|
|
Nous pouvons en suivre le cheminement, quasi jour après jour, grâce à la publication de ses Carnets intimes faite par sa fille Elisabeth, épouse de Charles Flory, Président des Semaines Sociales de France, qui m'honorait de son amitié. Au sortir de la chapelle de la rue d'Ulm le 4 mars 1884, Blondel notait avec ferveur : l'Eucharistie « est le tout de l'esprit chrétien » (1). Il en tire le 4 novembre 1888 cette résolution : « Soyons, nous aussi, Eucharistie » (2). J'emprunte encore aux Carnets intimes cette autre notation aussi éclairante sur la vie intérieure du philosophe que sur la genèse de sa pensée, le 10 octobre 1886 :
A quarante ans du Concile Oecuménique Vatican II, à quinze ans du Synode des Evêques sur la vocation et la mission des laïcs dans l'Eglise et dans le monde (4), Maurice Blondel, dans son authentique vocation de laïc, demeure par le rayonnement durable d'une sainteté de 1'intelligence, le vivant exemple du service plus que jamais nécessaire de l'intelligence de la foi. Un service exigeant et difficile, souvent méconnu, comme ce fut le cas pour Maurice Blondel, aussi bien dans l'Université que dans l'Eglise.
Dégager la signification du mystère chrétien pour l'homme Sans nul doute conséquence de la double mise à l'écart qui pesa si douloureusement sur Blondel de la part de 1'université d'Etat comme de divers milieux catholiques, 1'influence du philosophe d'Aix s'est transmise de génération en génération comme une flamme précieuse précautionneusement communiquée. (5) Jeune séminariste, il m'en souvient, je découvrais 1'Action, dans sa première rédaction, à cette époque épuisée et non rééditée, dans une dactylographie violette sur papier pelure déjà bien usé, où je m'usai à mon tour les yeux pour suivre dans ses méandres l'exposé blondélien. Il fallut à son auteur un sens aigu du service de l'intelligence de la foi pour demeurer, malgré les incompréhensions, fidèle à sa double et unique vocation de philosophe et de chrétien : comprendre le sens de l'expérience humaine, depuis ses origines naturelles jusqu'à ses dépassements religieux. (6) Le sillon qu'il a obstinément creusé demeure fécond : « Stimulée par la philosophie blondélienne, la théologie française s'est appliquée à dégager la signification du mystère chrétien pour l'homme. (7)» Cette tâche demeure une exigence fondamentale aujourd'hui pour inculturer la foi et évangéliser la culture.
L'itinéraire de Blondel. De la raison à la foi. L'Action blondélienne n'est-elle pas, selon le mot pénétrant de Jean Lacroix, « ce que d'autres devaient bientôt nommer existence puisque la vie humaine n'est que de la métaphysique en action ? » (8) Blondel conjugue la raison pratique avec la raison spéculative, pour mieux comprendre le sens de l'existence et briser le dogmatisme du refus rationaliste du surnaturel en se maintenant dans les limites de la philosophie moderne du sujet, issue de Descartes (9). Dans l'harmonie retrouvée de la raison pure et de la raison pratique, il propose la thèse du réalisme intégral : l'ordre surnaturel gratuit et absolument transcendant n'est pas pour autant superposé ni extraposé, mais supposé et proposé à l'ordre naturel, sans être naturalisé. De 1'incomplétude rigoureusement analysée de 1'être fini, à 1'amour infini de 1'Etre absolu, tel est 1'itinéraire de Maurice Blondel. L'analyse rigoureuse de l'action conduit le philosophe à conclure que la raison décisive d'un acte ne réside dans aucune des raisons qui l'ont rendue possible, elle les dépasse de toutes parts. La conscience de l'action implique la notion d'infini. Car notre expérience est
