1961 : La montée des jeunes dans la communauté des générations
48° Semaine Sociale
Reims

Mythes et valeurs de la Jeunesse
Joseph Folliet,
Vice-président des Semaines Sociales de France

I. LE MYTHE DE LA JEUNESSE
II. LES VALEURS DE LA JEUNESSE
CONCLUSION

Autant faire que de parler, il vaut mieux savoir de quoi l’on parle. Aussi, pour ingrate que soit la besogne, tâcherai-je d’éclairer par quelques définitions préalables, le titre un peu mystérieux de cette leçon.

La notion de mythe

La notion de mythe, riche et confuse, paraît offrir au moins trois sens.
Dans son acception traditionnelle – celle qui se rapporte aux diverses mythologies – elle désigne une histoire ou une anecdote dramatiques, de portée symbolique et à prétentions explicatives, l’expliquant concernant, de coutume, les origines premières de situations présentes. Ainsi parlera-t-on des mythes de Prométhée, d’Orphée ou de Pandore, dans la mythologie greco-latine, ou des mythes de Platon, celui du Banquet, celui de la République, par exemple ; l’histoire, dans ce dernier cas, touche, du reste, à l’apologue ou à la parabole. La caractère symbolique de la mythologie en fait la valeur, car elle résume, de manière imagée, la plupart des grandes situations humaines, ce qu’a bien vu Freud et dont il a quelquefois abusé.
D’après une signification plus présente, due à Georges Sorel, lui-même en dépendance de Bergson, le terme de mythe s’applique à une idée-force, tournée vers l’avenir et chargée, dans son imprécision même, d’un potentiel d’affectivité, qui lui confère une grande puissance d’action sur l’opinion commune. Par exemple, d’après Sorel en personne, le mythe de « la grève générale » ou, chez les révolutionnaires socialistes du siècle dernier, celui du « Grand Soir ». Ainsi comprise, l’idée de mythe s’apparente, de manière inattendue, à celle de concept opérationnel employée par les chercheurs scientifiques.
Enfin, selon une acception élaborée surtout par M. Roland Barthès [1], la notion de mythe se rapporte à un personnage réel ou imaginaire, agrandi aux dimensions d’un symbole et suscitant parmi les masses un courant d’admiration et d’imitation. Il ne faut point confondre cette notion de mythe avec celle de type littéraire [2]. Celui-ci peut devenir un mythe, comme Don Quichotte pour les Espagnols, ou demeurer un simple type, comme Harpagon ou le Père Ubu. L’exemple le plus frappant de ce genre de mythe serait peut-être fourni par certaines stars du cinéma contemporain [3]. Telle, pour prendre un exemple récent, Brigitte Bardot, la femme-enfant, ingénument perverse, devenue mythique à ce point qu’une exposition s’est servie de sa photographie pour personnifier le mal, tout simplement, ce qui, dit-on, n’aurait pas été du goût de sa famille. Encore toutes les stars n’accèdent-elles pas à la dignité du mythe. Gary Cooper, entre autres, n’a jamais tourné au mythe, peut-être parce qu’il était un trop bon acteur pour la stylisation et la simplification nécessaires à cette apothéose ; il a, tout au plus, incarné temporairement et plus vague, typiquement américain du reste, rattaché en même temps à la morale puritaine et au souvenir des pionniers, celui de l’homme contre la ville, le redresseur de torts, le sheriff des Westerns, qui engage, seul, la lutte contre les puissances du mal et les passivités de la foule.

En tout cas, et dans les trois sens, le mythe apparaît comme un phénomène d’opinion, une représentation collective correspondant parfois à ce que Iung appelle des « archétypes » [4]. Ce qui lui confère sa puissance de choc sur les consciences, c’est son caractère composite, à la fois conceptuel, affectif et symbolique. Il agit efficacement dans la mesure même où il reste vague, obscur, mystérieux.

La notion de valeur

D’une certaine façon, le mythe constitue une valeur. Mais l’idée de valeur, popularisée surtout depuis Nietzsche et tendant à devenir un cliché passe-partout, dépasse celle de mythe. Une valeur, c’est une réalité à laquelle l’opinion attache du prix, un concept ou un sentiment privilégiés qui servent à mesurer, à juger les autres conceptions ou les autres sentiments et qui déterminent des attitudes.
Une valeur ne va jamais seule. Les valeurs au contraire se groupent et se subordonnent, selon une hiérarchie qu’on appelle la table ou l’échelle des valeurs. Chaque groupe, chaque culture ou sous-culture possède son système individuel, témoins l’importance de l’initiation individuel et de l’épargne parmi les vertus bourgeoises, et la solidarité dans le monde ouvrier.

De plusieurs directions possibles

A partir de ces définitions, notre cours peut s’orienter dans plusieurs directions possibles.
Partant des mythes, nous pouvons étudier ou bien ceux qui se constituent autour de l a notion même de jeunesse, considérée abstraitement, en soi, le mythe ou les mythes de la jeunesse ; ou bien ceux auxquels donne sa foi une génération déterminée et historique de jeunes, les mythes d’une jeunesse, par exemple le mythe de la vie, si fort dans la génération la Belle Epoque, aux temps d’Ibsen et d’Henry Bataille, avec des formules qui semblent désormais aussi désuètes que les entrées de métro, comme « vivre sa vie » ou « se laisser faire par la vie ».
Partant des valeurs, nous pouvons envisager soit les apports objectifs et constants de la jeunesse bio-psychologique à la communauté des générations, les valeurs de la jeunesse, soit les valeurs auxquelles se montre sensible une génération donnée de jeunes : les valeurs d’une jeunesse , comme l’idée de révolution pour la jeunesse des années 1930, si répandue qu’elle allait de la révolution nationale des Jeunesses Patriotes à la révolution sociale des Jeunesses communistes, en passant par la révolution personnaliste et communautaire d’Emmanuel Mounier, d’Esprit et de l’Ordre Nouveau ;
Nous nous arrêterons à tous ces aspects, mais inégalement car nous insisterons avant tout sur les mythes et les valeurs de la jeunesse tout court, plutôt que sur ceux de la jeunesse contemporaine, de manière à ne pas doubler le cours de M. Pierre Badin, encore que nous ne puissions éviter tout recoupement.

