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Dans ce contexte, la ville de saint Irénée, berceau du christianisme en Gaule, est devenue l'un des hauts lieux du catholicisme social en France. Lamennais et Lacordaire s'y sont rendus pour essayer de comprendre la révolte de 1831. C'est dans le Lyon de cette époque que grandit Frédéric Ozanam qui, à 20 ans, en 1833, fonde les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul dont le but initial est de faire prendre conscience de la misère ouvrière à des jeunes gens issus de milieux aisés. Les conférences deviendront "une pépinière de catholiques sociaux" selon l'expression de J.-B. Duroselle. Invité par le conseil municipal de Lyon à donner un cours de droit commercial, Ozanam proclame : "L'exploitation de l'homme par l'homme, c'est l'esclavage. L'ouvrier-machine n'est plus qu'une partie du capital comme l'esclave des anciens". Vicaire dans le quartier populaire de La Guillotière, le Père Antoine Chevrier, fonde le Prado en 1859. Avant de devenir une association de prêtres voués à l'évangélisation du milieu ouvrier, c'est d'abord un lieu d'accueil et d'éducation d'enfants pauvres de ce milieu. Toutes ces initiatives sont regardées avec suspicion par la grande majorité des catholiques lyonnais. Si beaucoup d'entre eux se consacrent généreusement aux œuvres charitables, ils restent sous la coupe d'une grande bourgeoisie conservatrice et monarchiste qui rêve d'un retour à l'Ancien Régime et s'exprime à travers un grand journal, Le Nouvelliste, créé en 1879 par la puissante confrérie des "Messieurs de Lyon". Pourtant, à Lyon comme ailleurs, beaucoup de catholiques sociaux de l'époque proviennent de cette mouvance antirépublicaine : émus par la misère ouvrière, ils veulent résoudre ce qu'on nomme "la question sociale" mais ils restent d'autant plus conservateurs au plan politique, qu'ils voient dans les républicains des partisans du laisser-faire en matière économique. C'est l'encyclique Rerum Novarum, publiée en 1891, qui va accélérer l'évolution politique des catholiques sociaux. L'année suivante, Lyon se donne un instrument qui va jouer un rôle-clé pour favoriser cette évolution dans toute l'Eglise de France : la Chronique des comités du Sud-Est qui deviendra officiellement en 1909 la Chronique sociale de France. C'est une revue fondée par deux laïcs, un ancien employé des soieries, Marius Gonin, et un grand bourgeois, Victor Berne, pour soutenir la diffusion de La Croix de Lyon. Autour de cette publication, Marius Gonin fédère les groupes d'étude du Sud-Est. Écoles de formation de jeunes catholiques, ces groupes s'inscrivent à l'origine dans le mouvement de "défense religieuse", c'est-à-dire de défense des intérêts de l'Eglise contre la politique anticléricale des républicains. Ils vont s'en éloigner peu à peu pour obéir au pape Léon XIII qui presse les catholiques de France de se rallier à la République. Cette évolution de la Chronique entraîne sa rupture avec La Croix et elle devient un organe d'animation sociale. "Pour Gonin et ses amis, explique le Père Christian Ponson, historien et recteur honoraire de l'Université catholique de Lyon, la politique de défense religieuse contribue, en fait, dans l'opinion comme dans les urnes, à maintenir la domination des entreprises riches sur les travailleurs pauvres et à donner satisfaction à une bourgeoisie libérale, catholique ou non, plutôt qu'aux nouvelles couches de la société soucieuses de justice et de paix religieuse. Lors de l'offensive anticléricale des années 1904-1905, la Chronique reste sur la réserve. Gonin et ses amis estiment que la séparation entre l'Eglise et le peuple serait beaucoup plus grave que la séparation de l'Eglise et de l'Etat." Cette attitude exaspère les bien-pensants lyonnais. En 1907, le Nouvelliste dont la diffusion atteint alors 100000 exemplaires, fait campagne pour que l'archevêque, Mgr Coullié, condamne la Chronique sociale comme "moderniste" sur les questions sociales. Mais le primat des Gaules soutient la revue à laquelle collaborent activement l'avocat et penseur politique Auguste Crétinon, le