Dessein d'une prodigieuse fécondité : découvrir rationnellement le sens nécessaire de l'existence en étudiant sa logique, en mettant à jour ce qu'elle implique, et, ce faisant, congédier le fidéisme sans manquer à la foi, et le rationalisme sans manquer à la raison. Le désir poussé à son terme dynamique d'égaler nos volontés voulues à notre plus profonde volonté voulante, appelle l'achèvement, qui, s'il se produit, ne peut être que donné. Cette conciliation, en pleine clarté, des exigences de la foi et des requêtes de la pensée demandait un esprit vigoureux et rigoureux et une qualité d'âme exceptionnelle, pour surmonter les incompréhensions, désarmer les préventions et redresser les interprétations déformantes. Les plus dangereuses n'étaient pas du reste les plus malveillantes, comme le révèle l'examen attentif de sa prodigieuse correspondance. Nous devons à ses éditeurs, en particulier le plus éminent d'entre eux, le vénéré Père devenu Cardinal Henri de Lubac, la découverte d'un chrétien dont la pensée, nourrie par la prière et la méditation, marquée au coin de la profondeur métaphysique et de la rigueur théologique, rayonne de densité spirituelle, dans la ferveur, parfois dramatique, de l'amitié. (11) De la découverte de l'insuffisance à l'accueil de la surabondance, c'est la totalité de l'expérience vécue qui nourrit l'analyse où la matière apparaît vitalisable, la vie spiritualisable et l'esprit divinisable. De la sensation à la perception, de la science au sujet qui la fait, de la famille à la cité, les dépassements successifs de l'action inscrivent la recherche perpétuelle de l'infini dans le fini, au point de jonction de l'immanence et de la transcendance.
Le Christ eucharistique, foyer de toute réalité. La vieille tentation panthéiste est surmontée dans le panchristisme : toutes choses trouvent dans le Christ incarné leur cohérence ontologique solidaire, par le dévoilement du sens de sa médiation universelle. Dans sa présence eucharistique, le Christ est le véritable foyer de toute réalité, le vinculum substantiae de l'univers. (12)
N'écrivait-il pas le 24 novembre 1888 :
Notation prolongée par celle du 13 février 1889 :
Et le 25 mai 1891 :
Comment ne pas penser à un saint Thomas d'Aquin ? Tel fut le secret de la vie de M. Blondel, une proximité orante avec le Seigneur où il ne cessa de puiser, dans la prière et la contemplation, la force de répondre à sa vocation (16) et la lumière qu'il répand par son oeuvre philosophique. Plus que d'autres, et avant beaucoup d'autres, Blondel a éprouvé un sens aigu de cette rupture dramatique entre la foi et la culture soulignée par le pape Paul VI dans son Exhortation Apostolique Evangelii Nuntiandi, et qui a conduit son successeur le pape Jean-Paul II à créer le Conseil Pontifical de la Culture pour aider l'Eglise à la surmonter.
L'angoisse du chrétien devant la non-croyance. Chez Blondel, le service de 1'intelligence de la foi n'est pas désincarné. Il s'enracine dans une analyse sans complaisance de la culture dominante, et une volonté décidée d'y répondre par les moyens appropriés. Relisons, voulez-vous, son diagnostic d'une lucidité aiguë, accompagné d'une méditation profondément engagée :
Comme Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face (18), et à la même époque, Blondel s'assied à la table des pécheurs. (19)
Toute l'œuvre de Blondel veut apporter une réponse de raison à cette situation angoissante, amener l'incroyant à se poser la question du sens, et à examiner sans parti-pris la réponse que propose l'Eglise. Voué par apostolat intellectuel à réconcilier la raison et la foi, c'est au cœur de son existence que Blondel enracine sa réflexion philosophique, dans sa vie intérieure, par une alliance spontanée de la réflexion et de la prière, dans la présence joyeusement perçue, comme dans l'absence douloureusement ressentie de Dieu : la grande douleur et l'infini mérite du croyant, c'est de ne trouver Dieu nulle part dans le monde, et d'agir comme si ce Dieu qu'il croit et qu'il sent n'était pas.
La démarche blondélienne. Qu'il s'agisse d'exégèse, de christologie, de tradition, d'histoire et dogme, les questions blondéliennes sont loin d'avoir trouvé leur réponse satisfaisante. Mais il nous a ouvert la voie et montré le chemin du discernement nécessaire au milieu des ambiguïtés.
