Session 1971
Contradictions et conflits :
Naissance d'une société ?

A travers conflits
et contradictions, naissance
d'une "autre" société ?
Par Alain Barrere
Président des Semaines Sociales de France
Professeur de Sciences Economiques à l'Université de Paris I

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Une semaine entière a été consacrée à traiter des conflits, au point qu'on peut être amené à penser que puisqu on leur a consacré tant de temps, ils doivent constituer une des principales manifestations de la vie en société. Le moment est donc venu de souligner ce qui, tout long de nos travaux, s'est trouvé à l'arrière plan : la tendance a rechercher, à travers les affrontements et les antagonismes, l'unification d'une société en proie à l'émiettement et à l'opposition. Le couple conflits recherche de l'unité exprime t il une contradiction ?

Une contradiction est une opposition décelée dans la logique système, qui compromet, à court ou à long terme, l'existence du système lui même. Le conflit peut être décomposé en trois éléments : une opposition des attitudes et des comportements ; un antagonisme créé par un enjeu ; une incompatibilité des prétentions poussant chaque partenaire à tenter de dominer l'autre pour lui imposer sa propre prétention. Contradiction et conflit sont différents, mais ils ne s'excluent pas. L'un et l'autre sont anciens et de tous les temps. Mais ce qui caractérise notre société et donc explique le temps que nous avons passé à leur étude c'est qu'aujourd'hui les conflits sont multiplie en nombre, diversifiés en nature et accentués dans leur profondeur. De telle sorte que l'unité apparemment perdue et constamment recherchée par la société actuelle, n'est susceptible d'être retrouvée que dans un autre type de société. Nous devons partir à sa recherche.

Quelle peut être l'inspiration susceptible de nous guider ? On la retrouve dans les développements consacrés au cours des Semaines Sociales précédentes, en particulier au cours de la Semaine Sociale de 1967, où nous avons étudié, à Nantes, le développement des sociétés. C'est dans cette perspective qu'il faut situer la recherche actuelle d'une "autre" société.

Nous devons considérer, en effet, que celle ci s'inscrit dans la perspective d'un développement intégral et solidaire à la recherche de l'unité. Développement intégral, c'est à dire, non pas conçu au premier chef comme un progrès économique mais, au delà, comme un progrès réalisé sur l'ensemble des plans où se situent les exigences de l'homme. Progrès matériel bien sûr ; mais aussi et en même temps, moral, culturel et spirituel. Développement intégral, mais aussi solidaire. Nous retrouvons ici notre propos de cette année. Le développement solidaire est poursuivi collectivement en commun, par un effort d'ensemble au bénéfice de tous et avant tout au bénéfice de ceux qui, eu égard à leur situation présente, ne peuvent apporter grand chose parce que dépourvus d'efficacité mais qui, cependant, doivent pouvoir retirer beaucoup de l'effort de leurs semblables. C'est l'orientation des priorités vers les pauvres, les marginaux, les exclus dont nous avons traité l'année dernière. Dans cet effort solidaire, l'attention première doit être accordée à l'intégration de la marginalité. Développement unitaire enfin, en ce sens que l'intégration doit s'orienter vers ceux qui se trouvent rejetés par les conflits, dont ils sont les victimes, même lorsqu'ils n'en sont pas les partenaires.

Où chercher le principe d'unification ? Ce ne peut être que dans la reconnaissance concrétisée dans les moeurs, les comportements et les structures, de la valeur de l'homme. C'est ainsi que le développement, solidaire dans son processus, unitaire dans ses objectifs et ses fins, devient une valorisation intégrale des personnes et des peuples de l'homme et de l'humanité. La ligne générale de notre enquête n'est donc constituée ni par les conflits pris en eux mêmes et dans lesquels on voudrait voir le stimulant critique de l'évolution sociale ; ni dans les forces qu'ils mettent en oeuvre et qui seraient orientables vers une sorte de dynamique sociale dont ils constitueraient le mécanisme moteur. Les conflits ne sont ni inspiration ni contenu. Ce sont les valeurs à promouvoir pour les assumer qui constituent l'inspiration en ce sens qu'elles prennent place dans cet effort de valorisation de l'homme et de l'humanité qui est le développement.

