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Pour une transition écologique


Article paru dans La Lettre des Semaines sociales n°69 - janvier 2013

Dans le livre "Illusion financière. Pourquoi les chrétiens ne peuvent se taire", l’économiste, chercheur au CNRS, Gaël Giraud, devenu jésuite en 2004, dénonce l’irresponsabilité des financiers, fustige les politiques d’austérité aussi brutales qu’inutiles. Et plaide pour une transition écologique à l’échelle européenne, seul moyen, selon lui, d’assurer une prospérité raisonnable et durable.


Selon vous, comment l’éclatement de la bulle immobilière, démarrée aux états-Unis, est-il lié à la crise des dettes publiques que nous affrontons aujourd’hui ?
Je ne dis pas que c’est la seule cause, mais d’évidence elle y contribue fortement. Le cas de l’Espagne est à cet égard éclairant. En 2007, la dette publique espagnole représentait 40 % du PIB. Elle atteint aujourd’hui plus de 80 %. Or, ce doublement en cinq ans s’explique par une raison simple : non parce que l’Etat espagnol aurait recruté massivement des fonctionnaires, mais bien parce qu’il a dû recapitaliser des banques fragilisées par la crise dite des « subprimes ». Même chose en Irlande. En 2007, avec une dette publique à 25 % du PIB, ce pays faisait figure de premier de la classe européenne. Trois ans plus tard, l’état nationalise les banques qui ont joué la bulle immobilière, et la dette publique irlandaise s’envole pour atteindre 100 % du PIB. C’est bien, au moins en partie, parce que les banques ont pris des risques inconsidérés et que les Etats se sont endettés pour les sauver de la faillite que la zone euro connaît cette situation !

Certains feront remarquer que l’endettement excessif de la France, ne date pas de 2007-2008. Et le gouvernement de l’époque a pu affirmer que les milliards mobilisés pour « sauver les banques » n’avaient pas coûté un euro aux Français. Est-ce faux ?
Contrairement à ce qui est souvent asséné, en France, le ratio dépenses publiques sur PIB est resté constant, voire même a baissé sur vingt ans. Il est donc faux de prétendre que l’Etat français jette l’argent par les fenêtres. Si les déficits ont augmenté, c’est d’abord en raison d’une baisse des recettes, qui s’explique par l’accumulation des cadeaux fiscaux aux plus riches. De même, la seconde affirmation mérite un bémol : Dexia a coûté plus de 10 milliards aux Français. En outre, les normes comptables en vigueur ont permis aux banques de fixer de manière relativement arbitraire la valeur de leurs actifs toxiques, si bien qu’il est très difficile d’évaluer clairement leur état de santé et le coût réel de leur recapitalisation.

Comment expliquer que personne n’ait anticipé la crise de 2007, une catastrophe pourtant prévisible ?
Mais moi-même, lorsque j’étais encore consultant pour des banques, j’ai alerté sur la dangerosité de ces pratiques ! Et que me répondait-on ? « Mon garçon, tu vois bien tout l’argent que l’on gagne. Tu ne veux tout de même pas nous empêcher de faire la fête ? ». D’ailleurs, je ne suis pas sûr que nous soyons complètement guéris de cette sorte d’illusion. On continue d’injecter massivement de l’argent dans les banques et sur les marchés financiers pour combler les trous noirs, mais on délaisse l’économie réelle seule capable de créer de la vraie richesse.

La crise des dettes souveraines a débuté avec la Grèce dont le cas est loin d’être réglé. Une question se pose : est-il normal, voire moral, que les Européens payent tout ou partie des dettes d’un pays qui a maquillé ses comptes, dont les citoyens refusent de se soumettre à l’impôt et qui continue de dépenser des sommes colossales pour sa défense ?
D’où provient l’endettement abyssal de la Grèce ? Une partie est à imputer à l’époque de la dictature des colonels, une autre à mettre au compte des dysfonctionnements de l’Etat, c’est vrai. Mais alors, pourquoi l’Europe a-t-elle accepté son entrée dans la zone euro en 2001 et, surtout, pourquoi a-t-elle consenti à lui prêter massivement, sans contrôle, alors que tout le monde savait que ce pays était insolvable ? Ne serait-ce pas parce que certains en Europe – je pense à l’Allemagne ou à la France – voyaient en la Grèce un nouveau marché juteux ? Ce n’est évidemment qu’une hypothèse. En tout cas, il me semble que la Commission européenne porte une part de responsabilité dont elle ne peut se dédouaner à bon compte. Or que fait-elle pour régler le problème ? Elle impose, depuis deux ans, des plans d’austérité qui ont des conséquences tragiques sur la population, mais qui ne servent à rien. C’est une question de pure arithmétique : lorsqu’un pays doit emprunter à des taux plus élevés que sa croissance, sa dette ne peut qu’augmenter.

