Les religions et la place du corps
Cet atelier, animé successivement par Françoise Le Corre et Christian Delorme, a été marqué par une innovation: respiration proposée à la mi-temps avec un extrait des « Orants », un visuel réalisé par le chorégraphe Pierre Deloche. Un atelier qualifié par Françoise Le Corre qui l’animait avec Christian Delorme, de « mosaïque ». À l’image de la diversité des interventions et des questions qui se posent à propos des religions et de la place du corps. Le message global qui peut être retenu est le suivant :
Tous, nous sommes bon an mal an assignés à résidence dans notre corps. C’est là que tout se joue. Corps vivant, corps aimant, corps souffrant, corps solidaire. Certes indispensable, le souci de soi, avec toutes les dérives qu’on lui connaît, est insensé sans la relation à l’autre. Les religions nous rappellent que nous sommes des sujets singuliers mortels et non des individus atomisés. Nous sommes tous interdépendants. Corps vivant, corps aimant, corps souffrant, corps solidaire…
Soufiane Zitouni a évoqué son retour à l’Islam par le biais de la psychanalyse. La castration symbolique fait accepter ses limites et c’est un chemin qui amène à l’acceptation de l’autre. Prier, c’est se mettre en situation d’accepter cette castration symbolique. S’incliner à même le sol pour la prière ce n’est pas pour lui « être soumis » mais « être pacifié ». Le jeûne lui permet de faire du vide corporel et le met dans une situation d’accueil de l’autre. À une question venant de la salle, il a répondu en disant: « être musulman pour moi, c’est être féminin ».
Conçu par insémination artificielle avec donneur, Arthur Kermalvezen a pour sa part souligné combien il subissait une discrimination quant à l’interdiction actuelle d’accès à ses origines personnelles, du fait de son mode de conception. Aussi propose-t-il que la loi change en levant l’anonymat des donneurs à la demande de l’enfant, à sa majorité. La problématique des couples infertiles en souffrance n’est pas la sienne. Conscient que l’Église s’est montrée défavorable à l’assistance médicale à la procréation avec tiers donneur, il a rappelé que d’autres comme lui avaient été conçus ainsi et que leur visage et leur parole devaient être pris en compte.
Pour Arnaud Allibert, le corps a une importance essentielle dans la religion chrétienne: l’être humain est à l’image de Dieu et la rencontre des disciples avec Jésus est très sensuelle. Après avoir rappelé que le corps de l’homme était promis à un avenir éternel, il a commenté la parole centrale de l’évangile, « ceci est mon corps ». Le rassemblement des chrétiens autour de cette parole traduit l’importance du réel. Le « ceci est mon corps » fait qu’il n’y a plus dans le monde de corps étranger! Ce n’est pas rien. Les chrétiens qui se souviennent que Jésus a dit « ceci est mon corps » ont une assurance de la solidarité divine et une force spirituelle de combat face à toutes les attaques faites au corps, sanctuaire inviolable, peut-être le dernier… Pour les chrétiens, faire mémoire du corps partagé, qui est un corps disparu, c’est faire mémoire de toutes les morts injustes et inutiles.
Dans un deuxième temps, Christian Delorme a introduit les interventions en soulignant que par l’incarnation, Dieu venait plonger dans notre humanité. Constatant que le christianisme ne nous avait pas bien appris à vivre avec la souffrance et qu’il y avait des malentendus sur ce plan, il a posé la question: Le Christ était-il beau ou laid? Comment être beau aux yeux de Dieu et pas seulement aux yeux des hommes?
Par son témoignage fort de non voyante, Souhila Diab a expliqué comment elle avait joué un rôle pendant sa jeunesse pour faire croire qu’elle voyait, jusqu’au jour où il lui a fallu accepter son handicap. Chose rendue possible par la prière chaque matin afin de surmonter tous les obstacles qui se présentent à elle. Obstacles concrets de la rue: poteaux, personnes, flaques d’eau… mais aussi discrimination dans les études et la recherche de travail à cause de son handicap et de son origine maghrébine. Elle est aujourd’hui juriste à la mairie de Lyon. Un « yes, we can » jusque dans la vie conjugale et familiale: elle est mère de deux jumeaux de 6 ans. Elle a forcé l’admiration de la salle.
Françoise Blaise-Kopp a souligné que nous étions tous concernés par le vieillissement et par les vieux. Croire modifie, de son point de vue, les relations intergénérationnelles car les questions de la vie, de la mort et du sens nous concernent tous. Malgré le lâchage du corps, le désir n’a pas d’âge. Être vieux, c’est peut-être reconnaître avec sagesse que tout au long de la vie nous sommes toujours en désir de rencontrer l’autre.
Hugues Puel a terminé en rappelant que les échanges préalables à la rédaction de l’encyclique « Humanae Vitae » ne portaient pas sur les moyens. Regrettant que l’Église n’ait pas, à ce jour, changé de discours sur la contraception, il espère que les chrétiens sociaux joueront un rôle pour que la réalité de ce qui est vécu par nos contemporains, chrétiens y compris, soit prise en compte autrement par le Magistère. Il s’indignait en particulier, à partir d’une étude récente, d’apprendre que seulement 30% des chrétiens s’étaient investis dans la lutte contre le Sida.
Geneviève Iacono a conclu cet atelier très interactif avec la salle par un poème de sa composition, une valse à quatre temps, qui s’achevait par une proposition de réévaluation à frais nouveaux de ce qui relève de la nature et de la culture. Une nouvelle page de la pensée sociale chrétienne doit pouvoir s’ouvrir qui rendrait au corps la belle place qu’il mérite.
Le retour de l’atelier 6 le dimanche matin a juste mis l’accent, de manière concentrée, sur un point: la rencontre des visages, la parole des sans voix, le silence des « à bout de souffle » donnent une force spirituelle de combat contre la défiguration de l’humain. Tous interdépendants, nous sommes invités à protéger le corps contre les attaques de la faim, de la violence sociale, de la science parfois, de la marchandisation et de l’indifférence. Le corps est un sanctuaire inviolable.