I. LE MYTHE DE LA JEUNESSE

Le mythe de la jeunesse s’enracine dans les profondeurs de la conscience et de la subconscience humaines – avec l’inévitable regret des forces évanouies et des amours dissipés, avec les désillusions de l’âge mur, les décrépitudes de la vieillesse et l’effroi de la mort qui s’approche . La mythologie, le folklore et la littérature en portent également le témoignage. « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » dit le proverbe, ce que la sagesse lyonnaise paraphrase de la manière suivante : « Quand on est jeune, on a des dents et gin d’aulagnes (c’est à dire point de noisettes), quand on est vieux, on a des aulagnes et gin de dents ». Le mythe du Phénix, qui meurt pour renaître de ses propres cendres ; celui de la Fontaine de Jouvence, dans laquelle il suffit de se baigner pour retrouver sa jeunesse et que les conquistadores cherchèrent en Floride, autant de traductions symboliques d’un mythe plus profond. Quant à la légende de Faust, qui n’hésite pas à faire pacte avec le démon pour regagner sa jeunesse et conquérir l’amour de Marguerite, ses avatars successif, depuis le folklore médiéval jusqu’au film de René Clair, en passant par Marlowe et par Goethe, prouvent sa richesse psychologique.
Toutefois, dans ses formations extrêmes et dans la systématisation idéologique dont il a fait l’objet, le mythe de la jeunesse paraît assez récents, lié à des conditions comme l’allongement de la durée moyenne de la vie, la prolongation de la scolarité, l’accélération de l’histoire, qui avive les conflits entre générations, et la constitution des grands mouvements de jeunesse.

La conscience de la jeunesse

Certes, la conscience de la jeunesse, de son originalité, de sa précarité, de ses droits devant les anciens, ne date pas d’hier.
Nous la voyons se manifester dans la France médiévale avec l’antagonisme classique entre le roi et le dauphin, quitte à ce que le jeune prince, une fois parvenu au trône, continue exactement son père, après s’être toutefois débarrassé, par quelques moyens expéditifs, des vieux serviteurs du feu roi, les « marmousets », comme disait l’entourage de Charles VI. La fameuse continuité entre les générations des Capétiens, directs ou des Valois prend parfois la forme inattendue et brutale de la corde qui suspend les anciens ministres d’un souverain disparu au gibet de Montfaucon.
Il arrive qu’à certains moments de crise, cette conscience de la justice atteigne une dureté particulièrement vive et presque douloureuse. Ainsi, dans cette explosion de jeunesse que fit la Renaissance, lorsqu’à la chanson mélancolique de Laurent de Médicis :
Quant’é bella, gioviezza,
Che si s’fugge tuttavia,
Fait écho, chez nous la poésie d’un Ronsard, tout entière attachée à célébrer une jeunesse qui ne passe que trop vite et sans retour :
« Cueillez, dès aujourd’hui, les roses de la vie ».
Des motifs analogues se retrouveront chez les Elisabéthains, groupés autour de Gloriana, la jeune reine qui refusera énergiquement de vieillir.
Ou encore à l’avènement du jeune Louis XIV, environné de jeunes ministres et de jeunes maîtresses, quand Molière prend, dans l’Ecole des femmes, la défense du tendron Agnès contre le baron Arnolphe, « vieillard de quarante ans ».
Ou enfin, dans le mouvement romantique, durant ou après l’interlude napoléonien, avec le Sturm und Drang, germanique, la révolte de la « Jeune France » contre les « perruques », avec la gloire juvénile de Victor Hugo, avec les mouvements révolutionnaires auxquels Mazzini donna le nom significatif de « Jeune Europe ».

L’expression du mythe de la jeunesse

Mais ces éclats de jeunesse, si retentissants qu’ils soient, ne révèlent pas encore le mythe. Ils apparaissent comme des manifestations de vitalité ou comme les effets normaux des conflits entre générations.
Le mythe de la jeunesse, dans le sens précis de l’expression s’épanouit au 19ème siècle et, particulièrement , au cours des années qui précèdent la guerre de 1914. Il atteint presque immédiatement sa pleine stature dans l’Allemagne wilhelmienne, avec les mouvements dont l’ensemble forma plus tard la Jugendbewegung et, en premier lieu, le plus ancien de tous, le Wandervögel, les oiseaux migrateurs. Alors que, sous la conduite de Baden-Powell, le scoutisme initial se présente comme un mouvement éducatif groupant des enfants et des adolescents derrière des scoutmestres adultes, le Wandervögel est, au moins en théorie, un vrai mouvement de jeunesse, non seulement pour, mais par les jeunes, en réaction contre les adultes, contre la société constituée contre les valeurs régnantes. Aux cheveux tondus, aux grosses panses, au confort bourgeois des adultes wilhelmiens s’opposent les cheveux longs, la sobriété et le naturisme des oiseaux migrateurs, affirmant la supériorité de la jeunesse sur l’âge mur.
En France-dans le moment ou Péguy écrivait Notre Jeunesse-les débuts du mythe affectent des allures moins romantiques et plus intellectuelles Ils me paraissent coïncider avec la fameuse enquête d’Agathon sur les jeunes gens d’aujourd’hui, première d’une longue série d’enquêtes, celle d’André Lang, dans les Annales au lendemain de la première guerre mondiale, sur la « Nouvelle Géné », celle de l’Express, mise en œuvre par Françoise Giroud, sur la « Nouvelle Vague ». J’ai moi-même procédé à ce genre de consultations vers 1930, lorsque, dans l’Aube, je questionnais des « jeunes », parmi lesquels Emmanuel Mounier, Daniel Rops, Georges Bidault et Jean Luchaire. Ces noms suffisent à mesurer le chemin parcouru. Dans ces enquêtes, devenues un genre littéraire du journalisme, tantôt des adultes « se penche » sur les jeunes, pour employer le stéréotype consacré, les interrogeant avec un mélange d’espoir et d’inquiétude, tantôt les jeunes se définissent eux-mêmes, non sans quelque arrogance, par rapport à leurs aînés ; puis, comme il convient, ils vieillissent à leur tour.