C'est dans cette perspective que nous nous placerons pour dégager les enseignements de cette Semaine tendant à dégager les éléments susceptibles de favoriser la naissance de cette "autre" société.

Ces enseignements nous situent par rapport aux conflits de trois manières différentes. Ils nous permettent de formuler un diagnostic : nous sommes destinés à vivre avec les conflits ou plus exactement à vivre les conflits. Deuxièmement, nous sommes chargés d'annoncer un espoir, celui qui perce à travers ces affrontements : l'espoir d'une unité de marche. Troisièmement, nous sommes invités à élaborer un projet où l'espoir d'unité devient réalisable. Un diagnostic : vivre les conflits ; un espoir : annoncer l'unité ; un projet : esquisser les fins d'une société de l'unité, tels sont les trois points autour desquels j'essayerai de rassembler les conclusions des travaux de la Semaine.

I. LE DIAGNOSTIC : VIVRE LES CONFLITS

Pour le formuler, nous devons nous demander préalablement ce que nous apprennent les conflits, quelle est leur signification, tant pour les partenaires en cause que pour les enjeux qui les motivent.

A. La signification des conflits

Cette signification peut être identifiée à partir de trois éléments les antagonismes, les partenaires, les enjeux.

1 - Les antagonismes. Du point de vue des antagonismes dont ils sont la traduction, leur déroulement montre qu'ils sont un moyen de développer l'agressivité, de s'affirmer contre l'autre, comme il en est dans les conflits de générations. Ils sont aussi une explosion de la violence qui est un des caractères de notre société et qui commence à engendrer, bien timidement encore, la protestation des non violents ; ils sont aussi un nouveau type de rapports entre groupes et catégories, où l'opposition remplace la vision commune parce que le bien particulier paraît en compétition avec le bien commun. Ils traduisent une radicalisation des antagonismes et une généralisation des affrontements. Nous trouvions depuis longtemps déjà les conflits dans certains secteurs ; par exemple, pour opposer le milieu ouvrier au milieu bourgeois ou patronal. Mais nous les voyons gagner des catégories nouvelles : les cadres industriels qui ne sont pas les moins actifs, mais aussi les artisans, commerçants et paysans. Enfin, il est inutile d'insister sur la place qu'ils tiennent dans la vie universitaire et, d'une manière plus générale, dans les rapports entre générations.

On doit se demander aussi s'ils ne traduisent pas une inadaptation des institutions et des structures jusque là officiellement chargées de les résoudre, mais qui ne pouvaient que s'efforcer de les apaiser et de les contenir tant bien que mal. Par conséquent au delà de cette inadaptation, les conflits ne traduisent ils pas une volonté de transformation qui souligne le décalage du type traditionnel de rapports sociaux ?

2 - Les partenaires. Observons les partenaires qui s'affrontent ; ils se répartissent au gré de l'émiettement de notre société. Nous voyons d'abord les hommes, ou plus exactement l'homme, en conflit avec lui même, avec son coeur sa conscience, ses opinions. Nous trouvons les hommes en conflit entre eux au sein de leurs relations personnelles, familiales, professionnelles, politiques. La société elle même est en conflit interne ; dans la mesure où ses structures s'opposent les unes aux autres, les relations entre groupes deviennent conflictuelles. Les petites entreprises se dressent contre les grandes, les institutions, au nom de leur conservatisme, s'érigent les unes contre les autres. Dans le domaine des mœurs, ne voyons nous pas naître le conflit du masculin et du féminin ; au sein même du domaine culturel qui parait privilégié, ne voyons nous pas s'opposer une prétendue culture populaire à une prétendue culture bourgeoise.

