
Les Semaines Sociales de France lancent une vaste campagne pour une société plus juste résumée en 12 propositions.
Vous pouvez y réagir sur le forum mais surtout signer ces 12 propositions pour peser dans le débat des présidentielles
Mesdames et Messieurs,
Le thème de la justice que vous avez choisi est certainement l’un des thèmes les plus importants pour la France d’aujourd’hui ; c’est un sujet sur lequel j’ai moi-même beaucoup réfléchi et me suis souvent interrogé. Qu’est-ce que cela veut dire ‘être juste’ ? Juste, c’est un terme d’une richesse extraordinaire qu’on affaiblit en lui accolant des adjectifs. En général, quand on parle de justice, on dit « justice sociale ». Comme si la justice familiale ou la justice dans d’autres domaines n’étaient pas aussi nécessaires. Je pense profondément que le mot est en lui-même d’une richesse suffisante pour qu’on n’ait pas besoin de l’enfermer dans un adjectif qui réduit sa portée. La justice se suffit à elle-même.
Finalement, chacun n’attend rien d’autre de la société où il vit que cela : que la société soit juste ; juste quand elle fixe des droits, juste quand elle fixe des devoirs, juste quand elle punit, juste quand elle récompense. Lorsqu’on présente les choses ainsi, on voit bien qu’on n’a pas besoin de préciser que c’est de justice sociale qu’il s’agit.
Je regrette cependant la confusion pratiquée parfois entre inégalité et injustices. Toutes les inégalités ne sont pas des injustices. La déclaration des droits de l’homme de 1789 énonce dès son premier article que « les distinctions ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». C’est à ce principe philosophique républicain fondamental que je veux me rattacher. Il faut en avoir une vision équilibrée et exigeante. Je crois comme vous que l’utilité commune ne justifie pas certaines rémunérations mirobolantes de chefs d’entreprise protégés par des indemnités de départ faramineuses. En revanche, je crois qu’il faut accepter que des gens qui innovent, qui misent leurs économies et plusieurs années de travail dans un projet d’entreprise, puissent être rémunérés à la mesure des risques qu’ils ont pris et des sacrifices qu’ils ont faits.
La République définit donc une justice qui ne consiste pas à donner à chacun la même chose. Je veux affirmer que lorsqu’on travaille plus que les autres, il est normal de gagner davantage que les autres ; quand on prend plus de risques que les autres, il est normal d’en être rémunéré davantage que les autres.
La justice, c’est à chacun selon ses mérites et à chacun selon son handicap. La justice, ce n’est pas de donner à tous les enfants la même chose. Ma conviction, c’est que sur la ligne de départ de la vie, on ne part pas tous du même endroit. Mes enfants, pour des raisons sociales, culturelles, économiques, partiront de moins loin que moi-même et que mon père avant moi. Il n’est pas anormal en termes de justice de donner davantage aux enfants d’une famille qui auront eu sur la ligne de départ de la vie plus de handicaps que mes propres enfants. C’est la même chose pour les territoires : certains territoires français ont sur la ligne de départ plus de handicaps structurels que d’autres. Doit-on leur donner la même chose ? Mais la justice doit-elle consister à donner l’examen à tout le monde, ou seulement à ceux qui ont travaillé pour le mériter et pour l’avoir ? Ce sont des grandes questions sur lesquelles il y a beaucoup de confusion. La justice, c’est la compensation des handicaps et la récompense des mérites.