Selon son expression, « l'universelle action thématique du Verbe incarné » anime la rencontre de la Philosophie et du Christianisme, de cette philosophie de 1'insuffisance et de 1'inachevé avec un Christianisme du don et de la surabondance, 1'un et 1'autre reliés par cette démarche originale où la méthode d'immanence conduit à la requête de transcendance. Entre l'immanentisme et l'extrincécisme, entre une raison autosuffisante et une foi dévitalisée en historicisme, la méthode blondélienne est une herméneutique de la totalité de l'existence humaine, dans une perspective unifiée.
Plus que jamais aussi, le théologien, comme le philosophe, a besoin de vie intérieure profonde. La philosophie et la théologie sont nécessaires assurément. Mais sans amour elles ne servent à rien et risquent d'être lettres mortes. Les milliers de lettres de Blondel à Auguste Valensin, au Père Laberthonnière, à Edouard Le Roy, à Alfred Loisy, au baron Von Hugel, à Henri Bremond, nous font pénétrer dans l'intimité de son existence baignée dans un climat de sacrifice personnel et de fidélité ecclésiale. Elles nous révèlent la rare qualité d'une vie intérieure où la quête de Dieu est une exigence personnelle avant d'être une analyse philosophique. C'est de recherche active de la vérité qu'il s'agit et la purification spirituelle va de pair avec la réflexion rigoureuse. Comment ne pas être sensible à son souci d'accueil permanent de la pensée de l'autre, dans sa part de vérité, sans la moindre concession ni amollissement de sa propre saisie de la vérité. N'y a-t-il pas là une démarche qui demeure exemplaire ? Née d'une tristesse profonde devant la découverte inquiète et fraternelle de 1'incroyance, et de la volonté de transmettre les richesses de la foi de manière intelligible à ses contemporains, la démarche blondélienne conduit l'homme au « suprême effort de sa nature : avouer le besoin de ce qui la dépasse. » (25) On a pu dire des écrits de Blondel, « que les Carnets intimes nous font apercevoir frémissant d'amour au pied de la Croix, ou tendrement ému près de la Crèche... : de telles pages sortent brûlantes d'une méditation en présence de Dieu. » (26) Attentif au caractère essentiellement philosophique de sa méthode et chrétien soucieux de la parfaite orthodoxie de ses conclusions, Blondel nous donne l'exemple d'une vie spirituelle intense et rayonnante où le souci apostolique se traduit par un dialogue exigeant entre la pensée moderne et le catholicisme (27) à partir de la question essentielle : « Oui ou non, la vie humaine a-t-elle un sens et l'homme a-t-il une destinée ? » (28) Certains aspects de sa pensée ont pu vieillir, plusieurs développements apparaître discutables et quelques revêtements obscurs, mais son inspiration continue d'être féconde pour répondre à la question qu'il a posée et qui de meure essentielle au cœur de la modernité : la question du sens. Paul Archambault le relevait avec ferveur : « Ne parlons pas de maître, puisque M. Blondel répugne à ce titre et que, en fidèle augustinien, il nous veut comme lui soumis au seul vrai Maître. » (29) Amour du Christ et de l'Eglise, pour lui c'est tout un :
Le service de l'inteligence de la foi. Blondel nous le rappelle avec force : le message chrétien ne se réduit pas à une idée. Il est la découverte bouleversante d'une personne, la rencontre transformante d'un amour, le partage brûlant d'une certitude : le Christ est vivant par-delà la mort et il nous appelle à vivre de sa vie. Cette conviction, car c'en est une, ne va point contre la raison, bien au contraire elle répond à son vœu le plus profond. Pareille certitude ne saurait se communiquer de manière purement conceptuelle et neutre. Il y faut l'engagement de toute une vie où l'effort de la pensée va de pair avec le dynamisme de la prière. Tel est l'exemple de Maurice Blondel, qui n'a rien perdu de son actualité : pour être chrétiens, le philosophe et le théologien qui réfléchissent, écrivent, et enseignent ne sauraient faire abstraction de la vie de foi qui les anime dans l'Eglise, puisqu'elle est au cœur de leur existence. Monseigneur J.B. Montini l'écrivait le 2 décembre 1944 au Philosophe de l'Action :
