
Les Semaines Sociales de France lancent une vaste campagne pour une société plus juste résumée en 12 propositions.
Vous pouvez y réagir sur le forum mais surtout signer ces 12 propositions pour peser dans le débat des présidentielles
Mesdames et Messieurs, chers amis,
Pendant 25 ans les écologistes – même s’ils n’étaient pas seuls – ont pointé la menace climatique, la perte de la biodiversité, les risques sanitaires, la fracture nord-sud, la montée chez nous des inégalités, les risques de la croissance pour la croissance, de la consommation d’objets éphémères, les impasses du toujours plus. Aujourd’hui, nous sommes y sommes. Du coup, notre responsabilité d’écologistes change. Elle n’est plus de dire ce qui pourrait aller encore plus mal. Elle n’est pas d’ajouter de la peur à la peur, des angoisses à des angoisses. Elle est de transformer la donne nouvelle en opportunité pour que la jeunesse relève les défis et retrouve le sens que nous avons brouillé.
La société juste ne sera fournie clé en mains ni par l’utopie, ni par le déni et la fuite en avant, ni par la nostalgie. Elle est l’objet de notre propre travail de construction. La société juste est en chantier ici et maintenant, dans les mille et une formes de résistance, de contournement, d’inventions, d’initiatives, de réalisations nées de la nécessité, de la solidarité, de la vie tout simplement. Les ingrédients, les matériaux pour fabriquer une telle société sont là à portée de mains. Mais on refuse de les voir car ils dérangent les hiérarchies, les autorités académiques, la compétence installée des technocraties du savoir. La dignité de la politique, ce qui lui redonnera de la crédibilité, ne consiste pas à rechercher au café du commerce ou dans les études d’opinion ce qui plaît au peuple pour aller dans le sens du vent. Il lui faut inventorier puis donner du crédit aux solutions qui existent déjà, donner de la force à ce qui est en mouvement, aérer notre société, renouveler profondément les générations de décideurs et les modes de décision.
Ce n’est pas vrai que nous sommes impuissants face aux effets du changement climatique. Nous savons comment diviser les émissions de carbone par quatre dans le demi-siècle qui vient, pas à pouvoir d’achat égal, mais à qualité de vie égale. Nous avons des ouvriers, des artisans, des techniciens, des ingénieurs, des entrepreneurs qui ont cette compétence, et des citoyens qui aspirent à ce changement.
Ce n’est pas vrai que nous ne pouvons rien faire face à la grande pauvreté. Il y a dans les associations de solidarité qui s’en occupent concrètement des hypothèses applicables, chiffrées, précises : par exemple, à travers l’idée de ‘revenu de solidarité active’. De même, tout le monde sait qu’il faut arrêter de « saucissonner » les publics en sous-catégories traitées les uns à côté des autres. Seule une approche globale en termes de santé, de logement, de formation, de revenu, est efficiente.
Ce n’est pas vrai que nous ne savons rien faire contre l’échec scolaire ou contre l’absurdité de nos politiques de santé. Encore faut-il changer de regard sur les choses, arrêter de dire que ce n’est pas qu’une question de moyens ou de budget. Il faut aller à la racine d’une logique qui produit à gros bouillon dans un cas de l’exclusion scolaire, dans l’autre des épidémies. 60 % de nos dépenses concernent 20 % de pathologies dont nous connaissons les causes environnementales et les causes sociales. Bien sûr, il se trouve des gens pour laisser croire qu’un coûteux vaccin contre l’obésité mis sur le marché à grand renfort de campagne marketing va permettre de faire reculer cette épidémie. Or nous connaissons bien les deux solutions à combiner : l’exercice physique et une bonne hygiène alimentaire. Alors pourquoi ne le disons-nous pas ? Pourquoi laissons-nous faire ?
Ce n’est pas vrai enfin que nous sommes dans l’ignorance de ce qui marche et de ce qui ne marche pas pour le développement durable des pays du sud. Encore faudrait-il avoir le courage politique de ne pas sacrifier nos principes démocratiques et humanistes les plus élémentaires à des intérêts de court terme, pour sauvegarder l’accès à des ressources énergétiques fournies par de puissants voisins, ou pour continuer à vendre des armes dans des pays où l’accès à l’éducation ou à la santé reste un rêve pour des dizaines de millions de personnes.