Il faut avoir, me semble-t-il, une deuxième exigence de justice, encore plus importante. Aucune inégalité n’est acceptable dans une société si tous ses membres n’ont pas accès, quels que soient leurs origines, leurs revenus, leurs domiciles, à toutes les positions sociales. La pire des injustices, à mon sens, est un ordre social où chaque destin serait écrit d’avance. J’en conclue qu’il ne suffit pas d’analyser les inégalités de façon statique et de les trouver choquantes. Souvent, elles le sont effectivement. Mais ce constat seul ne mène à aucune solution pratique à mettre en œuvre par le responsable politique que je suis. La solution vient d’une vision dynamique de la société. Il ne suffit pas en effet de constater qu’il y avait en France 12,4 % de pauvres en 2001, et 11,7 % en 2004, même si cela mérite d’être marqué. Il faut aussi savoir si les pauvres de 2004 sont les mêmes que ceux de 1995, et s’ils sont ou non les enfants des pauvres de 1975. Je refuse une société bloquée où n’existerait que la satiété des uns, la frustration des autres, et où l’avenir ne serait plus une promesse mais une menace. Seule une société en mouvement est une société cohérente. Parce que c’est l’espoir et la foi en l’avenir qui cimente cette société.
Aujourd’hui, je suis inquiet, parce que tous les indicateurs d’équité dans la société française se dégradent. En France, les risques pour un élève défavorisé d’avoir un niveau faible en mathématique sont quatre fois supérieurs que pour un élève de milieu favorisé. C’est beaucoup plus qu’aux Etats-Unis ou au Canada. A l’embauche, un candidat au patronyme maghrébin, à qualifications et âge égal, a trois fois moins de chances de recevoir une réponse à l’envoi de son CV qu’un candidat au patronyme bien gallo-romain comme Sarkozy ! Je veux dire par là qu’il y a deux injustices : l’injustice du moment, et celle encore plus odieuse qui s’hérite. Là, il n’y a pas de droits de succession : on peut transmettre l’injustice à ses enfants sans que l’État vienne prélever ! C’est là l’injustice la plus inacceptable.
J’ajoute une troisième remarque : je refuse les principes théoriques. J’observe que plus on promet l’égalité des droits dans le discours, moins on la voit dans la réalité. Nous sommes devenus une société des droits virtuels, que chaque citoyen peut comparer avec des inégalités réelles. Comment faire en sorte que la promesse d’égalité devienne la réalité ?
J’ai avancé deux idées, dont je sais parfaitement qu’elles font débat. Et pourtant, arrêtons d’être choqués par les solutions ; soyons le par les constats. Si on est bien d’accord pour décrire les injustices, pour dire qu’elles existent en France et qu’elles ne sont pas tolérables, alors acceptons que la solidarité se concentre sur ceux qui en ont le plus besoin. La difficulté, c’est que la France déteste choisir. Tout le monde réclame sa part de la solidarité, y compris ceux qui n’en ont pas besoin, ou qui n’y ont pas le droit.
J’ai lu dans les douze propositions des Semaines Sociales celle sur la scolarisation, notamment des enfants handicapés. Naturellement qu’une famille qui a un enfant handicapé, qui n’y est pour rien, doit bénéficier de cette solidarité au premier titre. Mais qu’est-ce que veut dire l’égalité des chances quand on sait que dans notre pays, c’est la croix et la bannière pour qu’un enfant handicapé puisse être scolarisé en milieu « ordinaire », pour ne pas dire normal ? Je sais bien qu’il y a des mots qui font peur. Moi, ce que je veux, c’est le volontarisme républicain, pour qu’on fasse plus pour celui qui en a vraiment besoin.
La prime pour l’emploi est l’exemple même du refus de choix. Que signifie-t-elle à partir du moment où on la donne à 8 millions de personnes dans notre pays. C’est bien la volonté de ne pas choisir. La donner à 8 millions de personnes, c’est la saupoudrer à tant de gens qu’elle n’a plus de sens. Finalement, la prime pour l’emploi, au lieu d’aider à reprendre un travail, est devenue un substitut à une politique salariale qui fait que les salaires n’augmentent pas.
Je crois beaucoup à cette idée nouvelle qu’est l’opposabilité des droits. Je pense profondément que dans notre pays, il faut choisir un certain nombre de droits, désigner un responsable de l’effectivité de ces droits, et permettre à celui qui pourrait y accéder de se tourner vers un tribunal pour en demander l’application.