L'action pensée et vécue De fait la charité intellectuelle de ce Bon Samaritain fut sans limites. Je l'ai découvert pour ma part en préparant, naguère, une Conférence donnée à Aix-en-Provence le 22 novembre 1974 sur Blondel et les catholiques sociaux. Tout un réseau d'amitiés aixoises, des générations d'étudiants devenus avec ferveur ses disciples, Henri Bremond, Auguste Valensin, Jacques Paliard, Gaston Berger, et Ali Mulla-Zadé qui deviendrait Monseigneur Mulla. Henri Boissard le fait collaborer à son hebdomadaire, La Croix de Provence, où le philosophe se fait journaliste et signe L'Alpin ou Le Patriote des articles acérés, au trait redoutable. Mais Blondel ne se contente pas, sous le pseudonyme de L'Alpin, de soutenir l'action des catholiques sociaux dans leur hebdomadaire provençal. Il les forme, en les informant, dans le secret de son cabinet, en des "Journées de labeur intellectuel". L'un des participants, Louis Coirard, se souvient :
Bien plus, ce maître à penser ne dédaigne pas de fournir le plan de conférences créées par le Docteur Latil sous le titre d'Action Religieuse. Il est très agissant au sein du Comité diocésain d'action religieuse, il intervient aux Semaines Sociales, il collabore à la Revue Politique fondée en 1927 par son gendre Charles Flory comme Revue de doctrine et d'action. Bref, selon le témoignage de Gaston Berger :
Le Chanoine Bordet le dira justement lors de sa sépulture à Dijon le 10 juin 1949 :
Tel est l'exemple qu'il nous a donné (33). Aujourd'hui comme pour Blondel le service de l'intelligence de la foi demande une même écoute passionnée des questions des hommes de notre temps, et une même adhésion intérieure et confession extérieure du Christ de l'Evangile que l'Eglise, par la voix de Jean-Paul II, nous appelle à greffer au cœur des cultures de notre temps. (34)
L'intelligence de la foi, l'intelligible de l'existence : la vérité, lumière et vie. La fécondité théologique de Maurice Blondel est celle d'une œuvre, au sens fort du terme, d'un authentique chrétien soucieux de partager l'intelligence de la foi. Mais qu'est-ce donc que la théologie, sinon cette intelligence de la foi qui rend intelligible l'existence. Comme l'écrit Yvette Périco,
Pour beaucoup de nos contemporains, le pays de la vérité ne figure sur aucune de ces cartes dont l'imprimerie et la photocopie inondent le marché, même pas à titre d'utopie, de rêve ou de songe. De sondages en prévisions, notre imaginaire se rétrécit aux données recueillies par les sociologues ou proposées par les futurologues. Pour Blondel, la vérité est vitale. Et c'est pourquoi relire Blondel, c'est dépasser ce scepticisme amer et corrosif, cet agnosticisme distingué et distendu qui rendent la culture dominante de notre temps si allergique à l'idée même de vérité, d'une vérité une et unique, d'une vérité utile et nécessaire, d'une vérité rigoureuse et généreuse, d'une vérité belle comme la lumière, bonne comme le bon pain, ardente et féconde comme le levain, cette vérité du Verbe incarné dans le sein de la Vierge Marie, qui n'est plus un concept abstrait à rechercher, mais une personne concrète à aimer.
Pour Blondel, au sens le plus fort et le plus profond, comme il l'écrit dans le Vocabulaire de Lalande, la vie est essentiellement unité interne, réalité spirituelle et pensée concrète, comme il est dit du Verbe de Dieu : in Ipso vita erat et vita erat lux. La vie est lumière dans la mesure même où elle est portée par le Verbe de Dieu, source de vie et de lumière. Avec lui, nous surmontons les dissociations ruineuses. Il ne s'agit pas, comme certains l'ont cru, de remplacer l'adéquation de l'intelligence au réel par celle de l'esprit à la vie, mais de réintégrer l'adéquation de la pensée et du réel dans cette adéquation plus fondamentale, qui est celle de nous-mêmes à nous-mêmes, selon l'adage traditionnel où le chrétien accomplit son humanisme plénier en réalisant sa vocation divine : Agnosce dignitatem tuam. Reconnais, chrétien, ta dignité, et deviens dans ta vie de chaque jour ce que tu es appelé à être par l'amour de Dieu créateur, sauveur et sanctificateur. A l'aube du troisième millénaire, la démarche du philosophe d'Aix demeure exemplaire pour l'intelligence de la foi.