Le contenu du mythe

Voilà dons le mythe lâché. Il ne fera que croître et embellir. Quel en est le contenu ? Il peut, je crois, se résumer en quelques thèmes simples.

D’abord la définition de la jeunesse comme une valeur en soi, qui ne suffit à elle-même, indépendamment de l’usage qu’on en fait. Elle paraît, dès lors, non point tant un passage qu’un état, dans lequel il convient de s’installer à demeure, et non point tant une catégorie sociale qu’une classe, qui doit se donner son organisation, ses structures et ses cadres.

Valeur en soi, elle est aussi la valeur suprême et totale, à laquelle toutes les autres valeurs se subordonnent. Perdre sa jeunesse, c’est perde un état de grâce. Devenir adulte, c’est trahir. Vieillir, c’est inévitablement, se détériorer et se dégrader. La maturité fait figure d’échec et la vieillesse de dégénérescence. L’argot et notre époque porte l’empreinte de ces conceptions lorsqu’il traite les jeunes adultes d’amortis, les hommes mûrs de croulants et les vieillards de ruines. De même le langage familier qui fait de l’adjectif vieux un explétif destiné à renforcer l’injure, alors que, dans les civilisations traditionnelle, il est un titre honorifique. « Vieux schnock », cette expression péjorative dit tout, à cause même de sa cocasse imprécision. La jeunesse est le sommet de l’évolution humaine, la plénitude de l’humanité. Seuls demeurent vraiment humains les anciens qui, quoiqu’il arrive et coûte que coûte, demeurent non point seulement compréhensifs et respectueux de leurs puînés, mais attachés aux jeunes classes d’âge.

Ainsi la jeunesse cesse-t-elle d’être une magnifique réalité pour accéder au rang d’idole – l’une des abstraction majuscules de la mythologie contemporaine.

Quelques manifestations du mythe

Comme toutes les représentation collectives, le mythe de la jeunesse vit à l’état diffus, plus fort ou plus faible, plus ou moins systématique selon les individus, les milieux et les moments.

De ces nombreuses manifestations, quelques-unes sont facilement perceptibles.

L’une des plus douloureusement comiques est le refus d’accepter le cours naturel de l’existence, que l’on peur constater aujourd’hui dans tous les milieux sociaux : ces vieillards qui refusent de « dételer » ; ces hommes faits qui jouent aux jeunes ; ces femmes plus que mûres qui veulent être les sœurs aînées – et encore tout juste aînées ! – de leurs filles. Le mythe de Peter Pan, le petit garçon qui ne voulait pas grandir, inventé par l’humoriste anglais J.-M. Barrie semble typique de notre époque – avec cette différence toutefois que nos contemporains préfèrent s’installer dans l’adolescence ou la jeunesse plutôt que dans l’enfance, car, par une étrange contradiction, d’ailleurs caractéristique de l’adolescent, il proclament très haut leur état d’adultes alors qu’ils en repoussent les dures exigences. La littérature d’aujourd’hui reflète ce refus depuis le grand cri plaintif de la comtesse de Noailles,
« Un jour, tu t’en iras pourtant de moi, jeunesse »,
Tu t’en iras, tenant l’amour entre tes bras. »

Jusqu'à l’adolescence prolongée d’un Montherlant ou d’un André Gide, qui n’ont, au fond, jamais dépassé la relève du matin et jusqu’au théâtre d’Anouilh, dont les pièces, noires ou roses, exaltent l’intransigeance de la prime jeunesse devant les démissions et les compromissions des adultes.

Manifestation analogue, la tendance montrée quelquefois par certains mouvements de jeunesse à la fermeture sur eux-mêmes, sans rapport avec la vie et l’activité des adultes, à la constitution de républiques de jeunes, autarciques et hermétiques. Chez nous, la tendance s’est probablement révélée au maximum sous le gouvernement de Vichy ; il suffit pour s’en convaincre de se rappeler les controverses qui mirent aux prises les Compagnons de France et, plus encore, la Jeunesse de France et d’Outre-Mer avec des mouvements plus orientés vers l’avenir comme l’Association Catholique de la Jeunesse Française.

Cette clôture de mouvements, comme le refus de la croissance, déterminent un phénomène assez nouveau : l’apparition de jeunes vocationnels, voire professionnels. Jadis, un jeune cherchait à se classer le plus tôt possible dans les rangs des adultes ; la tendance était même si profonde qu’on habillait les petits garçons ou les petites filles d’une manière qui en faisant des adultes en miniature. Maintenant que les adultes cherchent à prolonger leur jeunesse le plus tard possible, on voit des adultes faire, dans la jeunesse, une carrière bénévole ou rémunératrice. Dans la Jugendbewegung, j’ai connu de vieux messieurs qui croyaient rester jeunes parce qu’ils continuaient à porter un col ouvert, à entretenir des cheveux longs, bien que grisonnants, et à montrer des genoux nus, quoique pileux. Et, parmi nos propres mouvements de jeunesse, qui n’a rencontré journellement, de ces jeunes éternels, qui passent, sans transition, d’une jeunesse indéfiniment conservée à une maturité proche de la décrépitude ?… Certaines déformations du scoutisme, les persistances de l’âge scout chez les adultes, que Mounier appelait drôlement le « scoutisme » ne proviennent-elles pas de ces mêmes tendance ?