Le cas de la scolarisation des enfants handicapés illustre bien l’intérêt de l’opposabilité des droits. Si au bout de cinq ans une famille ne trouve pas une place dans une école pour scolariser son enfant handicapé, elle peut aller faire valoir son droit devant un tribunal. Vous verrez à ce moment-là que la République des droits virtuels deviendra la République des droits réels. Je ne connais pas d’autres manières de faire : on désigne un responsable, on lui donne un délai pour qu’il s’engage sur cette responsabilité, et on dit au citoyen : si tel droit n’a pas été mis en place au bout de 5 ou 10 ans, vous pourrez le faire défendre devant les tribunaux.
J’ajoute qu’une société juste est aussi celle où l’équilibre entre droits et devoirs est le même pour tous. Où, par exemple, on n’a pas le droit à la sécurité de l’emploi et une retraite précoce sans le devoir d’assurer un service garanti en cas de grève. On ne peut pas réclamer des droits si, dans le même temps, on n’est pas prêt à accepter les devoirs qui vont avec. On a le droit à conserver ses revenus après une perte d’emploi, mais on a le devoir d’accepter un emploi s’il se présente, même s’il n’est pas exactement celui que l’on espère. Si l’on veut un système d’indemnisation du chômage plus généreux, alors il faut accepter que la société qui financera le système d’indemnisation du chômage plus généreux soit plus exigeante dans la recherche d’un emploi, dans l’acceptation d’une nouvelle formation, ou dans l’acceptation d’une offre d’emploi. C’est pour cela que je n’ai pas la religion des statuts. Je pense qu’un statut protège et exclut à la fois : c’est un facteur de sécurité pour certains, mais d’immobilité sociale pour tous. J’adhère donc totalement à l’idée des Semaines Sociales de sécuriser les parcours professionnels, sans pour autant forcément comprendre la totalité de ce que vous entendez par le statut du travailleur.
Car au fond, quel est le premier problème de la France ? Ce n’est pas tant que l’on perde un emploi : c’est qu’on ait tant de mal à en trouver un. On explique aux Français qu’il faut qu’ils soient mobiles, qu’ils changent de métier, d’entreprise, de région, et en même temps, notre pays est l’un des derniers pays au monde où des droits de mutation, ou les garanties que demandent les banques, empêchent justement la mobilité. Que voulez-vous que comprennent nos concitoyens ?
Finalement, en découvrant vos 12 propositions, j’ai l’impression – j’espère que cela ne vous inquiètera pas – d’avoir une conception de la justice assez proche de la vôtre. J’y retrouve la volonté de relancer l’ascenseur social. Mais quel est le sens de la vie au fond, si ce n’est de travailler toute sa vie pour que ses enfants puissent commencer d’un peu moins loin que vous ? Quel est le sens de la vie si ce n’est d’assurer la promotion sociale de sa famille ? Si ce n’est de vouloir progresser vers le haut ? Je le dis comme je le pense : je ne reconnais pas comme miennes les valeurs de l’assistanat, de l’égalitarisme et du nivellement. Je vais même prendre un exemple qui peut-être ne fera pas consensus ici, peu importe : je ne crois pas que la démocratisation de l’enseignement soit réussie si elle se paye du prix de la dévalorisation des diplômes. On ne démocratise pas l’enseignement en donnant un diplôme qui a de moins en moins de valeurs à un maximum de gens. L’enseignement républicain, c’est tout le monde qui a droit à l’excellence, et non tout le monde condamné au nivellement. Qu’est-ce que cela veut dire la démocratisation du bac si pour le donner à plus de monde, le jury reçoit la consigne d’être moins exigeant sur la qualité ? Quel diplôme donne-t-on à vos enfants ? La République, ce n’est pas le nivellement ; ce n’est pas la dévalorisation d’un certain nombre de diplômes.
