Quel monde voulons-nous pour demain ?

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  Interview parue dans La Lettre des Semaines sociales, avril 2018

 

 

  Entretien avec le Père Bruno Saintôt, responsable du département Éthique biomédicale du Centre Sèvres, dans le cadre des états généraux de la bioéthique. 

 

 

 

Faut-il croire à la portée d’un débat public avant le vote d’une loi sur des sujets aussi complexes ?

Le débat public est pertinent s’il consiste à transformer une multitude de revendications en une « chose publique », qui nous concernent tous. C’est ce que vise le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) en précisant que la question est : « Quel monde voulons-nous pour demain ? ». Le risque est de ne pas faire du commun mais un simple affrontement d’intérêts et de pouvoirs, ou encore de multiplier les avis individuels sans ce long travail du débat où ils sont éprouvés dans l’argumentation.

 

Quel peuvent être la place et le rôle des chrétiens dans la démarche des États généraux ?

Les chrétiens portent, avec d’autres, le souci du monde commun, à commencer par le soin du plus petit. Beaucoup oeuvrent dans le soin pour contribuer à guérir, soulager, consoler. C’est à partir du soin du plus faible, grâce à l’usage raisonné des techniques, que le lien social peut être sans cesse renoué, et que la fraternité fait tenir la liberté et l’égalité. Les chrétiens devraient aussi garder le souci du dialogue dans la raison commune car la foi ne va pas sans la raison. Sans elle, chacun est tenté de se barricader dans ses convictions et ses intérêts. Enfin, si les chrétiens sont portés par l’espérance d’une vie éternelle, ils peuvent contribuer, avec d’autres sagesses, à apprendre à vivre ensemble heureux sous l’horizon de la mort, dans l’affrontement des désirs insatisfaits et de la souffrance. C’est un risque : la peur de souffrir et de mourir peut nous empêcher de vivre et nous rendre inhumains et immoraux.

 

Quels sont, pour vous, les points clés du débat, les enjeux principaux auxquels être attentif ?

Le premier enjeu est de savoir si nous allons garder notre système de santé basé sur la mutualisation des risques et sur la solidarité. Les innovations de la e-santé permettent les nouvelles performances de la médecine personnalisée mais risquent d’entraîner des modes de protection individualisés : pourquoi devrais-je payer pour d’autres si j’ai moins de risques de santé ? Cet enjeu majeur du maintien de la solidarité dans le soin est celui d’un système politique. Pouvons-nous vouloir collectivement un système très libéral après avoir bénéficié depuis l’après-guerre d’un système de solidarité qui contribue aussi au lien social ?

Ce système de solidarité sera grandement fragilisé si les demandes sociétales d’utilisation des biotechnologies conduisent d’une part à supprimer l’arbitrage du critère médical (cas de l’assistance médicale à la procréation pour toutes les femmes) et, d’autre part, à supprimer le principe de gratuité des éléments du corps (demande accrue de sperme, d’organes pour la greffe, etc.). Le deuxième enjeu est celui de la marchandisation. 

Le troisième enjeu est celui de la médecine prédictive grâce aux tests génétiques et à l’utilisation des bases de données de santé. Il s’agit d’abord de bien évaluer ce que l’on sait vraiment prédire, puis d’envisager comment chacun sera confronté à la possibilité – voire à l’obligation – de savoir ce qui peut lui arriver à lui ou à sa descendance. Qu’en ferons-nous individuellement ? Qu’en ferons-nous collectivement ?

 

Le dernier enjeu majeur de ces états généraux me paraît celui des critères d’arbitrage utilisés par le CCNE. S’il refusait de s’engager dans l’évaluation éthique, son rapport risquerait de ressembler à une cartographie des attentes et des opinions en présence. Il manquerait alors la force d’orientations précises. Certes, nous ne serions pas « déboussolés » mais nous aurions la frustration de ne pas avoir progressés dans l’argumentation. De toute façon, le débat se poursuivra jusqu’au vote des députés.

 

Les sondages, avec leurs limites, montrent que les catholiques sont favorables à un certain nombre d’évolutions «sociétales», notamment en matière de procréation. Comment l’expliquer ?

Comme beaucoup, les catholiques ne sont pas très sensibles à la complexité des questions. Ils évaluent difficilement les rapports entre les questions bioéthiques et les questions sociales et politiques. Ils sont plutôt sensibles à la souffrance singulière des personnes et pensent que les techniques peuvent y remédier. J’espère que les états généraux seront l’occasion de meilleures prises de conscience… 

 

 

Propos recueillis par Dominique Quinio, présidente des Semaines sociales de France

 

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Dernière modification : 16/04/2018
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