Nous avons raison de nous interroger sur nos valeurs ; nous avons raison surtout de chercher à leur donner du sens. Les discours en sont truffés – liberté, égalité, fraternité, laïcité, et j’ajoute non-violence pour ce qui me concerne – mais la réalité est qu’on leur donne rarement un contenu. Car ce sont moins nos valeurs qui sont caduques que les politiques et les institutions dans lesquelles elles s’incarnent, qui n’ont pas été rénovées et adaptées à temps. La rupture en général, et en particulier la rupture avec les idées fondamentales de solidarité et de mise en sécurité collective de toute la société, forment une théorie aussi dangereuse que la conservation des formes dépassées par le temps et par la marche du monde.
Puisque nous voulons éviter la souffrance stérile qui naîtrait d’affrontements entre la démagogie et l’immobilisme, alors il nous faut décrire le chemin, sans doute étroit, de la réforme qui passe par une refonte radicale de notre démocratie. Aujourd’hui, l’État est mal gouverné, les politiques publiques s’empilent les unes sur les autres et se contredisent, les lobbies s’activent. On légifère en fonction de l’actualité du jour et parfois, on se garde bien de mettre en œuvre les lois qui ont été votées sous la pression de l’émotion. Le Parlement est saisi au fil de l’eau, parfois sur des sujets mineurs. Nos institutions sont à bout de souffle.
Alors commençons par le début, c’est-à-dire par le fonctionnement de notre République, et poursuivons en libérant le débat public. Le problème n’est pas de contrôler les élus ; il est de ne pas les acculer à choisir en permanence la voie de la facilité, en les laissant décider tout seul de tout pour tous, sous la pression des lobbies, des clientèles, confrontés en permanence aux injonctions paradoxales : « plus de services et moins d’impôts », « plus de liberté et plus de protection ». Démocratie scolaire, démocratie sanitaire, démocratie de l’eau, des déchets, de l’énergie, démocratie des quartiers, démocratie de la culture, de l’accès au logement, à la connaissance : c’est dans ces espaces nouveaux que nous ferons reconnaître les compétences, les talents, les ressources qui existent face aux problèmes inédits.
L’originalité de l’écologie politique porte à la fois sur le fond et sur la méthode. Sur le fond, elle nous dit qu’il faut, en matière d’inégalités comme en matière de pollution, aller aux causes ; qu’il vaut mieux prévenir que guérir ; qu’il faut anticiper, calculer l’impact de nos actes et de pas injurier l’avenir par une irresponsabilité du présent. Sur la méthode, l’écologie nous dit que l’on peut et que l’on doit refonder la politique, mais qu’il n’y aura pas de société juste sans que nous ayons l’audace de nous remettre en question. Nous ne pouvons plus demander à l’État de faire tout et son contraire… ni lui demander de faire une chose et faire nous-mêmes chaque jour le contraire ! Nous ne pouvons plus continuer à faire comme consommateur ce que nous récusons comme salarié ; à déplorer la perte de mixité sociale et la contourner à chaque instant ; à nous indigner qu’on ne puisse pas loger les pauvres et spéculer sur le prix de nos maisons ; à rouler avec des voitures conçues par construction pour rouler à 200 km/h et geindre sur le péril écologique.
La société juste de demain, c’est d’abord une société de la cohérence et de la responsabilité. Nous pouvons et nous devons demander à la politique d’en réunir les conditions. Mais elle sera juste d’abord et avant tout parce que nous en serons nous-mêmes les artisans.
François Ernenwein [1]: Une question revient souvent : c’est celle de l’intervention de l’État, des aides sociales et de la façon dont elles sont réparties. Faut-il aider tout le monde un peu ou concentrer l’effort de l’État et des organismes sociaux sur les plus défavorisés ? Quel est votre sentiment sur ce point ?
Dominique Voynet : Je dois vous le dire : s’agissant de certaines des 12 propositions des Semaines Sociales, j’ai vraiment quelques difficultés. Sur cette question de la pauvreté, on le sait depuis longtemps, il est difficile de dire qui est pauvre. Selon la façon dont on utilise un certain nombre de facteurs statistiques, on n’obtient pas aux mêmes résultats. Quand on prend les critères français qui permettent de mesurer la pauvreté des enfants, on dénombre un million d’enfants pauvres ; avec les critères européens, on arrive à deux millions. Ce débat statistique a-t-il toujours un sens ? Pas forcément. Ce qui importe en revanche, c’est de prendre en compte le fait qu’au-delà de la très grande pauvreté et de la misère, des millions de personnes ont dans notre pays le sentiment de n’avoir strictement aucune marge de manœuvre, de ne pas arriver à joindre les deux bouts, de devoir toujours arbitrer non pas entre le nécessaire et le superflu, mais entre des choses également nécessaires.