3 - Les enjeux. Les enjeux eux mêmes se diversifient en se multipliant. Prenons pour exemple l'opposition des jeunes et des aînés, et cherchons sa signification. Correspond elle à un affrontement de modèles de vie différents ? L'un, celui des parents, puisé dans la tradition, ou tout au moins dans cette stabilité qu'assurent l'ancienneté et le passé ; l'autre, celui des jeunes, procédant de l'ouverture vers le changement que donnent les voyages, l'information diffusée, la publicité, le goût de l'indépendance. Ces modèles sont confrontés par une autre opposition qui apparaît dès que l'on gratte la couche première : n'est on pas en présence du conflit perpétuel entre d'une part, la raison et l'expérience, d'autre part, le sentiment et l'utopie ? Au fond de ce conflit des générations, ne trouvons nous pas un enjeu bien traditionnel : ancien contre nouveau, conservation contre novation

II est donc difficile de trouver la signification dernière et profonde du conflit, à partir de l'observation du comportement des partenaires et de l'examen des enjeux. Cependant, malgré cette difficulté pour préciser ce qui est au fond des affrontements et des antagonismes, nous devons fixer notre attitude : vivre avec les conflits ; mieux même, vivre les conflits.

B. Vivre les conflits

Qui doit les vivre ? Tous ceux qui sont concernés, c'est à dire chacun d'entre nous, dans les domaines où ils se développent et où nous sommes engagés : dans la ville, la société rurale, l'entreprise, l'université, l'Eglise. Vivre les conflits n'est pas s'en accommoder, comme on s'accommode d'une infirmité ; une attitude est à préciser: il faut commencer par les admettre ; mais les admettre ce n'est pas davantage se laisser emporter inconsciemment dans leur tourbillon ; c'est les identifier et donc les relativiser.

1 - Admettre les conflits. C'est, en premier lieu, se libérer de certaines conceptions, notamment se refuser à les nier ou au nom d'un idéal de fraternité ou de charité. C'est aussi poser une limite à leur acceptation.

La première attitude conduit à rejeter toute conception béate ou idéale d'une harmonie sociale spontanément réalisée par l'appel à la charité, à la fraternité ou à la solidarité. La négation des conflits au nom de la charité vécue, procède, hélas ! d'une illusion. C'est rejeter aussi l'opinion selon laquelle les conflits ne sont que des tensions ayant mal tourné, de telle sorte que si on "laissait" des mécanismes naturels parviendraient à les apaiser, sinon à les résoudre. Si l'on s'en tenait à cette position, l'unité se ferait par la réalisation automatique de l'intérêt général résultant de la satisfaction des intérêts particuliers. Nous devons, pour être réalistes, admettre que la charité ne suffit pas à établir l'harmonie, qu'elle est souvent défaillante et que, si elle conduit à reconnaître le prochain, c'est à dire à voir en lui un autre nous même, elle ne supprime pas pour autant les enjeux autour desquels les hommes peuvent s'opposer. II faut aussi admettre que la perception de l'intérêt général est souvent obnubilée par le sentiment très vif de l'intérêt particulier et que la finalité de la vie sociale n'est pas l'intérêt général mais le bien commun. Or, celui ci ne relève pas d'un jeu de mécanisme, mais de la volonté de faire vivre dans les faits un certain nombre de valeurs, passées du stade de la représentation idéale à celui de l'insertion et de l'incarnation concrètes.

Admettre les conflits c'est aussi poser une limite à leur acceptation. Nous ne pouvons ni les sublimer, ni les considérer comme un bien nécessaire, ce qui est la position des artisans de la sublimation. Le conflit est une forme de la contestation des déficiences d'une société, en les signalant on peut permettre son amélioration et sa transformation ; en ce cas ils peuvent être bénéfiques pour la société elle-même. Mais on ne saurait admettre qu'ils représentent une valeur en soi car la division interne de la société ne peut être considérée comme un bien. De plus, elle ne peut vivre normalement en état de conflits renouvelés, avec la seule perspective de trouver en eux un aiguillon qui l'améliore. Entretenir les conflits, les multiplier est tout autre chose que constater des déficiences dans la réalisation des valeurs ; ce serait faire des valeurs l'enjeu même des conflits. La division n'est pas une valeur et elle ne peut être poursuivie en tant que telle : le conflit n'est pas en soi un bien dont on n'a pas le droit de discuter la signification.