juriste Emmanuel Gounot et le philosophe Joseph Vialatoux, disciple de Blondel et de Bergson, qui sera pendant plus d'un demi-siècle l'un des grands penseurs du catholicisme social. Le siège de la revue, rue du Plat, sera, jusque dans les années 1970, l'un des principaux foyers du catholicisme social en France. De nombreuses institutions sœurs y auront leurs locaux dont la maison d'édition liée à la revue et le Secrétariat social, né en 1907, laboratoire et service d'assistance de quantités d'œuvres sociales du Sud-Est, lieu d'échanges où se rencontrent syndicalistes et intellectuels, ouvriers et paysans, jeunes et anciens, prêtres et laïcs. C'est dans les locaux de la Chronique que sont nées, en 1904, les Semaines Sociales de France. Elles y ont eu leur siège jusqu'en 1973. Marius Gonin en fut le premier secrétaire général, conjointement avec le cofondateur, Adéodat Boissard, professeur aux Facultés catholiques de Lille (voir les numéros de La Lettre d'avril et juillet 2004). La première Semaine sociale eut lieu à Lyon du 1er au 7 août 1904. Elle a réuni 600 auditeurs, jeunes pour la plupart, dont 453 ont participé durant toute la semaine. Si Mgr Coullié lui apporta d'emblée son soutien, le clergé lyonnais fut très réservé. Pendant la session, la presse régionale a ignoré la manifestation. Mais ensuite, Le Nouvelliste s'est déchaîné, reprochant à la semaine sociale d'être un nouveau congrès démocrate chrétien et à l'un des orateurs, le P. de Pascal, professeur à la Catho de Lille, d'être "socialiste" parce qu'il avait rappelé le rôle social de la propriété. Dans les années suivantes, la campagne de dénonciation contre les Semaines Sociales prit une dimension nationale sous l'impulsion du Nouvelliste. Son directeur, Joseph Rambaud, qui enseignait à la Faculté de droit de la Catho, n'hésitait pas à contester la troisième partie de l'encyclique Rerum Novarum qui évoque l'intervention de l'Etat pour réguler l'économie car, professait-t-il, il faut laisser l'économie fonctionner librement : telle est la loi de Dieu. Si Mgr Coullié a défendu les Semaines sociales jusqu'à sa mort en 1912, son successeur, Mgr Sevin, proche de l'Action française, semblait prêt à faire droit aux accusations d'hérésie quand, en 1913, le pape Pie X intervint personnellement pour demander, en privé, aux détracteurs de cesser leurs attaques. Avant 1925, la Chronique sociale et tout ce qui gravite autour d'elle est regardé comme un corps étranger et dangereux par le catholicisme lyonnais dominant. La rue du Plat est néanmoins en connivence avec les nouvelles forces vives en train de croître dans l'Eglise. Des groupes d'études liés à la Chronique avaient été affiliés au Sillon. D'autres font partie de l'ACJF, l'Action catholique de la jeunesse française, bien implantée dans les paroisses lyonnaises où, à la veille de la Guerre de 1914, elle enthousiasme les jeunes vicaires. Victor Carlhan, riche industriel qui, avant la dissolution du Sillon en 1910, en avait été l'animateur lyonnais, soutient ensuite, en lien avec ses amis de la Chronique, plusieurs initiatives intellectuelles et religieuses destinées à jeter des ponts entre l'Eglise et le monde moderne. À partir de 1920, il assure la logistique du "groupe de travail en commun" dans lequel le philosophe grenoblois Jacques Chevalier réunit de jeunes universitaires qui ont nom Jean Guitton, Emmanuel Mounier, Jean Lacroix ou André Latreille, historien. Victor Carlhan soutient aussi le Père Remillieux à qui il donne les moyens de construire une nouvelle paroisse dans un faubourg ouvrier, et le Père Monchanin, qui avant de partir en Inde en 1939, exerce son ministère auprès des pauvres. Ce dernier participe aussi au groupe lyonnais d'études médicales, philosophiques et biologiques, animé autour de la Chronique sociale, par le docteur René Biot. En 1925, Marius Gonin est reçu à la confrérie des "Messieurs de Lyon", bastion du catholicisme contre-révolutionnaire. C'est un signe. La même année, la session des Semaines Sociales se tient à Lyon sur le thème de l'autorité. Des personnalités notoirement conservatrices apparaissent