambe il y a plus de dix ans, mal opéré et souffrant depuis plusieurs années d’une fistule purulente, qui arrive à Bordeaux « par hasard », vu que le transporteur routier qui a accepté de le prendre se dirige vers l’Espagne. Il espérait se faire soigner en France et dormait dans une voiture épave à l’extérieur de la ville.
  • La politique de traitement de l’immigration des Roms par reconduite dans leur pays d’origine est à la fois imbécile, coûteuse et dangereuse :
    • imbécile, parce que la somme qui leur est allouée pour repartir ... leur sert à revenir au plus vite et qu’elle n’a pour but que de grossir les chiffres qui tendraient à montrer de façon fausse la fermeté de l’état sur l’immigration clandestine.
    • coûteuse parce qu’on les renvoie avec de l’argent qu’il vaudrait mieux utiliser pour favoriser leur insertion en France ;
    • dangereuse pour leur santé parce qu’elle les met en rupture de soins et renforce leur tendance à ne pas se soucier de leur santé.

Cette politique lui semble menée de manière « douce » à Bordeaux car les expulsions sont moins brutales et moins fréquentes qu’en région parisienne, bien qu’il ne repère pas une réflexion pertinente sur la manière de les intégrer à long terme.

Le communicant met l’accent sur quelques caractéristiques de l’état sanitaire et du rapport à la santé des Roms :
    • d’un point  de vue épidémiologique, ils ont une mortalité néonatale 9 fois supérieure et infantile 5 fois supérieure ainsi qu’une espérance de vie raccourcie de 20 ans.
    • C’est une population fragilisée par un accès à l’eau et à l’électricité restreint ou inexistant pour certains squats (imaginez élever un nouveau né sans eau ni électricité).
    • d’un point de vue culturel, leurs modèles et croyances les rendent réticents aux soins, plus préoccupés de consulter pour des problèmes mineurs de « bobologie » que pour des maladies graves et invalidantes telles que diabète, l’insuffisance cardiaque ou le cancer dont la « réalité » peut être plus abstraite, pour lesquels leurs traditions de groupe leur fournissent une étiologie et des remèdes non médicaux.
    • Ils sont exposés aux risques d’épidémies du fait d’une mauvaise couverture vaccinale.

Médecins du monde s’attache à dépister les maladies importantes en se déplaçant sur place lors de « tournées » hebdomadaires et accompagne les consultants vers le système de santé de droit commun.

L’école, la formation professionnelle et l’emploi


Deux jeunes cadres, engagés dans l’association « Mahgreb unifié » évoquent des parcours, scolaire et professionnel, atypiques.
Zhaky Benaziza, né en France de parents venus d’Algérie, a connu une scolarité difficile, liée à un environnement défavorable ; après avoir échoué au collège il a pu réussir en lycée professionnel, obtenir un bac pro, passer un BTS, une licence pro, accéder à l’IUFM et à la sortie devenir titulaire d’un poste d’enseignant en lycée professionnel.
Sébastien Rodier, petit fils de harki, appartient à la première génération née en France, fils d’une mère venue d’Algérie et d’un père de famille française. Il souligne la difficulté de se construire dans la suite de la tragédie des harkis et évoque une scolarité difficile jusqu’au collège, l’incompréhension du système scolaire français empêchant un suivi familial. Le lycée professionnel lui a ensuite permis de décrocher un bac pro et un BTS puis d’accéder à une licence pro qui lui a délivré un diplôme de management. Il a trouvé dans une entreprise industrielle un poste d’encadrement lui donnant la responsabilité d’une équipe de 20 personnes.
La création de leur association « Maghreb unifié », il y a près d’un an, est due à la volonté de regrouper des jeunes dont les ascendants sont originaires des pays du Maghreb pour s’aider mutuellement à faire face aux difficultés de l’insertion professionnelle. Face à ce qui leur apparaît comme une perte de solidarité entre descendants d’immigrés, ils aimeraient ressouder des liens et aider des jeunes partageant leur situation à se construire. Cette association, laïque et ouverte d’esprit, ne comporte que des adhérents dont les origines sont dans les pays du Maghreb mais travaille en partenariat avec d’autres associations. Nés en France et diplômés, les adhérents pensent pouvoir apporter beaucoup aux pays de leurs ascendants. L’association travaille sur des projets de réalisation d’entreprise en Algérie (dans le cadre d’un appel à projet de la Communauté Européenne), d’échanges, de stagiaires, de voyages culturels.

Dans l’échange, ces deux jeunes professionnels insistent sur quelques points principaux :
  • Le handicap du nom : Sébastien considère que son prénom et son nom, aux consonances françaises traditionnelles, lui ont facilité l’embauche et qu’il a bien moins souffert de discrimination que ses cousins porteurs de noms arabes. Zhaky dit s’être orienté vers l’enseignement pour n’être évalué que sur les critères objectifs des examens et concours. Certains de leurs collègues ont « francisé » leur nom pour être mieux acceptés. Dans le débat, Anne-Marie Fayol témoigne de son expérience au Secours catholique qui l’a souvent mise face à des refus d’embauche sur le critère du nom : le poste, libre au moment où le Secours catholique faisait la demande à l’entreprise, se trouvait subitement pourvu quand le nom du candidat était énoncé...
  • Un certain tiraillement dans leur situation : ils se trouvent partagés entre deux coutumes, deux pays et ne se sentent pleinement reconnus ni dans l’un ni dans l’autre ; ce qui les amène à vouloir travailler sur les deux pays.
  • La reconnaissance dans l’entreprise : le cadre d’entreprise dit avoir ressenti le poids des préjugés dans les premiers temps de sa prise de poste et il précise que ce pouvait être du à ses origines mais aussi à son âge qui l’amenait à encadrer des personnes ayant parfois 20 ans de plus que lui ; il pense que dans un deuxième temps ces réticences sont tombées.