Sans doute, les exigences de la pensée contemporaine en matière d'apologétique et la méthode de la philosophie dans l'étude du problème religieux ne sont plus tout à fait les mêmes qu'au temps où Maurice Blondel proposait ses réflexions en la matière, voici un siècle. La pensée contemporaine a connu bien des avatars, et l'apologétique bien des déboires. Une conviction en tout cas s'est imposée, celle-là même que Lacordaire formulait avec force : « La vérité ne conserve les esprits qu'à condition de les conquérir sans cesse. » Car la vérité ne se propose jamais à l'état pur, elle est toujours, sans que celui qui la propose en ait conscience, elle est toujours inculturée. Et sans que celui à qui elle s'adresse le sache, elle ne rejoint jamais un terrain vierge, mais des personnes qui vivent et pensent sans souvent en prendre conscience, d'une manière déterminée ou plutôt conditionnée par la culture dominante. Le Pape Jean XXIII avec qui nous conclurons nos conférences de carême en a eu une conscience aiguë en proposant dans son discours d'ouverture du Concile oecuménique Vatican II, le 11 octobre 1962, il m'en souvient, de rechercher les manières nouvelles de partager la bonne nouvelle de l'Evangile, pour qu'elle rejoigne l'esprit et qu'elle atteigne le cœur de nos contemporains. Autre est le dépôt de la foi, disait-il, dans sa permanence, et autre le revêtement qui l'enveloppe et peut parfois l'obscurcir. Nous savons aujourd'hui, avec Maurice Blondel, que pour être perçue de manière équivalente, la vérité doit se dire de façon différente dans une autre culture que celle où elle a pris naissance.
Les débats Histoire et Dogme qui enflammèrent l'Eglise voici un siècle nous paraissent bien lointains. Un point en tout cas apparaît en vive lumière. C'est que les exigences de la pensée contemporaine sont incontournables et que la manière dont l'esprit contemporain pense doit évidemment être l'instrument que l'Eglise utilise pour annoncer la bonne nouvelle. La foi n'est pas un cri. Elle n'est pas non plus une recréation de la raison au sens ontologique, mais une reconstitution de la raison, au sens historique de l'histoire du salut. En charge du dialogue de l'Eglise avec les non-croyants, je me dois toujours de rappeler une présupposition nécessaire à ce dialogue, c'est qu'entre croyants et non-croyants il existe toujours un minimum de structure relationnelle universelle sans laquelle il n'y aurait aucune communication possible, qu'elle soit surnaturelle ou naturelle. La foi reconnaît cette possibilité qui découle de la création et permet la rédemption. Babel n'est pas le dernier mot de l'histoire de l'humanité. Et la Pentecôte sera toujours l'irruption de l'Esprit qui parle toutes les langues des hommes pour leur partager la bonne nouvelle de l'amour de Dieu. Loin à cet égard des débats de Bréhier et de Gilson sur le problème de la notion de philosophie chrétienne, l'exemple de Maurice Blondel est celui d'un philosophe croyant qui philosophe dans la foi. Car le fait de philosopher dans la foi met en cause aussi bien la philosophie que la théologie et les oblige à se confronter. Le transcendant n'est pas inaccessible et si l'infini se révèle à des esprits finis, il leur donne à penser infiniment. La connaissance ne s'épuise jamais dans l'une de ses composantes et est toujours en quête d'intégralité. En quête d'intériorité et d'identité, le penseur découvre au cœur de l'homme le besoin surnaturel. Et le philosophe établit, en toute rigueur de pensée, que l'homme aspire à une autre fin que naturelle et que le surnaturel se présente comme une hypothèse nécessaire qu'il ne saurait atteindre. Tel est l'aboutissement d'une analyse philosophique rigoureuse de l'action, c'est-à-dire de toute activité humaine, qu'elle soit métaphysique ou morale, esthétique ou logique, scientifique ou pratique. L'action vécue et réfléchie se situe au point de jonction de l'immanence et de la transcendance. Son analyse intégrale décèle le surgissement de la transcendance dans l'immanence. La méthode d'implication décèle en nous une fissure ouverte. Tous les êtres ne suffisent pas à remplir notre première exigence d'être. Qui ne voit pour l'Eglise aujourd'hui l'importance de la démarche blondélienne qui refuse de dissocier l'une de l'autre l'expérience religieuse et la structure intellectuelle qui la garantit et qui l'exprime ?