Je suis donc favorable aux propositions des associations de lutte contre la grande pauvreté qui avancent des idées nouvelles en la matière, mais qui nous disent surtout une chose : dans un pays aussi riche que le nôtre, il est possible de faire reculer la pauvreté, non pas par des affirmations électorales, mais par un plan pluriannuel, conçu dans la durée, avec des rendez-vous intermédiaires pour vérifier que l’on va bien dans la bonne direction.
Je ne suis pas l’aise en revanche avec la façon dont vos propositions sont rédigées –concentrer le bénéfice des aides sur les plus défavorisés – parce qu’il n’est pas dit de façon explicite qu’il ne s’agit pas de déshabiller les modestes pour habiller les pauvres et très pauvres. Je souhaite que de telles propositions s’inscrivent dans le cadre d’une réforme fiscale de grande ampleur, qui permette d’exiger de chacun qu’il contribue à hauteur de ses ressources, par exemple avec une forte progressivité de l’impôt. Je crois indispensable de donner plus à ceux qui ont moins.
Pour ma part, outre un ‘revenu de solidarité active’, je suis favorable également à une augmentation forte des minima sociaux sur la durée de la prochaine législature. Je ne crois pas qu’en rapprochant les revenus du travail des revenus de la solidarité, on dissuade la reprise de l’emploi. Je crois en revanche indispensable de mettre en place des méthodes qui, concrètement, font qu’on n’est pas « puni » parce qu’on reprend un emploi, en voyant aussitôt supprimées d’un coup toute une série d’aides, des plus essentielles à la vie aux moins indispensables.
Le logement est évidemment une question clé si on veut s’attaquer à la grande pauvreté. On est alors amené à faire des propositions très concrètes. Je suis par exemple favorable à ce que le calcul de l’A.P.L. intègre les charges. Aujourd’hui les charges constituent une très grosse partie de ce qui pèse sur les familles et ne sont pas pris en compte pour l’A.P.L.
Pour lutter contre la très grande pauvreté, les Semaines Sociales proposent par ailleurs d’assouplir la législation sur la durée du travail. Je pense pour ma part qu’il faut faire très attention dans ce domaine. On ne doit pas encourager les temps partiels subis, les emplois de service de gré à gré, avec des personnes extrêmement précaires, qui ont plusieurs employeurs et dont les temps de déplacement ne sont jamais pris en compte. Dans un souci d’équité et de partage, je voudrais même aller au-delà – même si c’est à contre-courant des idées dominantes aujourd’hui : que l’on continue le mouvement historique de réduction du temps de travail en étendant les 35 heures à toutes les PME. Ce qui suppose que l’on soit inventif pour mettre en place les conditions qui vont le rendre possible. Lorsque le comptable d’une PME doit passer aux 35 heures, cela commence par poser des soucis : va-t-il faire en 35 ce qu’il faisait en 39 heures ? Mais beaucoup d’initiatives ont été conduites sur le terrain qui montrent qu’on peut rendre les choses moins difficiles pour les employeurs et plus efficaces pour les salariés : par exemple, des coopératives d’employeurs avec la participation des chambres des métiers et des réseaux d’économie sociale et solidaire.
F.E. Je voudrais revenir sur la question du logement. La France s’est donnée à la fin des années 90 une grande loi contre les exclusions. Elle avait été qualifiée de progrès remarquable, y compris par nos partenaires européens. Et pourtant la lutte contre l’exclusion butte maintenant sur la question du logement. Tout le monde n’est pas d’accord sur les solutions. Les Semaines Sociales par exemple n’ont pas retenu le droit au logement opposable dans leur proposition 5. Êtes-vous pour votre part favorable à ce droit opposable ?
D.V. Il me semble que cette revendication ne peut être conçue que dans le cadre d’une politique cohérente, tenue dans la durée. On ne peut pas, sur des dossiers aussi lourds et aussi essentiels pour la qualité de vie et la dignité de nos concitoyens, remettre en cause les politiques menées à chaque alternance politique. On sait depuis 50 ans que le logement est un besoin crucial, sans lequel on ne peut pas prétendre respecter les gens, et qui demande de la continuité. Je remarque que le slogan « zéro S.D.F. », qui avait été lancé en 2002 et qui me paraissait déjà maladroit, va revenir au cours de cette campagne présidentielle. Or on dénombre environ 130 000 S.D.F., qui ont non seulement des problèmes de logement, mais aussi d’alcool, de santé mentale, de grande souffrance sociale. Les mettre en avant masque le fait qu’il y a plusieurs millions de mal-logés : deux millions et demi, trois millions, sans doute aujourd’hui.