L’exploitation du mythe

Dans ce qu’il comporte de naïveté, le mythe de la jeunesse prête à l’exploitation. Les exploitations n’ont point fait défaut. On peut dire que toutes les révolutions du XXe siècle ont utilisé le mythe de la jeunesse pour embrigader le jeunes à leur service. Dans cette utilisation, d’ailleurs, la rouerie et la sincérité faisaient alliance, les utilisateurs du mythe s’en trouvant eux-mêmes victimes, comme dans tous les cas d’auto-intoxication psychologique.

Presque partout les révolutions nationalistes se sont opérées au nom de la jeunesse – et avec d’autant plus de facilités que la jeunesse est, généralement, la phase de la vie où le sentiment national atteint l’apogée de son intransigeance, dans la mesure où l’expérience et le réalisme politique ne le tempèrent pas encore, et où les libertés collectives se conçoivent, comme les libertés individuelles, sur le type de l’indépendance absolue. Les Jeunes Turcs – qui, d’ailleurs, n’étaient pas tous jeunes par l’âge – ont engendré, dans le monde entier, une postérité innombrable.

Le fascisme italien a su profiter de ces dispositions et la marche sur Rome s’est faite sur le rythme dansant de la chanson : Giovinezza, laquelle, du reste, n’était qu’une adaptation d’une chanson plus ancienne, en vogue chez les jeunes Italiens au temps où se publiait, à Florence, la revue nationaliste, Il Leonardo – et d’ailleurs cette version n’était qu’un démarcage d’un chant plus ancien : O Gioventù, primavera della vita. Les fascistes n’avaient par le droit de vieillier ; Mussolini le leur montra, lorsqu’il organisa, pour ses ministres, des épreuves éliminatoires, parmi lesquelles le franchissement d’une haie de baïonnettes et des sauts à travers des cerceaux enflammés, de manière à ne garder que ceux qui conservaient leur jeunesse physiologique. Seul, le Duce avait le droit à la vieillesse et il ne se priva pas de l’exercer.

L’hitlérisme, à son tour, confisqua la Jungendbewegung et en fit la Hitlerjugend. Elle l’avait peut-être mérité par son abstentionnisme dans la communauté nationale et par sa défiance de la politique, laquelle lui rendit mépris pour mépris. Les hitlériens trouvaient même la jeunesse déjà trop âgée ; ils voyaient dans l’adolescence le meilleur âge pour le nazisme – l’âge de la croyance inconditionnée et du dévouement total au Führer. Ils ne se trompaient point, comme peuvent en témoigner les anciens prisonniers qui travaillèrent en kommando, avec le souvenir des horribles gamins, dont la hargne orgueilleuse contrastait avec la bienveillance quasi-générale des adultes. Les jeunes hitlériens chantaient le chant de la Jugendbewegung : « Wir sind jung und das ist schön… Nous sommes jeunes et c’est beau ». Ils allèrent le chanter devant Stalingrad.

Quant au communisme, il a, lui aussi, embrigadé les jeunes dans le Komsomol et spécule sur le mythe de la jeunesse, habilement confondu avec ceux de la révolution et du renouveau. Ce n’est point par hasard qu’il a clamé et répandu le slogan sur le Communisme, jeunesse du monde.

Les exploiteurs du mythe, quels qu’ils soient – et il y en a en dehors de ceux que j’ai nommés – proclament leur amour pour la jeunesse. Ils l’aiment, oui, mais comme les vieillards aiment la jeune Suzanne ou comme l’ogre la chair fraîche du Petit Poucet. Ces adultes ou ces vieillards flagorneurs, dont les jeunes doivent apprendre à se défier, me font penser à ces vieux alchimistes qui espéraient retrouver leur jeunesse dans un bain de sang jeune.

Le mythe devant la critique

Le mythe idolâtrique de la jeunesse ne résiste d’ailleurs pas à la critique.

Elle montre, d’abord, que, malgré son apparente simplicité la notion de jeunesse et complexe. L’analyse la décompose en plusieurs catégories : la jeunesse biologique, affaire d’âge, et de croissance, la jeunesse psychologique, laquelle n’évolue pas toujours de pair avec la précédente, la jeunesse juridique, qui recouvre les divers stades de la minorité, la jeunesse économique, qui dure autant que les années d’apprentissages, la jeunesse socio-culturelle, enfin la jeunesse spirituelle, la disponibilité de l’esprit et du cœur, qui n’est par nécessairement liée à l’âge, encore que les vertus qu’elles suppose éclosent mieux, généralement, chez les jeunes que chez les adultes ou les vieillards. La jeunesse biologique elle-même comporte plusieurs phases très distincts, depuis la transition de l’adolescence jusqu’au stade du jeune adulte. L’une des erreurs qui contribuent au mythe de la jeunesse semble résider, précisément, dans la confusion entre la jeunesse bio-psychologique et la jeunesse spirituelle.

Cette jeunesse bio-psychologique est, assurément, une situation enviable, qu’on regrette toujours quand on l’a perdue.