L'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu éprouve un besoin naturel de connaître et de comprendre le monde dans lequel il vit, les êtres qui le peuplent, la nature qui l'environne, le sens de sa vie et de sa mort. Longtemps unifié, le savoir humain peine à l'évidence depuis plusieurs siècles à retrouver une vue organique cohérente satisfaisante pour l'esprit. L'émergence des sciences modernes et leur spécialisation croissante, comme aussi les difficultés de concilier les acquis progressifs du savoir et les affirmations traditionnelles de la foi, ont provoqué comme une sorte de schizophrénie dans l'intelligence, une dichotomie dans la culture, et un éloignement progressif de deux visions du monde incapables d'intégrer les ordres différents de vérité dans une synthèse organique.
Pour nombre d'esprits cultivés, la foi que professe l'Eglise serait à ranger parmi les visions d'un passé depuis longtemps dépassé. Et en même temps la quête insatisfaite de réponses pertinentes aux questions essentielles : qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ?, nourrit une angoisse profonde devant les défis de l'existence et conduit souvent à chercher hors des Eglises de quoi combler les besoins du cœur, la soif de certitude, le désir d'infini toujours récurrent. Un écart dangereux s'est creusé entre la présentation du message chrétien et l'image du monde vulgarisée dans le public par l'enseignement et les médias. Alors que le scientisme simpliste apparaît toujours davantage comme ce qu'il est réellement, une science égarée hors frontières, le nouveau savoir rend comme insignifiantes et obsolètes certaines images véhiculées par une catéchèse dont les efforts d'adaptation et les tentatives de renouveau ne réussissent pas à combler le décalage fondamental avec la langue, les concepts, les images, les modes de penser et de s'exprimer des femmes et des hommes d'aujourd'hui, à commencer par les jeunes enfants dont l'imaginaire est de plus en plus modelé à leur insu par la culture médiatique dominante.
Il ne suffit pas d'affirmer qu'il existe deux ordres de savoir distincts, celui de la raison et celui de la foi, et qu'il ne peut y avoir en principe d'opposition entre ces deux ordres de connaissance, puisqu'ils dérivent l'un et l'autre, d'une seule et même source de vérité. Encore faut-il de façon pertinente établir entre eux une cohérence organique, une intégration réelle, faute de laquelle la connaissance scientifique qui a pour elle l'évidence constatable de ses retombées techniques élimine totalement les affirmations énoncées au nom d'une révélation dont les données répétées dans les énoncés traditionnels apparaissent sans portée réellement repérable et perceptible. Pour jeter un pont entre l'Eglise et le monde contemporain, comme le Concile Vatican II a voulu le faire par la Constitution pastorale Gaudium et Spes, il faut le construire avec des matériaux dont la solidité mise à l’épreuve permette le passage d'une rive à l'autre. En d'autres termes, il n'est pas de culture qui ne soit unifiée entre des ordres de savoir, distincts certes mais compatibles et complémentaires, au point qu'un réel échange s'établisse, une complémentarité s'affirme, une interdépendance se réalise.