Nous devons donc afficher comme une priorité une grande politique du logement, et tout d’abord dans le cadre de la politique de la ville. Pour préparer cette intervention, Michel Camdessus m’a demandé aussi ce que je pensais de la stratégie choisie, via notamment l’Agence Nationale de Reconstruction Urbaine (ANRU), de détruire certaines barres ou tours. Il se trouve que j’ai été membre de la commission d’enquête sénatoriale sur la politique de la ville et les quartiers en difficultés. Les conclusions de cette mission, votées par les parlementaires de tous les groupes, ont insisté sur plusieurs points : en premier lieu, qu’il devrait être hors de question de détruire sans reconstruire un nombre au moins équivalent de logements – ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ; qu’il devrait être ensuite hors de question de détruire sans accompagner les personnes et les familles. Reconstruire des logements sans accompagnement social, sans remettre en place des services publics là où ils ont disparu, sans desservir ces quartiers de relégation et d’isolement, n’a pas de sens. En tant que sénatrice de Seine-Saint-Denis, des gens viennent à ma permanence me dire qu’après des mois de chômage, on leur a enfin proposé un emploi, mais qu’ils ne peuvent pas l’accepter parce qu’il n’y a pas de bus ou de métro si tôt le matin, si tard le soir. C’est un des points centraux qui explique ce qui s’est passé à Clichy-sous-bois l’an passé : l’arrivée du tramway y est promise depuis des années et n’y a toujours pas lieu.
Dans le débat en cours sur la façon de reconstruire nos villes, il y a donc deux façons de voir : faire table rase du passé – je n’y crois pas ; cela coûte extrêmement cher, et cela ne concerne qu’une partie marginale des problèmes – ou reconstruire de la ville sur la ville, avec ses habitants, en construisant aussi dans les zones creuses. Je ne crois pas que la solution soit d’étendre encore l’urbanisation et de reléguer dans des périphéries plus éloignées encore les personnes en difficultés. Je partage l’idée d’une densification effective des grandes métropoles. C’est la seule façon de ne pas générer des coûts extravagants pour les finances publiques, et la seule façon de permettre aux personnes de ne pas passer des heures et des heures dans les déplacements.
Concernant les plus défavorisés en matière de logement, je pense que la politique à conduire est connue : qu’il s’agisse de rassembler l’ensemble des acteurs du logement des personnes défavorisées dans un groupement d’intérêt public départemental, de conditionner la réalisation de logements PLS[2] à la réalisation de logements PLAI[3], de faire respecter de façon effective le seuil des 20% de logements sociaux en rendant les prélèvements proportionnel au potentiel fiscal de la commune, en transférant temporairement aux préfets la compétence de délivrance des permis de construire des communes qui ne font pas d’efforts pour respecter leurs obligations.
Mais il y a un autre point sur lequel il nous faut être très présent : on doit redonner aux aides au logement leur vocation première qui était de solvabiliser les ménages modestes. On doit donc les indexer sur le nouvel indice de référence des loyers et – osons le dire – encadrer les loyers. Actuellement, il serait fou en effet de laisser les APL suivre le montant des loyers sans les encadrer. Il s’agit de mettre en place avec les propriétaires un mécanisme de donnant/donnant. « On encadre les loyers contre votre volonté, mais en échange, on met en place un mécanisme de solvabilisation et de garantie à destination des familles modestes pour vous aider à ne pas prendre de risques exagérés ».
F.E. Sur la question du lien social, qui parcourait vos propos en évoquant la Seine-Saint-Denis, un certain nombre de formations politiques ou de candidats évoquent un service civique obligatoire. Etes-vous à l’aise avec cette idée, portée aussi par la proposition 5 des Semaines Sociales, du rétablissement d’un service obligatoire non plus militaire mais civique ?
D.V. Tout d’abord, je suis en assez profond désaccord avec l’idée que l’éducation au civisme devrait être réservée aux jeunes. Je constate tous les jours dans ma vie de militante que la fraude fiscale, l’embauche de stagiaires non-rémunérés, exploités et remerciés du jour au lendemain, les violences familiales ou le harcèlement au travail, ce ne sont pas les jeunes. Si on doit redonner du sens civique, c’est à tout le monde. Je ne serais par exemple pas hostile à l’idée que tous, de Michel Camdessus au travailleur immigré qui balaye nos bureaux quand nous dormons encore, fassent une semaine tous les ans, ou un mois tous les dix ans, je ne sais, de service au contact des plus défavorisés. Il faudrait que personne ne puisse y échapper pour que chacun se rende compte de la réalité du monde et de la complexité des solutions à inventer.