Vous dites que les politiques d’austérité sont inutilement douloureuses. Là encore, l’Allemagne ne fournit-elle pas un contre-exemple à cette thèse ?
Le secret de la prétendue bonne santé économique de l’Allemagne, c’est la politique salariale mise en place par le gouvernement Schröder en 2000 avec l’accord des syndicats. D’un côté les salaires sont bloqués, de l’autre l’Etat garantit une inflation zéro. Ce système explique en grande partie la compétitivité allemande et les excédents commerciaux enviables qu’il permet de dégager. Mais il n’est pas généralisable à l’ensemble de l’Europe. D’autant qu’il fait courir un risque de déflation dont les conséquences peuvent s’avérer dramatiques. En effet, quand les prix baissent, ce n’est pas forcément une bonne nouvelle car, alors, tout le monde a tendance à attendre pour investir ou acheter. Et l’on entre tout doucement dans une phase de récession dont il est toujours très difficile de sortir. Rappelons-nous qu’en 1933, Hitler est arrivé au pouvoir après trois ans d’une politique déflationniste mise en place par le gouvernement Brüning qui n’a fait que creuser la crise et le chômage !

Vous ne semblez pas plus croire à une politique de relance…
Les politiques de relance ont pu marcher dans les années 30 parce qu’elles ne connaissaient pas deux contraintes nouvelles : celle du climat et celle de l’énergie. Sur le plan climatique, tout le monde s’accorde pour dire que si nous n’arrivons pas, sur une décennie, à limiter fortement les rejets de gaz à effets de serre qui contribuent au réchauffement climatique, la Terre deviendra invivable pour une grande partie de l’humanité. L’enjeu énergétique n’est pas moins crucial : nous savons tous que les énergies fossiles sont en quantité limitée sur la planète et que nous nous approchons, plus ou moins vite mais sûrement, du fameux « pic du pétrole » qui marque l’épuisement programmé de ces réserves. Toute politique de relance se heurtera, à terme, à ces deux contraintes. Continuer d’invoquer les « mannes de la croissance » est le plus sûr moyen de provoquer un véritable désastre humanitaire dès la fin du siècle !

Alors que faire ?
D’abord, à court terme, mettre fin aux plans d’ajustements structurels aussi destructeurs qu’inutiles et négocier la restructuration des dettes publiques d’une bonne part des pays de la zone euro. C’est ce qu’on vient enfin de faire avec Athènes, mais c’est encore insuffisant. Ensuite, à moyen terme, mettre en place, à l’échelle européenne, un plan de transition écologique qui est le seul moyen de relever les défis climatique et énergétique tout en assurant une prospérité durable et raisonnable. De quoi s’agit-il ? Rien moins que d’amorcer la transformation de nos sociétés à travers le lancement de trois grands chantiers prioritaires : celui de la rénovation thermique des bâtiments, celui de la mobilité, notamment en rénovant un réseau ferré que nous avons détricoté depuis la Seconde guerre mondiale, enfin la révision de l’ensemble de nos processus industriels et agricoles de production pour les rendre moins énergivores et polluants. La Commission européenne a estimé qu’il faudrait, pour lancer une première tranche, environ 30 milliards d’euros. A terme, la transition, c’est 6 millions d’emplois pour la seule zone euro, dont 1 million pour la France.

Mais où trouver l’argent pour financer ce vaste chantier ?
C’est la question la plus difficile. Je ne pense pas que le privé accepte facilement de financer cette transition dont le coût se chiffre en dizaines de milliards d’euros sur au moins dix ans. De même, les Etats sont trop endettés pour se lancer, seuls, dans un tel projet. Restent des prêts longs à taux bas de la BPI, la BEI ou la BCE. la Banque centrale européenne. Pour l’instant, ce n’est pas son mandat. Mais rien n’empêche de modifier ses statuts. Il suffirait pour cela d’une volonté politique qui, pour l’instant, fait cruellement défaut en Europe. l


Propos recueillis par Antoine d’Abbundo



 
Dernière modification : 13/02/2013
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