Je voudrais terminer par quelques mots sur l’immigration. D’abord, je me réjouis que vous en parliez. Parce qu’il a coûté cher à notre pays, Mesdames et Messieurs, le refus de parler de l’immigration, très cher. Parce que ce refus d’un certain nombre de nos élites d’en parler pendant que nos compatriotes vivaient les conséquences d’une immigration non maîtrisée, cela a fait de la France, patrie des Droits de l’Homme, le pays d’Europe où depuis très exactement 23 ans, nous avons une des extrêmes-droites les plus fortes d’Europe. C’est quand même un sujet sur lequel il convient de réfléchir ! Ce n’est pas le fruit du hasard. La France, qui a des valeurs universelles, depuis 23 ans, a un parti d’extrême droite très puissant et en 2002, a eu le candidat d’extrême droite au deuxième tour des présidentielles. Ne croyez-vous pas qu’il est temps de s’interroger sur les raisons de cette présence ? Un Français sur deux qui ne vote pas ; et dans ceux qui votent, un quart qui vote pour l’extrême droite ou l’extrême gauche. Ne serait-ce pas la conséquence de débats qui n’en sont pas ? D’une pensée unique qui veut tout rigidifier. L’immigration est un grand sujet français, c’est un sujet capital. Car la politique d’immigration d’un pays, c’est l’évolution de ce pays à 30 ans ou à 50 ans. L’immigration, c’est un sujet d’identité. Que voulons-nous que devienne notre pays, notre Nation, notre société ? Pendant des années, nous n’avons pas pu en parler. Pourquoi ? Parce que prononcer le mot immigration, et déjà un certain nombre vous qualifiait de raciste, avant même d’avoir dit autre chose. Je n’accepte pas la chape de plomb de cette pensée unique. L’immigration est une question trop sérieuse pour être réservée aux seuls extrêmes. Entre ceux qui ne veulent pas en entendre parler – ce qui n’a aucun sens – et ceux qui ne veulent même pas entendre parler de l’idée d’un contrôle – ce qui n’a aucun sens non plus. Si les Républicains de gauche comme de droite ne s’emparent pas de cette question, alors les Français se tournent vers les extrêmes.
Sur cette question de l’immigration, j’ai bien lu ce que disent les Semaines Sociales. Je suis un homme politique de droite – je l’ai toujours été ; c’est préoccupant peut-être, mais même jeune, je n’ai jamais trouvé que Messieurs Mao Tse Toung ou Che Guevara étaient des gens tellement ouverts qu’il fallait se reconnaître en eux. Je le dis comme je le pense : la France ne peut pas se construire autour d’une immigration zéro. L’histoire de la France est l’histoire d’une immigration intégrée réussie. Dire immigration zéro, c’est renier l’histoire de notre pays. La France s’est faite parce qu’elle a su intégrer des nouveaux Français venus d’ailleurs. Mais en même temps, refuser la maîtrise de l’immigration, refuser le choix – je dis bien le choix – en concertation avec les pays d’émigration, de ce que doivent être les Français de demain, c’est provoquer l’inquiétude de nos compatriotes.
Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, j’ai appelé le parti que je préside à une grande réflexion sur cette question de la justice. Ne laissons pas la justice aux seuls débats de la gauche. Réfléchissons : qu’est-ce que la justice ? Quels sont les objectifs que nous devons atteindre et comment devons-nous les atteindre ? Il n’est pas de question plus importante, et je suis très heureuse que les Semaines Sociales, une nouvelle fois, montrent l’exemple. Voilà un beau débat pour une élection présidentielle.
François Ernenwein[1], Je voudrais revenir sur la question des aides sociales. Vous dites qu’il faut désormais concentrer le bénéfice de ces aides sur les plus défavorisés. C’est aussi la proposition 4 des Semaines Sociales. Ma question est : comment convaincre ? Avec une petite question subsidiaire sur la politique familiale – dont on a toujours considéré, jusqu’à très récemment, qu’elle n’était pas forcément liée au niveau des revenus.