2 - Identifier les conflits. Aussi convient il d'identifier les conflits. En raison mêôme de leur multiplicité on doit commencer en identifiant d'abord les enjeux, ensuite les champs où ils se déroulent, enfin les partenaires qui y participent. Cette identification montre leur diversité et s'oppose à leur réduction à un type unique. C'est ainsi que nous rejetons l'idée selon laquelle tous les conflits se ramèneraient à un seul type : le conflit de classes. Sans doute une habile dialectique peut parvenir à présenter les enjeux comme des enjeux de classes commandés par leur opposition. Mais ne peut on faire des réserves sur le simplisme d'une pareille thèse. II ne s'agit pas de nier les conflits de classes qui sont une réalité mais de dire que tous nos conflits ne se ramènent pas à ce seul type. Aussi importe t il de les relativiser.

3 - Relativiser les conflits. Une première relativisation conduit à distinguer les conflits majeurs et les conflits mineurs, car tous n'ont pas la même importance à toutes les époques et les plus apparents ne sont pas nécessairement les plus importants. En outre, ceux qui ont été déterminants à un certain moment de l'histoire, ne le restent pas nécessairement à toutes les époques. II est donc nécessaire d'identifier les véritables champs de conflit, les domaines les plus familiers n'étant pas nécessairement les plus déterminants. Ainsi en est il des conflits politiques. qui sont permanents et liés au fonctionnement même du système politique ; ils nous sont familiers et ne cesseront jamais, parce que les oppositions idéologiques et les divergences sur la conception de la cité ne disparaîtront pas. De même les conflits de générations qui sont de tous les temps parce qu'il y aura toujours des jeunes et des moins jeunes. Le problème le plus discuté se pose, surtout à notre époque, à propos des classes sociales dont l'opposition est érigée par certains au rang de conflit par excellence, celui qui les contient et les absorbe tous. Sans revenir sur les réticences que soulève pareille thèse, on dira que relativiser les conflits c'est essayer d'éliminer à la fois les divisions et les antagonismes superficiels, reconnaître les vrais conflits portant sur de vrais enjeux, ne pas en majorer certains au risque de masquer ou réduire ceux qui nous gênent. Faute d'admettre les conflits authentiques, on court le même risque que celui encouru en les sublimant ou les réduisant à un seul type : on se condamne à ne pouvoir les assumer. Vivre les conflits, tel est le diagnostic que nous formulons. II conduit maintenant à exprimer un espoir.

II. UN ESPOIR : L'ANNONCE DE L'UNITE

Puisque nous devons vivre les conflits, nous devons annoncer l'unité de la société que, comme à tâtons, on recherche à travers ces affrontements et ces antagonismes. L'annonce de l'unité n'est pas simple exercice verbal, ce n'est pas une prise de parole toujours facile. Nous devons avoir l'ascèse de notre espoir, c'est à dire vivre conformément à ses exigences, assumer sa réalisation progressive, en annoncer la réalisation en l'inscrivant déjà dans les faits. Qu'est-ce que cela signifie dans l'immédiat, c'est à dire dans une société qui ne peut s'installer passivement dans les affrontements ?

II faut assumer les conflits pour les mieux dépasser, mais aussi, il faut annoncer une autre société en commençant dès maintenant à l'instaurer ; cela veut dire enfin qu'il faut préciser l'unité. Examinons successivement ces trois points :

A. Assumer les conflits

Assumer les conflits c'est d'abord adopter une attitude.

1 - Adopter une attitude. Deux attitudes sont possibles. Une attitude négative refuse de les reconnaître pour se mieux sécuriser. Il est évidemment très rassurant, au moins apparemment, de nier leur existence pour n'avoir pas à les assumer. L'attitude négative conduit encore à les refouler ou à les résoudre par le biais de leurs manifestations extérieures. Le meilleur exemple en est fourni par le maintien de l'ordre apparent, c'est à dire de l'ordre extérieur, de l'ordre dans la rue. II s'agit d'un problème de sécurité et de respect des lois dont l'appréciation relève des autorités responsables. Mais on ne saurait confondre le maintien de l'ordre extérieur avec le soin d'assumer les conflits. Les deux éléments ne se situent pas sur le même plan.