« Quand on est jeune, on a des matins triomphants », dit le poète. Les matins de la maturité et de la vieillesse triomphent moins. Reste que, pour enviable qu’elle soit, la situation de jeunesse est, comme le « vert paradis des amours enfantines » moins agréable que ne la jugent ceux qui l’ont définitivement quittée. Le temps des matins triomphant est aussi celui des nuits obscures, des examens, des choix difficiles, des crises des perspectives illimitées ou, plus exactement, indéfinies, elle n’en trouve pas moins des limites dans ses insuffisances mêmes. Elle peut beaucoup, mais ne sait pas. Bien qu’elle profite des connaissances accumulées par les générations antérieures et manque de connaissances, surtout de connaissances appliquées et, plus encore, de ces expériences décisives qui font un homme. Elle représente des possibilités plus que réalités, la puissance plus que l’acte et l’avenir plus que le présent.

Ajoutons que la situation de jeunesse est passive et qu’elle ne suppose donc point d’autre mérite que l’âge de naissance. L’état adulte se conquiert et c’est, précisément, la tâche de la jeunesse que de le conquérir. Dans la mesure même où elle est activité, la jeunesse, elle resterait dans la passivité. Elle a ses qualités propres, sur lesquelles nous insisterons dans la deuxième partie de ce cours, mais elle n’est ni un miracle ni une magie. Le fait brut de la jeunesse ne suffit pas à qualifier intellectuellement ni moralement un animal raisonnable. Selon toute vraisemblance, un jeune imbécile ne fera jamais qu’un vieil idiot et un jeune débauché qu’un vieux marcheur.

Pour tout résumer, la jeunesse, si elle est une situation ou plutôt une série de situations, n’est pas un état, mais un passage, pas un terme, mais un acheminement. Elle passe par définition. Comme toutes les routes, elle tend vers un but qui est l’état, adulte, l’âge des responsabilités. La mythifier, c’est la mystifier, car c’est l’arrêter en chemin et la détourner de son but.

Mais la nécessaire critique du mythe de la jeunesse pècherait par exagération, si elle nous amenait à nier ou à sous-estimer les valeurs de la jeunesse, auxquelles trop d’adultes, méritant vraiment l’épithète d’amortis, deviennent insensibles. Peu d’adultes, semble-il ont le bonheur de se rappeler lucidement ce que furent leur jeunesse et leur enfance. A ceux qui ont reçu le don du souvenir, il appartient de leur ouvrir les yeux sur les authentiques valeurs de la jeunesse.

II. LES VALEURS DE LA JEUNESSE

Car il y a des valeurs constantes de la jeunesse, que chaque génération met en œuvre à sa mode. Il arrive que les adultes, rassis et rassasiés, s’en impatientent ou s’en moque, selon la formule vulgaire et bien connue : « ça leur passera avant que ça nous reprenne ». Ils ont tort ; ces valeurs de jeunesse portent leur tribut au bien commun de l’humanité et il faut plaindre les jeunes qui s’en trouveraient dépourvus, car ils n’auraient, de la jeunesse, que l’âge et l’apparence. Elles sont précieuses et il faut les estimer à leur juste prix – à condition de ne pas les « mythifier » et de considérer qu’elles ne sont pas les seules vertus rattachées à l’âge, car il existe aussi des valeurs d’enfance, des valeurs de maturité et même des valeurs de vieillesse.

Le dynamisme

Parmi les valeurs de jeunesse, l’une des plus évidentes est celle que nos contemporains appellent, d’un vocable imprécis, pompeux et commode, le dynamisme et que nous appellerions la vitalité, à la fois physique, psychologique et spirituelle. La jeunesse est l’âge de la course, de l’élan, de l’exploit sportif ; l’âge aussi, pour quelques uns, des longues nuits studieuses où ils se donnent, à force de lectures, une « encéphalite » intellectuelle, comme on l’a dit plaisamment ; l’âge enfin, pour quelques autres, des grandes avancées spirituelles, faites, pour ainsi dire, par bonds, par accès d’enthousiasme et de générosité, c’est l’âge où la bergerette Jeanne d’Arc sauve la France et où le « petit Ozanam » refonde le mouvement social catholique. Bien sûr, un tel dynamisme fait du bruit et même tout un remue-ménage ; il pousse, déconcerte et dérange les adultes, enclins aux installations du confort matériel et intellectuel, des spiritualités habituées. Mais, dans son bruit et son incohérence même, il apparaît comme sympathique et comme indispensable au progrès humain.

Qu’on se garde, pour autant, de le mythifier, car, dans ce cas, il deviendrait le culte du bruit pour le bruit et du changement pour le changement, quand il ne constituerait pas le simple « ôte-toi de là que je m’y mette » professé, dans certaines générations d’arrivistes, par de jeunes loups aux dents blanches et longues.

L’innocence de l’intellect

Au dynamisme, s’ajoute une vertu moins voyante, mais aussi précieuse, que je me permettrai d’appeler l’innocence de l’intellect. Elle se manifeste par des qualités propres au jeunes.

Et, tout d’abord, par une capacité d’étonnement, d’émotion et d’admiration devant un monde récemment découvert, tout neuf et pour ainsi dire, frais lavé, comme devant des valeurs éternelles, mais personnellement redécouvertes et réacquises – capacité que ne montrent plus beaucoup d’adultes dont l’accoutumance et la satiété émoussent les impressions et les émotions. Les gens d’âge mûr s’égaient parfois de voir les jeunes redécouvrir l’Amérique, c’est-à-dire des vérités qu’ils regardent comme premières et banales. Mais l’Amérique ainsi découverte par les jeunes n’est par leur Amérique, précisément parce que la jeunesse la rénove par la nouveauté même de son regard. Et que les admirations des jeunes puissent tomber à faux, ce n’est point une raison pour les en dégoûter ; il suffit de leur proposer des objet plus dignes.