N.S. Sur la politique familiale pas nécessairement liée au revenu d’abord. C’est peut-être un point qui fera désaccord entre nous : je crois que la politique sociale ne peut pas être concentrée uniquement sur les défavorisés. Je m’en explique. La classe moyenne a besoin d’avoir des perspectives sociales. C’est une erreur de dire à la société « nous n’avons à donner qu’à ceux qui se sentent exclus ». Quel est alors le message social que nous avons à l’endroit de la classe moyenne ? Celle qui est suffisamment riche pour subir toutes les augmentations d’impôts, suffisamment riche pour ne bénéficier d’aucune allocation, et pas assez pour pouvoir être tranquille. On peut en effet avoir un emploi, une voiture, un logement, une famille et trouver que la vie est dure.
Je prends un exemple : le travail des femmes, qui est une réalité incontournable. Mais que veut dire le travail des femmes et l’égalité entre femmes et hommes si on ne leur donne pas les moyens de faire garder leurs enfants ? Je propose donc que la totalité des enfants de France en collège puisse y rester après 16 heures et bénéficier d’études dirigées encadrées. Je propose que cette mesure soit ouverte sans condition de ressources, parce que j’affirme qu’il est des familles très modestes qui n’ont aucun problèmes avec leurs enfants et des familles très aisées qui ont des grands problèmes avec l’éducation de leurs enfants. Tout dans la politique familiale ne se réduit pas à l’analyse du montant des revenus. On peut avoir des problèmes avec ses enfants même si on n’a pas des problèmes avec son emploi et avec son revenu. Il est temps de regarder la situation en face. Une politique familiale, ce n’est pas simplement une politique sociale pour les plus défavorisés.
Sur la question de la solidarité, j’estime que la société française doit davantage aider à se former et à trouver un nouvel emploi les salariés d’une entreprise qui se délocalise. J’étais l’autre jour à 20 kilomètres de Limoges, dans la société Legrand. Les femmes qui y travaillent gagnent 950 euros par mois, travaillent 32 heures par semaine, embauchent à 4 heures et demi du matin, terminent avant l’heure du déjeuner. Si Legrand se délocalise, il n’y a rien d’autres à trouver. La solidarité, c’est d’apprendre un nouveau métier à ces femmes, de donner de l’argent pour ré-insuffler des entreprises dans le tissus économique, beaucoup plus que de discuter de l’évolution du pouvoir d’achat de 5 millions de fonctionnaires nationaux, territoriaux, ou hospitaliers – même s’il y a des trop petits salaires dans la fonction publique, je suis prêt à en parler. Mais il faut choisir. A choisir, je préfère que l’on « mette le paquet » sur la formation de ces salariées dont l’entreprise vient de se délocaliser, qui n’y peuvent rien et qui n’ont aucun autre choix.
F.E. Vous avez évoqué votre attachement à l’idée que les droits ne soient pas des droits théoriques mais des droits réels et appliqués. Une des revendications, que vous aviez reprises à votre compte à un moment, était un droit au logement opposable. Celui-ci est une des revendications d’associations qui luttent contre l’exclusion. Elles estiment que les choses sont plutôt bien faites en France pour ce qui est des situations d’urgence, mais qu’un retard a été pris dans le domaine du logement. Vous avez porté cette revendication lors de votre discours de Périgueux. Cette revendication – qui n’est pas reprise par les Semaines Sociales – ne figure pas non plus dans le programme de l’UMP. Pourquoi cette absence ?
N.S. Pour une raison simple : c’est que, sur le projet législatif de l’UMP, je dois faire des compromis. Sur le projet présidentiel, le candidat est plus libre...
Je m’en explique : dans le projet UMP, nous avons inscrit un droit à l’hébergement opposable. Il n’est pas normal qu’en 2006, quelqu’un doive dormir dehors dans une société comme la nôtre. Ce n’est pas acceptable. Ce n’est pas un problème économique ou politique ou social, c’est un problème moral. Et le mot moral n’est pas interdit dans le débat politique. Comprenez-moi bien : je ne réclame pas un ordre moral naturellement – l’ordre moral n’a aucun sens – mais le mot ‘moral’ doit pouvoir être employé en politique. C’est le cas devant quelqu’un qui dort dans la rue… Le projet de l’UMP a donc retenu le droit à l’hébergement.