Le logement, la vie résidentielle, la vie sociale

Jean-Luc Flipo, responsable départemental de l’ACO, présente ce mouvement d’action catholique spécialisée en insistant sur la double fidélité des militants de ce mouvement à ce qui se vit quotidiennement dans le monde ouvrier et à la personne et au message du Christ. L’engagement des militants dans des organisations sociales et politiques diverses s’y ressource dans l’échange et la réflexion autour de l’Evangile.
Il évoque un travail de médiateur social mené pendant 10 ans auprès des gens du voyage du « Petit Lacanau », à Blanquefort. Cette proximité des familles, et particulièrement des enfants scolarisés, a permis la construction de maisons adaptées à leur mode de vie, avec des emplacements prévus pour accueillir les caravanes. L’accompagnement réalisé a permis de changer peu à peu le regard porté sur cette population.

Marie-Paule Parreau, membre de l’ACO et engagée dans le Collectif pour l’égalité des droits, relate un parcours professionnel qui l’a amenée à travailler régulièrement avec des migrants. Employée administrative à la police des étrangers, elle en a accueilli beaucoup pour l’obtention de cartes de séjours, pour des naturalisations, pour des regroupements familiaux. Tenue à appliquer la loi, elle s’en est souvent trouvée à la limite. Soucieuse de comprendre les diverses cultures, elle a du affronter les propos racistes de certains collègues. Six mois après sa retraite, déliée du devoir de réserve, elle a pu rejoindre le Collectif pour l’égalité des droits, qui avait été fondé pour faire face aux refus de la création d’une mosquée sur la rive droite. Elle, passée par le parti communiste, y a collaboré étroitement avec le fondateur, ex militant  gauchiste de Lutte ouvrière... L’engagement du collectif porte surtout sur le soutien aux « sans-papiers » dont les conditions de vie sont souvent inhumaines. Il s’agit de les aider dans leurs démarches et, une fois leur dossier au point, de les laisser décider de leurs options. C’est un travail d’accompagnement de personnes qui ont le droit de vivre avec nous, dans notre société. Le collectif participe aussi à « Planète », fête interculturelle qui se tient tous les ans alternativement dans une des quatre communes de la rive droite le dernier samedi d’août, pour offrir un moment festif aux familles, immigrées pour beaucoup, qui ne peuvent partir en vacances.

Anne-Marie Beauvais présente le travail réalisé avec les femmes issues de l’immigration par l’association Promofemmes Saint-Michel, où elle est bénévole. Cette association, créée en 1994, a pour objectif premier d’aider à l’insertion des femmes. Ces valeurs sont la solidarité, le respect de l’autre, la laïcité : respect des croyances et refus de tout prosélytisme. L’association ne s’adresse qu’à des femmes. Installée dans le quartier Saint-Michel, vieux quartier d’immigration, elle attire aussi des femmes qui habitent d’autres quartiers de la ville ou des communes périphériques. Il s’agit de répondre aux besoins des femmes. Leurs origines sont très diverses : Maghreb, Afrique sub-saharienne, Turquie, Europe centrale, ... Certaines sont analphabètes, d’autres peuvent être très diplômées dans leur pays mais recherchent des reclassements équitables. 350 femmes adhèrent à l’association.
Dans un premier temps, les actions se concentrent sur la maîtrise des savoirs de base (FLE avec préparation au DILF et au DELF, alpha, calcul) et sur la prévention santé ; les étapes suivantes permettent un épanouissement dans notre société à travers des actions collectives sur la valorisation de la culture d’origine (écriture de livres et enregistrements de CD et video), des instants de convivialité grâce aux ateliers couture et cuisine, une médiation dans le cadre de la parentalité afin de faire comprendre de part et d’autre les attentes et réduire les incompréhensions. Enfin, pour celles qui le souhaitent, PROMO FEMMES aide ses adhérentes dans l’insertion socioprofessionnelle. Le projet, essentiellement social et culturel, s’appuie sur deux médiatrices interculturelles. La compréhension des cultures d’origine, l’explication des codes et des éléments de société de la culture d’accueil sont la trame de tous nos ateliers. Une charte rappelle les valeurs fondamentales autour de la solidarité, du respect mutuel et de la laïcité.
Anne-Marie fait partie des 45 bénévoles, aidées de quatre salariées, qui animent les activités. Elle fait un travail d’accompagnement et d’apprentissage du français. Découverte des lieux stratégiques de la ville, accompagnement à Médecins du monde, lecture en groupe du quotidien gratuit Métro, pour à la fois travailler le français à partir de situations concrètes et apporter un support déclenchant des discussions sur les thématiques personnelles des femmes : mariage, amour, enfants, voile,...Des échanges très libres entre femmes se développent dans ce lieu spécifique, les différentes cultures étant là sur pied d’égalité... Des souffrances se disent, du lien social se crée, des moments de solidarité forte se vivent...
L’expérience de cette association fait ressortir à la fois:
  • la nécessité d’une organisation solide aidant les femmes immigrées à faire face aux multiples obstacles qui empêchent ou freinent leur insertion dans la société nouvelle où elles arrivent ;
  • l’importance de lieux spécifiques permettant aux femmes immigrées de sortir de chez elles et de se retrouver entre femmes pour parler leur vie quotidienne.
  • l’intérêt d’associer l’engagement de nombreuses bénévoles jouant un rôle d’accompagnatrices et le travail de quelques salariées apportant disponibilité et compétence professionnelle.




[1] Cette transcription des notes prises lors des communications n’a pas été revue par tous les communicants et intervenants cités ; elle n’engage que leur rédacteur B. Goudet.



 
Dernière modification : 03/10/2011