L'attitude positive consiste d'abord à reconnaître la signification que prennent les conflits dans leur domaine propre. C'est identifier l'enjeu que font naître les antagonismes, chercher les causes, c'est à dire les raisons pour lesquelles la valeur, ou les valeurs concernées par cet enjeu, font l'objet d'oppositions. L'attitude positive consiste aussi à ne pas s'attendre à leur disparition spontanée et automatique. II ne faut pas se laisser prendre aux mots tels que "résoudre" ou "apaiser les conflits". Un véritable conflit ne se résoud pas aussi longtemps que demeure l'enjeu et que subsistent les protagonistes ; il ne disparaît qu'avec eux. Peut on apaiser les véritables conflits ? les apaiser c'est simplement atténuer leur ardeur ou les manifestations qui les caractérisent, en particulier leur expression violente. Mais il serait puéril de chercher à les résoudre par la seule vertu de la persuasion, de la prédication ou de la force. Existe t il alors une issue ? Oui, certainement ! c'est d'assumer les conflits, et non pas seulement chercher vainement à les résoudre ou les apaiser. Que faut il entendre par là?

2 - Qu'est ce qu'assumer les conflits ? Pour le préciser, je rappelle que le conflit comporte des antagonismes, des compétitions entre positions incompatibles, où l'on cherche à faire prévaloir ou à imposer des conceptions différentes d'une valeur ou d'un système de valeurs. Ces valeurs constituent, comme il a été déjà indiqué, l'enjeu du conflit. Mais elles ne deviennent enjeux que lorsque sont réunies un certain nombre de conditions qui se ramènent toutes à un phénomène essentiel : elles ne sont plus des valeurs privilégiées, soit dans les consciences individuelles, soit dans la conscience commune de la société. Cette perte du caractère de valeurs privilégiées peut tenir à différentes situations de fait. Par exemple, les valeurs n'ont jamais été reconnues, ou sont actuellement méconnues. Ainsi en sera t il de la dignité de l'homme dans un système ou une société qui se laisse aller à l'exploitation du semblable par la publicité, les conditions de travail, de transports, de logement. Ou bien ces valeurs sont refusées parce qu'elles sont trop exigeantes. Ainsi en est il des valeurs de pauvreté rejetées par une société qui recherche la puissance et le prestige ; c'est précisément la perversion de cette valeur de pauvreté qui donne lieu à ces conflits où s'opposent les puissants et les orgueilleux. Ou bien les valeurs étaient jusque là admises mais sont progressivement contestées. C'est le cas le plus fréquent, lié à l'évolution des sociétés en voie de transformation. Le conflit s'établit alors encore entre ceux qui veulent conserver l'ancien système de valeurs et ceux qui veulent en faire prédominer un autre, et au besoin l'imposer. Au delà des conflits de classes et de nations, le véritable enjeu n'est il pas, nous y revenons, l'enjeu entre l'ancien et le nouveau entre la conservation et la novation ?

Assumer les conflits c'est donc privilégier une valeur, ou un système de valeurs, la difficulté étant de les faire prévaloir en dehors de ta compétition liée au déroulement des conflits eux mêmes. C'est donc une nécessité de promotion obtenue par un consensus qui s'édifie sur la reconnaissance de leur caractère privilégiable. Prenons quelques exemples :

L'assemblée partielle consacrée par la présente Semaine Sociale à l'étude du monde rural, a mis en évidence le conflit ville campagne. Pour en cerner les éléments on peut partir de la pénétration de I'industrialisation dans l'agriculture française. On se rend compte que cette pénétration risque d'entraîner trois modifications importantes. En premier lieu, le déclin de l'activité agricole à base individuelle ou familiale avec altération du type de relations jusque là en vigueur dans la société villageoise. En second lieu, la pénétration du style de vie a urbain dans le type culturel rural ; enfin, le primat du collectif sur l'individuel. D'où un affrontement entre deux systèmes de relations, deux conceptions de la vie. Qui va l'emporter, des valeurs traditionnelles de la vie rurale ou des valeurs nouvelles de la vie citadine ? Tel est l'enjeu. L'affrontement ne peut il alors être dépassé par de nouvelles conceptions qui réconcilient les styles de vie, les modes ce relations, les manières de penser, les types culturels, jusqu'ici en honneur dans nos campagnes et désormais proposés par les nouvelles cités ?