Je souhaite pour ma part aller plus loin vers un droit au logement. Mais je veux préciser : je conteste l’idée que droit au logement égale droit à un HLM. Comme si le but de la vie était d’avoir un HLM ! Comme si une fois que l’on vous avait « collé » dans un HLM, il n’y avait plus rien à voir : fermez le banc, « soyez content mon vieux ». Ou, à l’inverse, on ne serait pas content tant que l’on aurait pas son HLM. Je me souviens quand j’étais jeune, je rêvais d’être propriétaire de la chambre dans laquelle j’habitais étudiant. Je me disais : si j’arrive un jour à être propriétaire de ce studio ou de cette chambre, rien ne pourra m’arriver. Je suis persuadé que l’aspiration à être propriétaire de son logement est une aspiration qui transcende tous les âges, toutes les catégories, toutes les régions. J’ai donc une ambition : permettre à chacun d’être propriétaire de son logement. Pourquoi y a-t-il près de 80% de propriétaires en Angleterre et à peine 50% en France ?
Le problème des HLM, c’est qu’il n’y a pas de places pour ceux qui en auraient besoin, et d’autres qui habitent en HLM et seraient bien mieux propriétaires. Mais comme on ne peut pas l’être parce que cela coûte trop cher, chacun reste vissé dans son HLM, y compris lorsque ses revenus permettraient d’aller ailleurs. Voilà l’un des problèmes français. C’est pourquoi je réclame le crédit hypothécaire, qui est une façon en vérité de créer de la monnaie. Pourquoi ? Parce qu’en France, on vous prête de l’argent seulement lorsque vous n’en avez pas besoin. On vous demande si vous avez des relations. Mais, si j’emprunte pour acheter un appartement, je devrais pouvoir gager mon emprunt par la valeur de l’appartement, et non pas voir si mes parents ou des amis sont prêts à se porter garants.
J’ajoute un dernier point qui me choque au plus haut point : quand vous empruntez, on vous demande une visite médicale. Là, il y a intérêt à être en bonne santé ! Si vous êtes malades, cela vous coûte plus cher, et encore, quand on accepte de vous prêter. Voilà l’exercice de la solidarité : je n’accepte pas la surprime pour les malades. Les malades aussi ont besoin de se loger et de loger leur famille. La solidarité, ce serait que l’Etat se porte garant, et certainement pas une surprime qui vient ajouter à l’injustice de la maladie l’injustice d’un emprunt plus cher.
F.E. Une dernière question sur l’accueil des immigrés. La proposition 10 des Semaines Sociales parle d’« accueillir dignement les immigrés ». Pensez-vous que la politique d’immigration choisie que vous défendez est de nature à éviter les flux migratoires qui conduisent des situations beaucoup plus dramatiques ?
N.S. Posons la question autrement : pensez-vous qu’on accueille dignement les immigrés aujourd’hui ? Pas une personne ne le pense aujourd’hui. Donc pas une ne peut dire qu’il faut continuer comme cela. Je m’en excuse, je suis très simple, mais j’essaie d’être cohérent. On ne peut pas dresser aujourd’hui le constat que ça ne va pas et ensuite me montrer du doigt parce que je dis qu’il faut changer. Qu’est-ce que j’essaie de faire ? Deux, trois choses. D’abord, il y a un milliard d’habitants en Afrique ; la moitié a moins de 17 ans. La jeunesse du monde est africaine. Donc rien ne sera possible sans une aide massive pour le développement de l’Afrique. Et tous ceux, de gauche comme de droite, qui refuseront de voir cette réalité se tromperont totalement.