Parce qu’ils découvrent ou redécouvrent, les jeunes remettent en question beaucoup de situations acquises. Comme on dit, ils refont volontiers le monde par la pensée et la parole. Ils projettent sur l’avenir leur imagination. La plupart des adultes n’aiment guère qu’on remette en cause le monde où ils ont fait leur niche et des aménagements dont ils se rappellent ce qu’ils leur ont coûté. Les critiques des jeunes leur semblent provenir de l’impatience et de l’illusion. On connaît la formule « Révolutionnaire à vingt ans, conservateur à quarante ». Mais la critique et les doutes, méthodiques ou non, qu’elle déclenche sont la condition même du progrès.

Et, d’autant, qu’après tout, les jeunes connaissent mieux que les adultes le monde où ils font leur entrée – non point, sans doute, encore par une connaissance scientifique qui leur fait défaut, mais par une connaissance intuitive, par un sens du présent et un flair de l’avenir immédiat, à l’absence desquels les aînés ne peuvent suppléer que par l’étude. Beaucoup d’adultes ne comprennent plus leurs temps, car ils s’attardent aux conceptions de leur jeune âge ; d’autres ne le comprennent que par la réflexion et l’analyse ; les jeunes sont de leur temps, ni plus ni moins. Je m’en rends compte à chaque fois que je vois des jeunes identifier au son la marque d’une auto – performance dont je me sens bien incapable.

Bien sûr, il importe, une fois encore, de ne point mythifier cette qualité. A le faire, on tomberait dans le culte de l’inexpérience et, plus encore, de l’incompétence. La jeunesse sent et devine plus qu’elle ne sait. Comme l’a bien vu William Blake, l’innocence et l’expérience s’opposent et la seconde se forme au détriment de la première. Songs of innocence…Songs of experience. Mais, si l’expérience est précieuse, l’innocence ne l’est par moins, elle est même la condition d’une expérience véritable.

La disponibilité

Par son dynamisme et l’innocence de son intellect, la jeunesse montre une extraordinaire disponibilité. Elle n’est pas encore fixée, alors que l’adulte est fixé parfois jusqu’à l’enlisement ; elle n’a pas encore fait ces choix, alors que l’adulte à dû arrêter les siens et qu’ils ont contribué à le rendre adulte, en lui conférant des responsabilités qu’il doit assumer. La jeunesse est le temps des disponibilités et, pour recourir au langage des théologiens ; celui des futuribles ; si elle est riche, c’est de traites tirées sur l’avenir.

Reste qu’elle est aussi l’époque où les choix doivent s’opérer ou se préparer – et la préparation est déjà une manière de choix. Vocation et état de vie, profession, fiançailles et mariage, tout se décide, communément, entre la dix-huitième et la vingt-cinquième année. Et souvent aussi le choix idéologiques. Refuser de choisir pour garder la disponibilité de la jeunesse et pour éviter les inévitables et douloureuses mutilations de l’âge adulte, lorsqu’il passe de la puissance à l’acte, c’est refuser de croître et même de vivre. Le Nathanael d’André Gide propose un fâcheux exemple. Il garde les bras étendus, mais sur le vide. Voulant trop embrasser, il n’étreint que le néant. Et le semblant de jeunesse qu’il conserve n’est qu’un mensonge, progressivement démenti par la réalité, à mesure qu’advient l’âge de la calvitie, des rhumatismes et du cholestérol.

La capacité d’espoir

A la disponibilité, à l’indéfini des possibilités, correspond une capacité d’espoir qui donne à la jeunesse l’un des charmes et, n’attend plus rien de la vie – que la mort. L’adulte n’en attend plus grand chose que la poursuite des activités auxquelles il se consacre et le maintien des situations conquises. Le vieillard vit dans le passé et l’adulte dans le présent. Le jeune se tourne vers l’avenir et tout l’y pousse, puisque le présent n’est pour lui qu’un passage. Sa vitalité même et la confiance qu’elle lui inspire, son naturel désir de bonheur lui font entrevoir cet avenir sous les couleurs heureuse. Si le monde qui l’entoure lui semble imparfait, il ne doute point qu’il le changera pour le mieux. Il n’a pas besoin de se forcer à l’espoir comme l’adulte – sauf dans les cas extrêmes où des expériences néfastes le plongent dans un désespoir à la tentation duquel il résiste parfois moins bien que l’homme mûr. Ce n’est pas sans raison que Péguy présente l’Espérance sous les traits d’une petite fille.

Ainsi la « jeune espérance » vient-elle rendre cœur à l’humanité. Mais cette capacité d’espoir que montrent les jeunes est plus spontanée que réfléchie, biologique plus que raisonnée. Aussi ne faut-il point en faire un mythe, car il aboutirait d’abord à l’illusion, puis, fatalement, à la désillusion. La mission des adultes ne consiste point à désillusionner les jeunes, à les « doucher » - tâches à quoi ils s’adonnent trop souvent avec une cruauté issue de leur désillusions propres – mais à encourager leurs espoirs, tout en les ramenant au sens du réel et du possible.

L’intransigeance

Dédaigneuse des installations, n’ayant pas encore choisi, liée par des responsabilités limitées qui portent avant tout sur la préparation de l’avenir, forte de la vitalité qui bouillonne dans ses veines, la jeunesse s’oppose à l’état adulte par son intransigeance, par son refus des compromis, des cotes mal taillées et des compromissions, par son mépris des démissions explicites ou implicites. Elle entre facilement en révolte. Non seulement je ne lui reproche pas, mais j’irai jusqu’à dire même que cette « révolte des jeunes » me paraît, dans une certaine mesure, nécessaire, même si elle affecte parfois des formes un peu ridicules. Je me défierais d’un jeune homme ou d’une jeune fille qui accepteraient trop vite et trop bien le monde qui les entoure, sans indignation contre les désordres établis. Les révoltes et les ruptures de ma génération n’ont point été inutiles et ces souvenirs me rendent complaisant aux révoltes des générations nouvelles. Puisque nouvelle vague il y a, il faut se rappeler que les vagues ne sont pas toujours caressantes.