Prenons un autre exemple : l'assemblée qui s'est consacrée à l'étude de la famille et du problème de l'opposition des générations, a montré que le conflit se situait, pour partie, au niveau des manières de vivre la sexualité, les relations sociales, la politique et la foi. Cette philosophie de la vie s'exprime de part et d'autre dans des modèles différents : l'un empreint de stabilité, celui des parents, l'autre animé d'une volonté de changement, celui des jeunes. Peut on réconcilier ces deux modèles de vie ? Quelles valeurs familiales nouvelles faut-il promouvoir pour dépasser leur antagonisme ? On comprend maintenant comment le fait d'assumer les conflits par la promotion de valeurs nouvelles ou renouvelées, est l'annonce d'un espoir, celui de voir s'établir sur elles un autre type de société, en l'espèce, d'après les exemples précédents, un autre type de vie rurale et urbaine ou un autre modèle de relations familiales.

B. L'annonce d'une autre société

La société est toujours à refaire car l'homme et l'humanité sont perpétuellement en voie de développement. Sans doute le développement suscite t il ses propres forces internes qui modifient et transforment un système. Ainsi en est il du développement économique qui, provoquant la prospérité de certaines nations a souligné l'appauvrissement relatif des autres, suscitant un conflit majeur entre Tiers Monde et monde riche en même temps qu'une recherche des moyens de développement des attardés, au nom du primat des besoins de l'homme et de la solidarité dans la satisfaction de ces besoins. Le développement peut donc susciter des valeurs de transformation ; mais comprenons bien, en raisonnant toujours sur cet exemple que le conflit Tiers Monde Nations riches, fait apparaître deux valeurs nouvelles que la société internationale avait jusqu'ici beaucoup de mal à admettre. Celle ci a toujours fait prévaloir les avantages nationaux dont la somme devrait créer l'avantage international ; or, nous voyons maintenant surgir une valeur nouvelle: la solidarité dans la satisfaction des besoins essentiels des hommes, quelle que soit la nation dans laquelle se déroule leur existence. Voilà la valeur nouvelle qui supplante celle de l'avantage international qui jusqu'ici semblait guider les rapports entre tes nations. Mais nous comprenons que les forces internes du développement économique ne suffisent pas à assurer sa promotion ; il y faut encore ajouter une certaine volonté et un certain effort pour que la solidarité dans la satisfaction des besoins supplanta la recherche de l'avantage national de chaque nation. Ce volontarisme dans la recherche de la solidarité est précisément un élément de l'annonce d'une autre société. Pour reprendre l'exemple cité, c'est l'annonce d'une société internationale où le développement économique est poursuivi spécialement, non pas pour prolonger l'avantage des nations qui ont eu la chance de s'engager les premières dans cette voie, mais plus spécialement pour améliorer la condition des attardés et des plus défavorisés qui, pour assurer les besoins essentiels de leur population, ont besoin du désintéressement et du concours des nations avancées. Cette autre société qui peut surgir de la promotion de valeurs nouvelles ne sera pas la société où les conflits n'existeront plus. Elle sera simplement une société où s'effectuera un reclassement des valeurs permettant de privilégier celles qui paraissent essentielles. afin de dépasser l'enjeu et donc d'assumer les conflits. Que faut-il attendre du renouvellement de ces valeurs ? un changement des enjeux qui sont l'objet des conflits actuels, ou tout au moins une purification de ces enjeux. Dans l'exemple cité, l'avantage international, tel que Ricardo l'avait décrit, ne sera plus source d'affrontements ; ce sera la solidarité des nations dans le développement économique à l'échelle mondiale, qui développera les nouvelles tensions susceptibles d'animer cette société internationale construite sur une nouvelle valeur. L'annonce d'une autre société n'est donc pas le franchissement d'un prétendu seuil qui séparerait le désordre de la tranquillité et de la sérénité mais le fait de rechercher, dès maintenant, un consentement sur des valeurs à promouvoir de manière à rendre convergentes les forces d'attraction susceptibles de conduire à l'unité.