A cet égard, ce ne sont pas des adaptations superficielles qui peuvent apporter des réponses satisfaisantes. Il y faut une véritable inculturation. Sous peine de schizophrénie ruineuse, le croyant a besoin de percevoir par son intelligence la vérité qu'il professe et que son cœur aime. L'Evangile n'est pas d'un autre âge, la bonne nouvelle est toujours neuve et toujours bonne, la figure du Christ ne cesse de rayonner, ses paraboles de nous toucher, son enseignement de nous émouvoir. Les saints de tous les temps sont nos contemporains les plus proches. La connaissance de la nature, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, prépare à reconnaître le Créateur de l'univers, à chanter son oeuvre avec les Psaumes, à l'adorer avec amour. Les connaissances accrues de la condition humaine à travers les acquis de la phénoménologie contemporaine ouvrent à notre esprit des profondeurs insoupçonnées, qui le portent comme à une vérification expérimentale du mystère d'amour qu'est la vie reçue, la vie donnée, la vie partagée, dans ses contradictions apparentes, et sa visée fondamentale. La vie est un mystère d'amour dont les sciences humaines conjuguées avec les sciences de la nature nous donnent de découvrir chaque jour davantage la profondeur. Le mal lui-même y apparaît inextricablement mêlé au bien, au point de vérifier de manière expérimentale la vérité exprimée par l'adage de Pascal en sa pensée lapidaire sur le péché originel : « mystère sans lequel tout est mystère. »
Si les contenus et les méthodes varient d'une science à l'autre, et si les termes employés eux-mêmes supportent des significations différentes, la visée de l'ensemble est la même, qui conduit à explorer toujours mieux la profondeur abyssale de la création et de la créature voulues par l'amour du Créateur. L'immanent n'est pas opaque, mais s'ouvre au transcendant, l'univers ruisselle d'intelligence, le visible est porteur de l'invisible, le matériel du spirituel, le sensible de l'intelligible. Nouer la gerbe de nos connaissances convergentes par le lien de l'amour qui leur donne naissance et les féconde, c'est l'effort millénaire sans cesse renaissant et sans cesse renouvelé d'une culture qui, bien loin de cesser d'être humaine en devenant chrétienne, trouve en ce surcroît de plénitude de quoi combler son irrémédiable finitude. Le témoignage irremplaçable de communautés chrétiennes bien vivantes atteste de manière irréfragable la nouveauté permanente et l'éternelle jeunesse de l'Evangile. Manifester l'harmonie entre le divin et l'humain, proposer dans le visible l'épiphanie de l'invisible, c'est le dynamisme même de l'incarnation du Christ, fils de Dieu et fils de la Vierge Marie, chemin, vérité et vie. En nous révélant le mystère de Dieu, le Christ nous révèle aussi le mystère de l'homme (36), et nous permet de surmonter le grand défi moral auquel notre génération est affrontée : harmoniser les valeurs de la science et celles de la conscience. Ces sont les moyens d'y parvenir qui demandent à être renouvelés dans la nouvelle culture.
La connaissance des réalités essentielles emprunte des chemins divergents, mais les voies scientifiques, philosophiques et théologiques, dans leurs épistémologies spécifiques, se conjuguent pour y parvenir. La raison explore la dimension plénière du réel, dont la foi et la science perçoivent, de manière différente et sans antagonisme, des données complémentaires. Et la présence de communautés chrétiennes au cœur de la foule solitaire de nos villes porte vivant l'amour de Dieu qui les anime comme une étincelle qui enflamme le monde. Minuscules et éparpillées étaient les communautés chrétiennes à l'âge apostolique, auquel le missionnaire Paul de Tarse écrivait, de sa prison qui ne pouvait enfermer son zèle missionnaire : « Que votre sérénité soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche. » (37) Yvette Périco a montré de manière remarquable la convergence d'un Maurice Blondel avec une Thérèse de Lisieux dans une même passion du réel (38). La pensée est liée à la vie, où l'amour est en acte dans le vécu du quotidien.
