Lettre
à un jeune chrétien du XXIème siècle
par Jean Boissonnat
Tu entres, à vingt ans, dans un nouveau siècle
qui est déjà une société nouvelle. C'est une chance
et c'est une charge. Voici un message transmis de générations
en générations, depuis deux mille ans, par des chrétiens
qui en portent témoignages.
Le message, c'est d'abord le messager : ce Jésus dont
nous parle l'Evangile. Il est Dieu pour nous, mais homme aussi, pleinement,
partageant totalement notre condition humaine. Celle-ci a donc, dans tous ses
aspects, une dimension sacrée. Notre engagement dans la société
n'est pas facultatif. Dieu a fait l'homme, social. Il l'a fait homme et femme.
Il nous a créés frères. Il nous a voulu à son image,
c'est à dire aimants, or il n'y a d'amour que dans la reconnaissance
des autres et par les autres. Il nous a confié le soin de gérer
la nature. Le chrétien ne peut pas être seulement un témoin.
Il prie et il agit. Un homme sur quatre, aujourd'hui, serait chrétien.
Alors, pourquoi tant de désarroi, tant de conflits, tant d'exclus ?
Nous ne pouvons pas prendre prétexte des insuffisances
de la société, des déceptions dans l'engagement, pour vivre
en retrait du monde ou simplement supporter ses contraintes sans prétendre
rien y changer. Si Jésus a soigneusement distingué religion et
politique, comme s'il avait pressenti les confusions et les abus que nous avons
commis à travers les siècles, ce n'est pas pour nous exempter
d'agir dans la société. C'est pour nous enseigner à le
faire autrement.
Nous avons traversé la "chrétienté"
comme une transition malaisée entre des sociétés païennes
dans lesquelles les princes étaient par définition des dieux,
et des sociétés modernes qui refusent aux religions le pouvoir
de faire la loi.Nous voici en charge d'inventer des formes nouvelles de la présence
des chrétiens dans la vie sociale. Après la laïcité-combat,
puis la laïcité-neutralité, nous devons faire vivre une laïcité-dialogue.
Nous n'enrichissons cette société que si nous y sommes présents
avec toute notre foi chrétienne.
Il est vrai que beaucoup ont réévalué
à la baisse les prétentions des révolutions, des réformes
de structure et des actions institutionnelles. Mais ce n'est pas parce que le
syndicalisme n'a pas fait disparaître toute forme d'exploitation, parce
que la Sécurité Sociale n'a pas empêché de nouvelles
exclusions, parce que le suffrage universel n'a pas toujours garanti le respect
des droits de l'homme, qu'il faut mépriser les acquis du progrès
social et de la démocratie politique. Rien de tout cela n'est d'ailleurs
irréversible. Pour un instant de lacheté ou d'inconséquence,
tout peux être compromis. L'un des peuples les plus cultivés d'Europe
a élu Hitler. La nation des Droits de l'Homme a accepté Vichy.
Dans ce nouveau siècle, les jeunes ne manquent pas de
chantiers. Le travail est à réinventer, dans un nouvel équilibre
avec la famille, la formation, l'action sociale et les loisirs. L'économie
de marché cherche des régulateurs. Il va falloir placer le pouvoir
politique aux dimensions des problèmes qu'il doit résoudre, c'est-à-dire
souvent au-delà des frontières nationales. La famille est à
reconstruire dans une société qui la réduit à l'harmonie
passagère d'un couple. Le mystère divin de la vie est protéger
contre ceux qui s'autorisent, au nom de la science, à la manipuler. La
nature est à soigner contre ceux qui l'épuisent sans ménagement.
Dans toutes ces actions, le fil conducteur sera l'attention
privilégiée aux pauvres. Pauvres en argent, mais aussi en affectation,
en savoir, en convictions.
La politique ne sera pas l'exutoire de nos amertumes mais le
lieu du débat général où se forge une volonté
collective.
La tendance naturelle de l'humanité est à fabriquer
de faux dieux : jadis la terre, la lune, le soleil ; dans le monde moderne,
le pouvoir, l'argent, le sexe. En proclamant que Dieu est seul Dieux, qu'il
l'est en Jésus-Christ, nous libérons la société
des idoles auxquelles elle s'est asservie, y compris ce déisme de confort
dont elle se berce volontiers aujourd'hui.
Si tu te réclames de l'Eglise, sache qu'elle aura plus
particulièrement besoin de toi. Que ce nouveau siècle ne passe
pas sans qu'elle se réunifie autour de son fondateur. Qu'elle guide le
peuple chrétien, attentive à ses attentes et à ses peines,
lucide et compatissante pour ses fautes, joyeuse de ses élans, confiante
en ses initiatives.
En fin de compte, c'est la richesse de la vie spirituelle,
de la tienne aussi, que dépendra la fécondité - souvent
cachée - de toute ta vie. Un poète a dit : "Dieu a créé
le monde, comme la mer a créé la terre, en se retirant" (Hölderlin).
A toi d'agir. Mets le cap de ta liberté sur la vérité.
Tu ne la connaîtras jamais parfaitement. Tu n'iras pas seul. Tu trébucheras.
Mais, à terme, c'est la vérité qui épanouira ta
liberté dans la charité.
Le chrétien n'est pas seulement un homme qui croit en
Dieu. C'est aussi quelqu'un qui sait que Dieu croit en l'homme.
Jean BOISSONNAT
président des Semaines Sociales de France,
novembre 1999
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