F.E. Si vous me permettez, cela a un effet retard par rapport à la question de l’immigration. Il faut un moment entre le versement de l’aide et ses effets bénéfiques sur les effets migratoires…
N.S. Oui, mais on ne peut pas demander aux hommes politiques de ne porter des remèdes que sur ce qui est conjoncturel, sans réfléchir sur ce qui est structurel. On ne peut pas continuer à aider l’Afrique comme on l’a aidée jusqu’à présent. Je ne l’accepte pas. On ne peut pas aider tous les régimes, qu’ils soient démocratiques ou pas. Il faut arrêter les grands projets pharaoniques : on sait que c’est le micro-développement sur les micro-projets qui est efficaces. Et je fais une proposition : que l’épargne des migrants gagnés en France soit totalement défiscalisée si elle se réinvestit en micro-projet dans leurs pays d’origine. C’est une aide considérable. Comme nos budgets sont en déficit, ne croyez pas que l’on pourra donner beaucoup plus. Mais imaginez ce que cela représente : premier avantage, cela aide au développement des économies africaines ; deuxième avantage, cela maintient un lien entre le migrant en France et son pays d’origine.
Deuxième remarque : je suis très attaché au regroupement familial – qui est d’ailleurs inscrit dans les Conventions européennes. Tous ceux qui demandent qu’on le remette en cause sont en violation avec tous les traités internationaux signés par la France, cela n’a donc aucun sens. Mais, je veux préciser deux points : il est quand même extraordinaire que l’immigration économique en France ne représente que 5 % de l’immigration totale. Or, il vaut quand même mieux accueillir en France ceux pour qui l’on a un travail et un logement plutôt que ceux pour qui on n’a ni l’un ni l’autre. S’agissant du regroupement familial, j’ai précisé les règles : on ne doit pouvoir faire venir en France sa famille que dans la mesure où l’on a un métier, un emploi pour la faire vivre et un logement pour la recevoir. Sinon, nous allons nous retrouver encore avec des taudis, des squats, et moi, je devrais aller à 3 heures du matin constater que 12 enfants sont morts asphyxiés parce qu’on les faisait vivre dans des conditions innommables. Le regroupement familial est un principe absolu, mais nous devons vérifier que celui qui fait venir sa famille a les moyens de la faire vivre décemment, et non pas dans un squat insalubre, dans des conditions inacceptables.
Enfin, dernier point, parce qu’il me tient très à cœur, c’est le cas des femmes. Je souhaite qu’un étranger qui arrive en France s’engage à apprendre le français pour avoir droit à un visa de 10 ans. Mais cet engagement doit également concerner sa famille, et notamment sa femme. Il y a trop de communautés en France dans lesquelles un étranger vient, apprend le français, obtient son visa, au titre du regroupement familial, fait venir sa famille, puis tient sa femme cloîtrée dans l’appartement, sans qu’elle puisse apprendre la langue de notre pays. Je n’accepte pas de telles situations. Je souhaite que lorsqu’un homme empêche sa femme d’apprendre le français, il se voit retirer son visa de long séjour. De même, lorsque une femme veut divorcer ou se séparer, et ne le peut pas parce que son mari est le titulaire du visa au titre de chef de famille, je demande que la femme bénéficie de droit d’un visa.
Parce qu’il faut l’affirmer : en France, il y a des règles ! Pas de polygamie, la liberté des femmes d’aller et venir, l’interdiction de frapper sa femme ou ses enfants, l’interdiction d’imposer des pratiques sexuelles culturelles à sa femme ou sa fille. J’ai remis hier un décret de naturalisation à une jeune fille qui a été brûlée à 75 % parce qu’un jeune homme pakistanais n’acceptait pas qu’elle se refuse à lui. On me dit qu’il faut comprendre la culture de l’autre, qu’il faut s’ouvrir… Je comprends parfaitement la culture, mais cela n’est pas une valeur tolérable sur le territoire de la République française. Si on veut vivre autrement, on n’est pas obligé de vivre ici. En France, je n’accepterai pas que des femmes soient considérées comme des esclaves, parce que simplement, dans d’autres sociétés, à d’autres époques, c’était ainsi. Si la République n’impose pas cela, ce n’est pas la peine d’avoir la République.