dans le comité de patronage. En 1926, Pie XI condamne l'Action française dont étaient proches l'archevêque, Mgr Morin, le doyen de la Catho et la direction du Nouvelliste. En 1926, les jésuites réinstallent à Fourvière leur scolasticat qui devient l'un des foyers de renouvellement de la pensée catholique en France avec de grands théologiens parmi lesquels se détache la figure d'Henri de Lubac. Cette "école de Fourvière" collabore étroitement avec la Chronique sociale. Le P. de Lubac y donne une série de conférences qu'il réunit en 1938 dans l'un de ses grands livres : Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme. Avec son confrère le P. Chaillet, Henri de Lubac participera sous l'occupation au lancement clandestin des Cahiers du Témoignage chrétien, organe de la résistance spirituelle. C'est à partir de l'arrivée de Pierre Gerlier à l'archevêché, en 1937, que le diocèse assume pleinement la floraison d'initiatives du catholicisme social lyonnais. Devenu prêtre à 41 ans, le cardinal avait été auparavant avocat et président de l'ACJF où l'on se voulait "sociaux parce que catholiques", selon l'expression d'un de ses prédécesseurs à ce poste, Henri Bazire. En 1940, l'archevêque charge la Chronique de coordonner toutes les œuvres sociales catholiques du diocèse. En 1937, après la mort de Marius Gonin, Joseph Folliet avait pris la direction de celle-ci. C'était un homme à la vaste culture et aux multiples facettes, dont la jovialité cachait de fréquentes angoisses, mais aussi une profonde spiritualité franciscaine nourrie de la fréquentation de la Bible et... des encycliques sociales. Il avait publié en 1930 une thèse en théologie thomiste sur le droit de colonisation, puis en 1933, après un séjour en Tunisie, une thèse en sciences sociales et politiques dénonçant "le travail forcé aux colonies". Après avoir été prisonnier de 1940 à 1942, il est entré dans la Résistance. Mais il proteste contre les excès de l'épuration. Dès 1955, il affirme dans La Semaine religieuse du diocèse de Lyon, "la légitimité des aspirations à l'indépendance du peuple algérien" mais il pense que celle-ci devra être l'aboutissement de plusieurs étapes. Il dénonce les attentats du FLN et aussi, avec le ferme soutien du cardinal Gerlier, l'utilisation de la torture par les forces françaises. Cela lui vaut des menaces de mort des partisans de l'Algérie française qui plastiquent les locaux de la rue du Plat en 1961. Après la décolonisation, Folliet prône la coopération avec les pays du Sud pour aider à leur développement. Dans ce but, il participe à la création de la revue Croissance des Jeunes Nations au sein du groupe des Publications de la Vie catholique dont il avait été en 1945 l'un des cofondateurs. Avec Gilbert Blardonne, il ouvre à Lyon un centre portant le même nom que ce mensuel. Lorsqu'il prend le secrétariat général de la Chronique, Joseph Folliet entre à la commission générale des Semaines Sociales. Il en devient secrétaire général, conjointement avec Georges Hourdin, en 1946 puis vice-président en 1954. Joseph Folliet est ordonné prêtre au Prado en 1968. Entre 1946 et 1972, au cours des sessions, il prononce 17 conférences (on dit alors "leçons") et anime 5 veillées religieuses. En 1964, il a la joie de participer à la Semaine sociale de Lyon - la quatrième dans sa bonne ville - qui réunit 5400 semainiers sur le thème : "Le travail et les travailleurs dans la société contemporaine". Ce sommet historique de participation annonce pourtant le déclin. Un an après la mort de Folliet, en 1973, la cinquième Semaine sociale de Lyon marque la mise en sommeil de l'institution qui renaîtra à Paris en 1987. À partir de 1965, une nouvelle génération prend le relais à la Chronique sociale. Celle-ci va se séculariser progressivement car les nouveaux animateurs, fidèles à l'air du temps, pensent que les chrétiens n'ont pas à se singulariser dans le champ social mais doivent agir avec leurs autres concitoyens. Dès lors, les Semaines Sociales apparaissent liées davantage à l'Université catholique et au groupe "Esprit" lyonnais, très actif, et animé par le