Mais la révolte des jeunes ne saurait être exaltée en mythe, à moins de sombrer dans l’irresponsabilité, l’impuissance ou la destruction. Les compromis auxquels l’adulte se voit contraint résultent, pour une part d’une acceptation raisonnable de ses responsabilités devant celles d’autrui ou devant une force des choses avec laquelle il lui faut composer. Poussée à l’absolu, l’intransigeance devient parfois un moyen commode pour éluder les responsabilités concrètes au nom de principes abstraits. Et quant à la révolte pure, elle peut tomber ou dans un « révolutionnarisme » verbal, ou dans une rage impuissante, ou dans un nom-conformisme généralisé qui n’est qu’un conformisme à rebours. Le mythe de James Dean, le garçon, le jeune dieu du refus, si fort dans une certaine couche de la génération nouvelle, nous en connaissons la fin : la mort, aveu d’impuissance et dérobade devant les responsabilités. Le mythe d’Elvis Presley, faune du rock’n’roll et les paradis artificiels de la beat-génération ne sont que des formes contemporaines de l’éternelle évasion, donc un nouveau refus des responsabilités.

L’apport de la jeunesse à la communauté des générations

Telles nous paraissent donc les valeurs permanentes de la jeunesse – celles dont chaque génération successivement, presque malgré elle et du seul fait de son existence, apporte le cadeau à la communauté et à l’histoire. Péguy montre la petite Espérance entraînant ses deux grandes sœurs la Foi et la Charité : image profondément symbolique.

Quoi qu’en pensent ou qu’en disent les adultes et les vieux, souvent décontenancés ou agacés, voire exaspérés par les impatiences et les naïvetés des jeunes, ces valeurs sont nécessaires. Elles sont comme le chant, toujours nouveaux, qui rythme la marche des générations. Elles jouent, dans la société un rôle comparable à celui du sang frais pour l’organisme animal ou des courants marins qui empêchent les eaux océaniques de stagner et de se corrompre. Elles réveillent les adultes, bousculent leurs stéréotypes mentaux et leurs habitudes, leur interdisent de transformer leur inévitable installation en sommeil et les contraignent à orienter le présent vers l’avenir. Elles font un contre-poids indispensable à l’influence des vieillards sur la société et, si les jeunes se comportent parfois en enfants terribles, leurs présence, du moins, ne permet pas aux anciens de se transformer en grands-pères terribles. La science-fiction contemporaine, avec Michel Carrouges notamment, a parfois envisagé l’hypothèse où les progrès de la biologie pourraient assurer aux vieillards une proverbe, la vieillesse saurait et pourrait à la fois. Mais il paraît vraisemblable que, par excès même de savoir, ces vieillards aux jeunes artères ne pourraient pas grand-chose et qu’il instaureraient une société stagnante, car, dans notre fragilité humaine, l’illusion et l’imprudence même sont les conditions de la nouveauté. Une société de macrobites engendrerait inévitablement le tedium vitae et se verrait contrainte de chercher un refuge dans l’euthanasie.

J’irai même jusqu’à dire que l’adulte, s’il veut être un humain complet, doit conserver, dans la mesure du possible, certaines valeurs de jeunesse, par exemple, un minimum de disponibilité i ntellectuelle et morale, un minimum de générosité par delà tous les calculs de la prudence. C’est particulièrement nécessaire pour les adultes qui ont des rapport constants avec les jeunes, pour les pères et mères de famille, pour les éducateurs. S’ils ne gardent point le souvenir de quelques valeurs de leur propre jeunesse, il ne pourront ni engager ni poursuivre le dialogue entre les âges et les générations, se voyant ainsi condamné aux monologues inefficace ou autoritaires.

Comme nous l’avons noté en cours de route, le danger consiste dans une « mythification » de ces nécessaires valeurs. Quand elle est le fait des jeunes, elle est simplement désagréable et un peu risible. Quand elle devient celui des adultes qui, par démagogie et pour conserver, comme on dit, l’audience de leurs cadets, se mettent à flatter la jeunesse au lieu de la servir, elle apparaît comme spécialement périlleuse et provoque des mystifications qui peuvent aller jusqu’à l’escroquerie sanglante.

Quelques valeurs de la jeunesse actuelle

Concernant les valeurs spécifiques de la jeunesse présente – celles qui charrient les « nouvelle vagues » -, je serai bref, à la fois pour me point faire double emploi avec les leçons précédentes et aussi parce que, comparée aux générations antérieures, cette jeunesse me paraît plutôt réaliste et peu tentée par les mythes.

Bien sûr, on découvre, parmi ces jeunes, quelques grands vœux communs : celui de l’efficacité, celui du bonheur. Dans leur conscience commune, quelques personnages de l’époque se dilatent en mythes : un James Dean, avant-hier, une Brigitte Bardot, la femme-enfant, hier, mais leur influence et leur gloire passent vite. Il y a un an, on rencontrait, à tous les coins de rues, des sosies volontaires de Brigitte Bardot, avec leur coiffure en nid de cigogne et leur moue désabusée. Les exemplaires s’en raréfient.

L’efficacité

Parmi les valeurs de cette génération réaliste, nous voyons prédominer, chez les garçons particulièrement, le goût de l’efficacité – une efficacité immédiate ou, du moins, à court terme, aux résultats facilement perceptibles. Cette efficacité est volontiers conçue d’après les expériences de la technique, on dirait presque de la mécanique. Comment s’en étonner, puisque, dans cette couche d’âge, les techniciens de toute nature et tous degrés tendent à constituer la fraction prédominante, dont les conceptions finissent par s’imposer à la masse ?… Après tout, cette génération n’est-elle point celle qui peut en conclure que, si le ciel même ne fait plus limite à l’efficacité des techniciens, toutes les autres limites à la puissance de l’homme s’évanouissent du même coup ? Ne pourrait-on l’intituler la promotion des spoutniks ?

