Effectuez une recherche
La recherche porte sur l'ensemble du site, mots clef et occurrences

 

La montée des inégalités est le problème économique majeur

Interview de Michel Camdessus, ancien patron du Fonds monétaire international et président d'honneur des SSF.

Article paru dans La Lettre des Semaines sociales de France, janvier 2015

 

 

Dans « La scène de ce drame est le monde », l’ancien patron du Fonds monétaire international raconte treize années de crises et de combats. Une invitation à «changer le monde» qui reste d’actualité.

 

 

On imagine le directeur général du FMI comme l’un des hommes les plus puissants de la planète. Or, dès l’avant-propos de votre livre, vous confiez votre « douloureux sentiment d’impuissance ». Comment expliquer ce paradoxe ?

Le FMI est un observatoire d’où l’on voit l’immensité des problèmes du monde tandis que l’on mesure la minceur des moyens que la communauté internationale met entre vos mains pour les résoudre. Alors, oui, tous les matins il faut surmonter ce sentiment d’impuissance et garder intacte l’ardeur d’essayer de faire œuvre utile.

 

Le FMI dispose pourtant d’une armée de gens compétents, de moyens financiers considérables, d’une influence très forte…

Cette impression doit être tempérée. Il y a, au FMI, une grande densité de gens bien formés et dévoués, mais c’est une petite armée dans la constellation des Nations Unies. Ses moyens financiers n’ont cessé de se dégrader à l’échelle des besoins du monde. Et si le FMI a reçu la mission de surveiller toutes les économies et d’éviter les dérapages, les pays font encore, malheureusement, beaucoup de bêtises. La tentation de trop s’endetter, de renvoyer aux lendemains les mesures d’ajustement nécessaires est universelle, ce qui conduit souvent le FMI à agir en catastrophe. Après avoir lu mon livre, un ami médecin m’a dit : « Vous êtes les urgentistes du monde ». L’expression convient bien.

 

Pour définir le cœur de votre mission, vous reprenez une phrase des statuts du FMI : « donner confiance aux membres ». Quel sens cela a-t-il ?

Quand j’ai lu les statuts de l’institution, à ma nomination, en 1987, cette phrase a « flashé » comme on dit d’un verset qu’il est pour soi. Cet article résumait ce que, peut-être, je pourrais apporter d’essentiel : la confiance. En 1945, les gens qui ont fondé le FMI ont proposé une réaction collective, coopérative, comme alternative au réflexe du chacun pour soi qui avait conduit à la Seconde guerre mondiale. Le FMI fonctionne comme une sorte de crédit mutuel où des pères de famille mettent en commun leurs économies pour les tenir à la disposition de ceux qui ont un pépin et éviter ainsi une catastrophe plus grande.

Celui qui gère la cagnotte doit convaincre le pays qui se précipite vers l’abîme qu’il peut s’en sortir s’il fait le nécessaire. Il doit aussi convaincre les autres nations que ce pays mérite d’être aidé. La confiance est donc essentielle. Regardez ce qui se passe en France. Curieusement, pour mille raisons, notre pays n’a plus confiance en lui-même. Il doute de ses dirigeants, se méfie de ses entreprises, se défie de l’Europe, ce qui risque de conduire au repli sur soi et à la passivité. Faire renaître la confiance dans la communauté fait la beauté de ce métier tant décrié qu’exercent les gens au Fonds monétaire.

 

Vous avez défendu l’idée que le progrès économique repose sur trois piliers : le marché, la régulation de l’Etat et la solidarité envers les plus fragiles. Cette profession de foi a-t-elle fait des adeptes ?

Pas autant que je l’aurais voulu. Mais nous avons beaucoup fait pour que, en Europe de l’Est par exemple, après l’écroulement du bloc soviétique, ce ne soit pas le modèle néolibéral qui l’emporte, mais plutôt un modèle d’économie sociale de marché. Pourtant, durant toute cette période, la tentation néolibérale était très forte. Elle a fait des ravages en Russie où, sous la pression des oligarques, s’est mise en place une économie violente d’accaparement des ressources et d’enrichissement immédiat sur le dos de l’Etat.

 

Diriez-vous que le néo-libéralisme sauvage que vous avez combattu a régressé ?

