La lettre n°65:
Au cours de l’année 2011, grâce à la crise, le discours social de l’Église catholique(1) s’est enrichi de deux documents intéressants. « Grâce à la crise » ? L’expression peut surprendre, mais elle traduit un fait constant dans la production des documents qui jalonnent l’élaboration de ce discours : tous ont été marqués par la conjoncture sociale, économique, politique du moment.
Grandir dans la crise
Premier document : celui que le Conseil « Famille et société » de la conférence des évêques de France a publié en mars dernier sous le titre Grandir dans la crise (Bayard, Cerf, Fleurus). Un titre qui dit bien la visée du texte : il ne s’agit pas de se lamenter ou de distribuer les blâmes, mais de percevoir la crise comme une invitation à changer nos modes de vie. Car il ne faut pas se tromper de diagnostic : cette crise est d’ordre « anthropologique » ; elle traduit une « perte du sens profond de l’existence », un oubli de la solidarité humaine (chacun pense n’avoir de comptes à rendre qu’à lui-même) et culmine dans une crise de la confiance, déjà soulignée par Benoît XVI dans Caritas in veritate (35) : « Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut, et la perte de confiance est une perte grave ».
Pour « grandir dans la crise », les évêques français invitent à s’appuyer sur quelques-uns des principes de la doctrine sociale de l’église : redéfinir le bien commun (sortir du « piège du libéralisme et de l’utilitarisme »), revisiter la solidarité (en faire un « projet de société » : que le « lien à autrui » redevienne le fil directeur de nos existences), tirer de nouvelles conséquences de la « destination universelle des biens » (elle concerne la production des biens, tout autant que leur consommation), redécouvrir l’importance de la politique et du rôle des états pour réguler l’économie.
Réformer le système financier mondial
Deuxième document : celui que le Conseil pontifical Justice et Paix a publié fin octobre, à l’occasion de la réunion du G20 : « Pour une réforme du système financier et monétaire international dans la perspective d’une autorité publique à compétence universelle »(2).
Document important, qui contribue à combler une des lacunes du discours social de l’église. En effet, si on y trouvait d’amples développements sur l’économie en général (l’entreprise, les rapports entre travail et capital, etc.), il n’avait guère abordé jusqu’à présent les aspects proprement financiers de l’activité économique. C’est là un des « silences » relevés par Jean-Yves Calvez dans son essai sur Les silences de la doctrine sociale catholique (L’atelier, 1999)(3).
Taxant d’« idéologies » aux effets dévastateurs les doctrines libérales qui ont dominé les vingt dernières années du XXe siècle, le document explique que, si l’on veut viser le « bien commun » et construire la solidarité – tâches propres du politique – il faut réguler les activités financières. Trois mesures concrètes sont envisagées, pour l’immédiat :
A noter que la première proposition, longtemps considérée comme une « utopie altermondialiste », est soutenue aujourd’hui aussi bien par Nicolas Sarkozy que par Angela Merkel.
Qui doit le réformer ?
Mais qui doit réformer le système financier mondial ? Le titre l’indique, rappelant au passage un point trop méconnu de la doctrine sociale catholique : ce doit être « une autorité publique à compétence universelle ». Cette formule, empruntée à Jean XXIII (Pacem in terris, 137) a été reprise par Vatican II(4), puis par Benoît XVI(5). Le Conseil pontifical est bien conscient qu’il s’agit là d’une visée plus que d’un programme et que la mise en place d’une telle autorité politique mondiale n’est possible que progressivement et n’est souhaitable que dans le respect du principe de subsidiarité(6). Mais il refuse de réduire cette visée à une pure utopie, estimant que la crise financière lui donne une pertinence nouvelle : le « gouvernement de la mondialisation » devra passer, tôt ou tard, par l’instauration d’une instance de gouvernance financière internationale, qui se donnera comme instrument une « banque centrale mondiale ».
Ce document suscite le débat. Les uns lui reprochent de s’opposer à l’orthodoxie du libéralisme économique(7), d’autres regrettent que les conditions politiques qui permettraient de mettre en œuvre les mesures préconisées ne soient pas évoquées : est-il possible, par exemple d’imposer aux banques un « comportement vertueux », si l’état ne prend pas une participation significative dans leur capital ? Par ailleurs, l’élimination des « paradis fiscaux »(8) aurait pu être mentionnée comme une des conditions essentielles de la « réforme du système financier et monétaire international ». Mais on se réjouira que, dans un contexte marqué par de redoutables tentations de repli sur des égoïsmes catégoriels et par la recrudescence d’idéologies nationalistes, voire xénophobes, l’église réaffirme que le « bien commun universel » doit toujours prévaloir sur les intérêts particuliers ou nationaux, et que cette priorité exige de vigoureuses mesures pour mettre sous contrôle politique le système financier et monétaire international.
Christian MELLON
Jésuite, CERAS