Venus d'horizons bien différents, Luc Ferry déclare : « L'amour est le lieu privilégié du sens. » et André Comte-Sponville : « L'essentiel est l'amour. C'est l'amour qui fait sens. » (39) Ainsi le trajet convergent de l'humanisation du divin et de la divinisation de l'humain dans la foi chrétienne se rencontre aujourd'hui avec la sécularisation de l'éthique et la perception moderne de l'amour. Et de manière assez inattendue à l'aube du troisième millénaire, s'affirme la persistance, voire même le caractère inexpugnable de la question du Sens. Le débat rebondit en même temps avec le refus d'une hétéronomie selon laquelle des principes de comportement viendraient à l'homme de l'extérieur comme des lois ou des dogmes révélés, alors que, pour le chrétien, avec saint Augustin, bien loin d'être sujet absolu extérieur, Dieu est au contraire intimo meo interior, plus intime à moi-même que moi. C'est un grand débat auquel j'ai consacré moi-même plusieurs années de réflexion au Secrétariat pour les non-croyants : un système éthique séculier - sans référence à un Principe transcendant - est-il durablement possible ? Peut-on fonder l'obligation morale sans Dieu ? (40)
La recherche du Sens dans l'immanence des décisions quotidiennes atteste sans conteste la permanence d'une certaine Transcendance. Où cette transcendance trouve-t-elle son fondement, son expression et ses critères ? Le rejet des références dogmatiques comme absolument hétéronomes et totalement extérieures au sujet humain et à sa liberté n'implique pas pour autant l'insignifiance du contenu de la théologie chrétienne. Comment dès lors formuler de manière intelligible pour la culture contemporaine le rapport entre le transcendant et l'immanent, le divin et l'humain, le bonheur et le salut, le quotidien et le sacré ? Si « l'amour est le lieu privilégié du sens » et devient de cette manière la norme essentielle de l'éthique, il est bien clair que l'éthique chrétienne, malgré les apparences, n'est pas une éthique de la loi extérieure, hétéronome, mais une éthique de l'amour, et donc de la loi intérieure de la liberté qui est au principe de l'antonomie de la personne. Le plus important est toujours l'homme. Pascal déjà nous en avertit : « L'homme passe infiniment l'homme » . (41) L'apport novateur de l’œuvre de Maurice Blondel est, à travers le suivi de l'analyse de l'action dans tout son déploiement, de parvenir à dégager une loi manifeste de l'agir humain, à savoir une inadéquation fondamentale entre la volonté voulante et la volonté voulue. (42)
Un mot encore pour conclure. Contrairement à beaucoup d'idées reçues, si la mission de l'Eglise aujourd'hui ne semble pas susciter tous les fruits escomptés, ce n'est pas parce que les chrétiens seraient insuffisamment présents au monde, mais au contraire parce que trop de chrétiens, présents au monde, ne semblent pas présents à Dieu. C'est la rencontre personnelle avec le Dieu de Jésus-Christ fécondée par l'Esprit-Saint qui donne aux chrétiens de partager leur expérience de Dieu. La conclusion de Maurice Blondel est aussi nette que paradoxale. L'homme se sait fini et il se veut infini, bien plus il veut l'infini. C'est Lui qu'il attend pour vivre sa vie en plénitude. La théologie se nourrit de l'expérience vécue de la foi. Pour le dire comme Président du Conseil Pontifical de la Culture, l'Eglise n'épuise pas sa mission en s'inculturant, selon l'expression devenue populaire et souvent mal comprise, mais en évangélisant les cultures, selon un processus toujours en mouvement et jamais totalement réalisé, en ce temps de l'Eglise qui est celui du déjà-là et du pas encore. Le fruit de l'évangélisation au cœur des cultures, c'est d'y porter le ferment évangélique qui donne naissance à de nouvelles cultures où l'accueil du don totalement gratuit de l'inépuisable mystère du Christ ne cesse de se traduire en de nouvelles floraisons issues de l'éternelle nouveauté de l'Evangile du Christ. Renouer le lien entre la philosophie et la foi, à un siècle de distance, demeure une exigence incontournable, pour laquelle la méthode blondélienne, et non certes la doctrine d'immanence, demeure incomparable. Car la foi ne peut que demeurer étrangère à l'homme, si son annonce ne rencontre pas en lui une correspondance intime qui l'ouvre à l'accueil de ce don gratuit. La pensée de Maurice Blondel ne cesse de témoigner tout ensemble de sa modernité et de sa fécondité. « Oui ou non, la vie a-t-elle un sens ? » (43) C'est à nous d'y répondre aujourd'hui, comme Maurice Blondel hier, avec toute la rigueur de la pensée et toute la ferveur de notre vie de foi, vécue, priée et célébrée en Eglise. Troisième dimanche de Carême, 23 mars 2003. 1. Maurice BLONDEL, Carnets intimes,
t. 1 (1883-1894), Cerf, 1961, p. 41.
|
| Tous droits reservés |
![]() |
Powered by all-in-web | Crédits ![]() |