A la notion technique ou technicienne de l’efficacité se joint une notion sportive – celle qui naît devant le spectacle des records et des performances, l’homme paraissant entraîné à se dépasser, même lorsque, simplement, la force et la souplesse de ses muscles se trouvent en jeu. Ne parle-t-on point, au reste, de la « technique » d’un boxeur ou d’un coureur cycliste ?

Cette valeur ne va point sans quelque danger d’abus. Le désir d’efficacité immédiate peur conduire à un brouillage dans la hiérarchie des valeurs, qui a, pour conséquence, un pragmatisme assez prosaïque, voire la prévalence d’une « morale de situation », caractérisée par l’oubli des principes – déviations dont nous pouvons constater de nombreux exemples chez les jeunes et chez les adultes. Le respect de la technique peur dégénérer en esprit technocratique, le culte du sport se dégrader en idolâtrie du muscle.

Il y aurait, de ce point de vue, une médiation à instaurer sur le mythe de « Superman », qui nous vient d’Amérique et dont la présence dans les bandes illustrées des journaux montre le succès auprès de certains milieux populaires. Superman excelle sur tous les plans de l’efficacité sportive. Il est infatigable, imbattable. Pratiquement, ni sa volonté ni son pouvoir ne connaissent de limites. Et ce Tarzan supérieur, frotté de science, résout tous les problèmes de la façon la plus rapide, la plus simple, selon la méthode bien connue dont Alexandre se servit pour dénouer le nœud gordien. Dans tout ce qu’il présente de simpliste et de caricatural, le mythe de Superman nous offre pourtant le même genre de leçon qu’un miroir convexe, lorsque nous y regardons notre visage.

Le bonheur

Chez les filles, l’appétit du bonheur, l’emporte sur le goût de l’efficacité – ce qui ne signifie point, que l’idée de bonheur ne trouve point sa place dans l’esprit des garçon. Les deux tendances, sinon une réussite ? La notion de bonheur apparaît comme liée, à d’autres notions, quelques unes assez terre-à-terre, le bien-être, le confort, la santé, d’autres, au contraire, élevées et nobles, l’amour conjugal et familial. Il y a deux siècles, le bonheur, pour prendre le mot de Saint-Just, était une idée neuve en Europe ; il est aujourd’hui, une représentation commune, une aspiration générale.

Il comporte, lui aussi quelques équivoques et certains périls. On parlera volontiers d’un « droit au bonheur ». Cette expression ne signifie par grand-chose, dans la mesure où le bonheur est une expérience personnelle, issue de la liberté. Ce qui constitue un droit, ce sont les conditions matérielles du bonheur, un minimum de bien-être et de sécurité, mais qui ne saurait se confondre avec le bonheur lui-même, car, si elles y contribuent, elles ne le font point. A beaucoup, le bonheur apparaît comme une sorte d’effet technique, le résultat de recettes correctement énoncées et appliquées, notamment de recettes psychologiques ; mais, une fois de plus, si ces recettes ont leur utilité, si les techniques psychologiques ne sont point méprisables, elles ne sauraient déterminer le bonheur, précisément parce que le bonheur humain ne résulte point du déterminisme, mais de la liberté. D’autres, enfin, confondent le bonheur avec la liberté de l’amour et ce qu’il faut bien appeler la licence sexuelle, pour ne point recourir à des termes plus crus. Le résultat de cette confusion, le titre d’un roman contemporain, dont le succès fut symptomatique, a le mérite de nous l’indiquer : Bonjour tristesse, le désespoir même se trouvent au bout de certaines expériences, conduites au nom du bonheur.

Mais ni les abus, ni les équivoques, ni les dangers ne doivent fermer les yeux des adultes sur les éléments positifs véhicules par les valeurs des nouvelles générations. Il est bon de rechercher l’efficacité, puisque, d’elle-même, l’action tend vers un résultat et que le goût de l’échec est une des pires formes de romantisme. Il est bon de souhaiter le succès, lorsqu’une telle visée, orientée vers le bien commun, ne sombre point dans l’arrivisme d’un Rastignac ou d’un Julien Sorel. Il est bon de ne point se contenter des résultats acquis et de chercher sans trêve à se dépasser. Il est bon de respecter la puissance des travailler à son propre bonheur des autres. Toutes ces valeurs ont, comme disait le vocabulaire de ma génération, leur authenticité à la seule condition qu’on ne les érige pas en absolus. Et, par dessus tout, il est bon d’être jeune et d’accepter sa jeunesse comme le don précieux de la Providence.

CONCLUSION

C’est pourquoi j’emprunterai ma conclusion à Sain Jean, le jeune disciple que Jésus aimait, le grand vieillard qui ne cessa de prêcher l’amour. « Je vous écris, jeune homme, parce que vous êtes forts ». Ainsi les adultes devraient-ils s’adresser aux jeunes dans le dialogue des générations. La jeunesse est forte et paraît normal qu’elle ait conscience de sa force, même si elle l’affiche avec un peu trop d’insistance au gré des anciens. Cette force même, cette conscience même de sa force, parce qu’elles lui permettent de regarder la vérité en face, la dispensent des recours aux mythes et des saluts aux idoles.


1. Roland Barthès – Mythologies, Paris, éd. du Seuil
2. cf. Jean Morienval – Les Types Littéraires, de Patelin à Ubu, Paris, Bloud et Gay
3. cf. Edgar Morin – Les Stars, Paris, éd. du Seuil
4. cf. C.G. Iung – L’Homme à la découverte de son âme et Aspects du monde contemporain

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