A vrai dire, je ne suis pas favorable, contrairement à la plupart des Verts – Yves Cochet, Noël Mamère et beaucoup d’autres – à un service civique obligatoire. Je n’ai pas de nostalgie du service des armes tel qu’il existait. Je pense qu’il a été, dans ses dernières années du moins, une école de certaines des maladies de notre civilisation : l’oisiveté organisée, le racisme, le machisme, etc. J’ai une grande nostalgie en revanche du statut d’objecteur de conscience qui a permis de former des dizaine de milliers de cadres associatifs, de responsables politiques et de citoyens vigilants et exigeants. Je reste favorable donc à l’appel au volontariat civil. A côté du domaine social, il y a d’énormes gisements dans le domaine écologique. Mais si on considère qu’un service civil obligatoire permettrait le brassage social opéré par l’école, l’Education Populaire, le logement, le tourisme social, le renforcement des ONG, l’économie sociale et solidaire, je crois qu’on se trompe. Je souhaite donc que l’on renforce l’envie de s’engager mais que ne le rende pas obligatoire.
F.E. On ne pouvait pas éviter cette question au cœur du discours et de la revendication écologique : c’est celle du co-développement, souvent présentée comme la panacée contre les pressions migratoires et la garantie d’un développement harmonieux. Or il y a une tension entre l’urgence économique des pays concernés et la pression occidentale, des écologistes en particulier, sur l’attention à l’environnement. Comment naviguer dans cette contradiction de l’urgence du développement économique d’une part significative de la planète et l’exigence écologique et environnementale légitimes
D.V. Je ne vais pas détailler mais je suis en accord avec la quasi-totalité des Propositions des Semaines Sociales à la fois pour ce qui concerne les modalités d’une coopération plus juste entre le Nord et le Sud, et pour le co-développement. Je me contenterais donc d’ajouter quelques petites touches seulement. D’une part pour dire que nous comptabilisons actuellement dans l’aide publique au développement des politiques qui n’ont absolument rien à y faire – même si elles sont importantes et utiles. Je pense par exemple au « capacity building », comme on dit dans le jargon international, c’est-à-dire la construction des « capacités » des États émergents qu’il s’agit de former : forces de police, de justice, agents publics, etc. Je pense encore au soutien à certaines politiques conduites dans des zones où la France est présente territorialement, où l’on mélange tranquillement ce qui relève des départements et territoires d’Outre-Mer et l’aide au développement.
Je souhaite donc que l’on puisse redéfinir nos priorités. Ce qui suppose que l’on soit cohérent et capable de rompre avec les vieilles lunes de la position française en matière par exemple de politique agricole. Si on veut faciliter un développement équitable, efficace, de certains pays du Sud qui peinent à nourrir leur population, alors qu’ils subissent les cours mondiaux des céréales ou d’autres produits de ce type, on doit absolument changer de position sur ces questions. La position française en matière de politique agricole au niveau européen ou de l’OMC est intenable si on veut être cohérent.
Par ailleurs, il me semble que dans nombre de situations, l’aide française serait plus efficace si elle était engagée dans un cadre européen. Elle serait plus crédible en effet dans des pays où l’image de la France reste celle d’une ancienne puissance coloniale, suspecte de soutenir des intérêts, de faire vivre des clientèles ou d’avoir des la complaisance vis à vis des pouvoirs en place, pas toujours exemplaires d’un point de vue démocratique. Cela supposerait évidemment que l’aide européenne soit elle-même délivrée de la bureaucratie qui la mine et du caractère instable et volatil qu’elle subit.
Enfin, concernant la conversion de la dette, à côté des opérations qui existent déjà, j’insisterais tout particulièrement sur la dimension écologique des politiques qui pourraient être conduites. Je suis favorable à une conversion de dettes en contrepartie d’une politique de protection de l’environnement. Lorsque les pays du Sud protègent la biodiversité, ressources pharmaceutiques de demain, ou les forêts, indispensable à la respiration de la planète, ils rendent service à toute l’humanité.
Quant aux 0,7 % du BNP d’aide au développement, ce n’est pas beaucoup certes, et les 0,2% supplémentaire que les Semaines Sociales proposent pour du co-développement en faveur de l’Afrique qui sombre dans la misère, me paraissent indispensables. Mais l’essentiel est que le caractère effectif de ces 0,7 % soit garanti. On pourrait être intarissable sur ce sujet. Quand on parle Afrique, on parle aussi Sida : il est inouï que les promesses faites une fois, cinq fois, dix fois par notre pays n’aient pas été tenues. A l’époque déjà où Edouard Balladur était premier ministre, on avait promis 100 millions de francs au Fonds Mondial contre le Sida. 15 ans plus tard, ils n’ont toujours pas été versés !