Le libéralisme sous sa forme la plus sauvage, celle d’une économie libertaire, sans règle, où l’on empoche le plus vite possible, a probablement pris du plomb dans l’aile depuis 2008. Les centres offshores ne font plus ce qu’ils veulent, l’évasion fiscale est plus sévèrement contrôlée. Il reste encore énormément à faire, mais le principe n’est plus à la dérégulation systématique comme clé de la prospérité. A-t-on gagné en solidarité ? Ce n’est pas sûr. Je persiste à croire qu’après cette crise, le modèle qui s’imposera sera celui d’une économie sociale de marché plus rigoureuse dans sa gestion, et qui cherchera dans des progrès de productivité l’efficacité économique et les moyens nécessaires à l’amélioration du sort des plus pauvres.

 

En attendant, les inégalités ne cessent de se creuser…

C’est le problème économique majeur. Si on ne maîtrise pas ce phénomène, nous irons dans le mur, car la montée des inégalités est, surtout dans les pays en développement, le premier obstacle à la croissance. Mais la prise de conscience est trop lente. Je sais d’expérience que lorsque vous essayez de convaincre les gouvernements d’affronter cet obstacle-là, vous vous heurtez toujours au scepticisme. Il ne faut pas s’y arrêter.

 

Votre action a souvent été critiquée et le FMI continue d’être régulièrement accusé d’imposer l’austérité aux peuples. Que répondez-vous ?

Lorsqu’un pays est malade, il est tentant d’accuser les médecins du FMI de pratiquer une chirurgie de champ de bataille quand les problèmes, pris à temps, auraient pu être traités avec des médecines douces. Mais le déni du réel est une réaction très fréquente des dirigeants, qui accuseront ensuite le FMI de n’appliquer que des remèdes de cheval. Ajoutez à cela la vision idéologique de nombre de commentateurs, multipliez par tant de pays en crise pendant soixante-dix ans d’histoire, et vous aurez l’image négative que vous évoquez et que l’évidence de quelques succès, reconnus longtemps après, ne réussit pas à modifier. L’histoire ne correspond pas à ces caricatures qui n’ont pas empêché le FMI de tenter d’accroître la part des dépenses sociales dans les budgets, de combattre la corruption, le clanisme, le népotisme, les collusions entre l’Etat et les entreprises autant qu’il le pouvait.

 

L’aide du FMI ne pourrait-elle être conditionnée au respect de la justice sociale ?

Ce que vous dites est musique à mes oreilles. Mais il faut bien évaluer la situation que l’on rencontre sur le terrain. Il ne suffit pas d’avoir de l’argent à distribuer. Il faut connaître les vrais besoins du pays et disposer de relais fiables pour bien le répartir. Le progrès social doit être porté par le pays lui-même pour que la communauté internationale puisse le soutenir efficacement. Le FMI n’a pas de baguette magique.

 

Son incapacité à prévenir 
la crise de 2007-2008 ne 
signe-t-elle pas son échec ?

Je ne le pense pas. Si les mesures que le FMI recommandait à la fin des années 90 avaient été mises en œuvre, nous n’aurions pas connu le laxisme monétaire et la folie de dérégulation qui ont conduit à cette crise. Mais le FMI propose et les pays disposent.

 

Comment améliorer le système de gouvernance économique mondiale ?

Là encore, les propositions existent depuis longtemps. Il faut donner plus de moyens au FMI et mieux asseoir sa légitimité par une plus juste répartition des sièges à son Conseil. Il faut aussi, et surtout, réformer le G20. Cette instance ne représente que 19 pays plus l’Union européenne. Elle ne peut prétendre imposer ses décisions au reste du monde. Pour pouvoir adopter des règles qui s’imposent partout, elle doit accroître sa légitimité en changeant sa composition pour que chaque pays puisse y faire entendre sa voix. En fait, c’est tout le système de gouvernance mondiale qui devrait être réformé à la lumière des propositions prophétiques de Jean XXIII dans son encyclique Pacem in Terris. La Commission Pontificale Justice et Paix a fait des propositions à cet égard. Il faut ouvrir ce grand chantier.

 

 

Propos recueillis par 
Antoine d’Abbundo

"La Lettre des SSF" - Janvier 2015

 

 

Retrouver d'autres articles de "La Lettre des SSF"

 

S'abonner à "La Lettre des SSF"

 

 
Dernière modification : 24/08/2016