philosophe personnaliste Jean Lacroix (1900-1986). Ce dernier fut un ami proche d'Emmanuel Mounier mais aussi de l'économiste chrétien - et lyonnais - François Perroux dont il a accompagné la recherche d'une "économie au service de l'homme". Dans la tradition lyonnaise du catholicisme social, il faut aussi situer Economie et Humanisme, fondé en 1941 à Marseille par un dominicain, le Père Lebret (1897-1966), et importé en 1943 à Lyon où ce mouvement a bénéficié du vivier local de militants engagés dans l'action sociale. Sa revue trimestrielle fait autorité en matière d'économie sociale et de développement solidaire. Économie et Humanisme associe études et action, analyse des réalités sociales par des enquêtes de terrain et conception de projets en matière d'insertion, de politiques urbaines, etc., en France et à l'étranger. "Économie et Humanisme" a pour matrice le catholicisme social, mais sans renier ses sources, elle a pris une certaine distance, explique le P. Hugues Puel. L'association a été influencée par la pensée de Maritain et de Mounier, mais la doctrine sociale catholique y est une matière à options. Son objet social est défini ainsi : "promotion d'une économie humaine dans un esprit spiritualiste". "Dominicain, j'y travaille depuis 1964 comme permanent, mais un représentant du provincial de l'ordre, siège au conseil d'administration. Actuellement l'association comprend 250 cotisants français et étrangers et emploie 17 salariés dont 12 chargés d'études." Bien d'autres organisations sociales chrétiennes ou d'origine chrétienne sont vivantes à Lyon aujourd'hui. Mais la Chronique sociale qui s'occupe de formation, d'édition et de recherche, n'a plus de lien avec l'Eglise. Vicaire général du cardinal Decourtray, le Père Christian Montfalcon avait ressenti cela comme un manque à la fin des années 1980. Il a sollicité des gens de milieux divers pour créer une Antenne sociale. Maurice Sadoulet, ingénieur, a répondu à cet appel en 1989, entouré de syndicalistes, d'enseignants et de divers acteurs de la vie économique. Expression lyonnaise du catholicisme social français, l'Antenne sociale est une voix autorisée de l'Eglise de Lyon sans être le porte-parole de la hiérarchie. Elle a choisi de se mettre au service du diocèse, de son évêque et des communautés chrétiennes pour donner des éléments d'analyse, de compréhension et suggérer des possibilités d'actions concrètes dans les domaines sociaux, économiques et politiques. Elle publie une lettre trimestrielle, des notes d'actualité et réunit des colloques. Dans les années 1990, elle a organisé trois semaines sociales régionales. Depuis l'an dernier, elle met sur pied des week-end destinés aux jeunes. Elle compte aujourd'hui 350 adhérents dont une cinquantaine de communautés ou d'associations et une trentaine de militants actifs. Après Maurice Sadoulet, René Valette, alors vice-recteur de l'Université catholique et ancien président du CCFD en a assuré la présidence en 1996. Il a mis l'accent sur l'attention aux plus petits, l'action avec et non pas seulement pour les plus pauvres. Luc Champagne, cadre infirmier, spécialiste de la pastorale de la santé a pris sa succession en 2001. Il siège au conseil des Semaines sociales de France dont l'antenne est adhérente. "Nous nous efforçons de développer le travail en réseau avec d'autres organisations chrétiennes ou laïques, déclare Luc Champagne. L'Antenne est adhérente des SSF mais aussi d'Economie et Humanisme et du Forum citoyen, créé par des associations lyonnaises à l'époque où Charles Million envisageait de gouverner la région avec le Front national. Cette menace s'est éloignée, mais il faut toujours réfléchir ensemble sur la démocratie et l'exercice de la citoyenneté. Les membres de l'Antenne sont tous engagés ailleurs, dans des milieux très divers. Nous ne voulons pas être seulement une instance de réflexion théorique, mais nous entendons travailler avec ceux qui agissent sur le terrain. Nous pensons ainsi être fidèles à nos grands anciens, Marius Gonin, Joseph Folliet et les autres".
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