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Synode sur la famille : un enjeu historique

Article paru dans La Lettre des Semaines sociales de France, octobre 2014

 

Il suffit d’un rapide retour en arrière, sur les mois qui ont suivi l’élection du pape François, pour mesurer à quel point il souhaite faire du synode sur la famille qui vient de s’ouvrir à Rome, l’un des actes majeurs de son pontificat.

 

 

Souvenons-nous : le pape François est élu le 13 mars 2013. Cent jours plus tard, dans l’avion qui le ramène des JMJ de Rio, répondant à la question d’un journaliste sur la situation douloureuse des divorcés remariés, il redit sa conviction que l’église doit « soigner les gens avec miséricorde », mais que cette question doit être abordée dans le cadre plus général « de la pastorale matrimoniale » et qu’il entend en saisir le groupe des huit cardinaux dont il a fait son conseil.

 

Les choses vont aller très vite. Dès la fin de l’été le Vatican annonce la tenue d’un synode sur la famille qui se déroulera en deux temps : synode extraordinaire du 5 au 19 octobre 2014 (nous y sommes) pour poser les termes du débat ; synode ordinaire un an plus tard pour formuler les propositions sur lesquelles il appartiendra ultérieurement au pape de trancher. Le 5 novembre suivant est rendu public un document préparatoire où l’on peut lire, à propos de la crise du mariage et de la famille : « On comprend combien est urgente l’attention de l’épiscopat mondial face à ces défis. Si, par exemple, on pense au seul fait que dans le contexte actuel tant d’enfants et de jeunes, nés de mariages irréguliers, ne pourront jamais voir leurs parents recevoir les sacrements, on comprend combien sont urgents les défis posés à l’évangélisation de la situation actuelle. Les attentes qui s’ensuivent sur les choix pastoraux à propos de la famille sont énormes. » Au document est joint un questionnaire en trente-neuf points, adressé à tous les fidèles, destiné à nourrir une large consultation. Le décor est planté !

 

Une question emblématique : l’accès aux sacrements des divorcés remariés

Mais l’enjeu est considérable. Car s’il est un domaine où le sentiment domine d’un divorce croissant entre l’enseignement de l’église et les évolutions de nos sociétés, au moins en Occident, c’est bien celui de la vie personnelle, sexuelle et conjugale, comme le souligne le sociologue Jean-Louis Schlégel. Pour les catholiques, la question emblématique reste, certes, celle de l’accès aux sacrements des divorcés remariés, dont l’urgence est soulignée, depuis plus de trente ans, dans la quasi totalité des synodes diocésains. Mais plus largement, c’est bien les questions liées à la vie sexuelle et affective, au mariage – ou au non-mariage – et à la famille, qui sont posées : sexualité hors mariage, contraception, homosexualité, cohabitation, divorce et remariage, unions de personnes de même sexe, recours aux techniques de procréation médicalement assistée...

 

L’ampleur du phénomène, qui touche tout autant les communautés chrétiennes, pose une double question à l’institution catholique : celle d’une analyse pertinente de ses causes et celle de la nature de la réponse à apporter. Or, l’idée dominante dans les documents d’église, telle qu’exprimée avec constance jusqu’à ce jour, y compris dans l’instrumentum laboris préparatoire au synode, reste celle d’un dévoiement généralisé des mœurs de la part d’une société sécularisée qui a prétendu s’affranchir de la Loi divine. De sorte que la réponse serait de rappeler à temps et à contre temps la vérité de l’enseignement du magistère tout en ajustant la pastorale aux réalités du moment.

 

Dans l’interview accordée aux revues jésuites, au cours de l’été 2013, le pape François confie : « Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin l’église aujourd’hui, c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur des fidèles, la proximité, la convivialité. Je vois l’église comme un hôpital de campagne après une bataille. » Le synode romain, à ses yeux, se doit donc d’être pastoral et ne vise aucunement à une remise en cause de la doctrine catholique.

 

 

Relever les défis du monde contemporain et se rendre intelligible

Or, une lecture attentive et de l’instrumentum laboris, et des diverses prises de position de théologiens, cardinaux, évêques ou observateurs, qui se multiplient depuis l’annonce du synode, montre bien que l’opinion catholique est une nouvelle fois partagée entre : une frange intransigeante pour laquelle toute évolution, même pastorale, est déjà problématique car susceptible d’entraîner un infléchissement doctrinal ; une majorité qui, avec le pape François, pense possible, notamment sur la question des divorcés remariés, de trouver une solution pastorale qui ne contredirait pas l’enseignement de l’église ; une autre sensibilité enfin, silencieuse sous les pontificats précédents de Jean Paul II et Benoît XVI, pour laquelle l’église n’échappera pas à un questionnement plus radical sur les fondements théologiques mêmes de sa morale sexuelle et conjugale, si elle veut réellement relever les défis du monde contemporain et se rendre intelligible.

 

Prenons un seul exemple. On sait le cardinal Kasper, proche du pape François dont il a explicité la position d’ouverture pastorale, dans une conférence donnée, à sa demande, les 20 et 21 février 2014 devant le consistoire des cardinaux, conférence aujourd’hui disponible. Depuis cette date on ne compte plus les déclarations hostiles à son intervention. La plus récente étant la publication, à l’initiative de quelques cardinaux de curie, d’une «réfutation» de ses positions, au nom de la défense de la « doctrine catholique de l’indissolubilité du mariage » Or, dans son intervention devant le consistoire, le cardinal Kasper expliquait pourtant les drames de la famille contemporaine par référence au péché originel qui a jeté Adam et Eve – et toute l’humanité après eux – hors du Paradis terrestre. Est-il nécessaire de souligner ici combien il est aujourd’hui difficile à nombre de nos contemporains, y compris chrétiens, d’adhérer à une telle lecture du récit biblique qui continue pourtant de fonder les positions du Magistère ? Voilà donc un théologien, proche des idées du pape François, perçu comme trop audacieux par les uns et trop timoré par les autres.

 

Le synode qui vient de s’ouvrir et la seconde session « ordinaire » qui suivra d’ici un an auront ces « désaccords » pour fond de scène, même s’ils restent peu perceptibles du grand public. Des désaccords ni plus ni moins semblables à ceux qui ont marqué le concile Vatican II puis nombre de synodes tel celui sur la nouvelle évangélisation. Mais déjà, en s’engageant personnellement en faveur d’une « solution pastorale » pour les divorcés remariés et en prenant le risque d’une large consultation du peuple chrétien sur les questions familiales, le pape a suscité une espérance dont la déception serait sans doute lourde de conséquences, pour l’église comme pour son pontificat.

 

Dans un livre récent, le journaliste Jean-Marie Guénois (le Figaro) dit sa conviction que beaucoup, dans le monde catholique, « ne réalisent pas que François, tellement différent de son prédécesseur, pourrait être le pape d’une véritable renaissance de l’église, car ce pape de feu entend porter à incandescence les âmes catholiques endormies. » Mais dans le même temps, il souligne les résistances fortes que suscite ce pontificat et s’interroge : « Sera-t-il suivi ? » Réponse dans deux ans !

 

René Poujol

"La Lettre des SSF" - octobre 2014

 

 

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Dernière modification : 24/08/2016