Mais où situer cette convergence ? Autour de ce qui constitue l'enjeu final de tous les conflits : la recherche de l'unité. Mais qu'est donc cette unité recherchée ? est ce celle de la nation? de la société ? de la jeunesse ? du monde ?

Une réflexion conduite à ce niveau montre qu'il s'agit d'une unité des formes et des régles de la vie sociale avec, d'ailleurs, possibilité de divergences. Par exemple. sera ce l'unité pour la grandeur de la Patrie qui risque de conduire au nationalisme ? Sera ce l'unité par l'établissement d'une concorde sociale ? mais comment esquisser celle-ci ou la rechercher ? Par la concorde des classes ou par la domination de l'une d'entre elles ? Est ce l'unité dans la conception d'un débouché des jeunes dans la vie ? Mais sera ce déboucher dans les formes présentes ou dans de nouvelles formes à établir ? Sera ce l'unité dans la paix internationale? Mais quelle paix ? Celle que peut provoquer le partage des richesses ou celle qui résulte de l'équilibre des forces, pour ne pas dire de l'équilibre de la terreur ? S'agit il de celle qui résulte de la domination des plus puissants, imposant la paix de leurs avantages, ou de celle qui peut promouvoir la reconnaissance des droits des faibles et la proclamation des devoirs des plus riches ? Plaçons nous à un autre niveau, celui des communautés plus immédiates, les communautés de vie et de relations s'y trouvent mises en cause ; l'unité de la ville et du village, celle de l'entreprise, de son personnel et de ses clients. En réalité l'unité recherchée concerne les modes culturels, en entendant par culture une conception de l'humain vécu en commun. Mais il est encore plusieurs manières de la concevoir et de la vivre collectivement. Un autre niveau s'impose : celui du couple et de la famille. L'unité recherchée dépend, dans ce cas, de la finalité donnée à l'union de l'homme et de la femme et des enfants qu'ils appellent à la vie.

Or, que signifie la recherche de l'unité à ces différents stades ? Les règles de la vie sociale, les conceptions culturelles, la finalité de la famille, dépendent toutes d'un élément fondamental : la conception que l'on se fait de l'homme et de sa destinée. Ainsi l'annonce d'une autre société, qui constitue notre espoir, c'est l'annonce de la conception de l'homme sur laquelle une société unie peut se construire. Car nous le sentons maintenant la racine des conflits actuels n'est pas dans les formes économiques, politiques ou sociales ; elle est dans l'homme qui vit au milieu de ces formes. Le conflit est sur l'homme plus que sur la société. Assumer les conflits, annoncer une autre société, c'est remettre en cause la signification actuelle de l'homme et c'est à travers cette signification authentique que l'unité pourra s'instaurer.

C. L'annonce de l'unité

L'inspiration de notre annonce d'une société de l'unité peut donc être caractérisée de la manière suivante, qui paraphrase à peine un passage de la lettre de Paul VI au Cardinal Roy : Ce sera la recherche d'une adhésion commune sur la valeur de l'homme, susceptible de conduire le développement de la société et, en particulier, de promouvoir un type de société assumant les conflits, qui succédera au type actuel où la société multiplie les conflits sans pouvoir tes assumer.

Ce n'est pas l'unité réalisée sur un régime politique ou sur un ensemble d'institutions sociales, car elle n'est pas politique au sens des partis, des institutions et des classes. Certes, cette unité n'est ni secondaire ni superflue. Mais elle n'est qu'un aspect d'une réalité plus profonde qui naît d'une prise de conscience de la transcendance de l'homme. Le chemin ne se fait pas des institutions, des partis, des classes, du système politique, vers l'homme et jusqu'à lui.

C'est le cheminement inverse qu'il faut suivre, parce que la valeur de l'homme transcende et donc ordonne à elle, les institutions, les partis, les classes et les systèmes politiques.

Que serait donc une adhésion à des partis ou à des systèmes politiques qui mépriseraient le citoyen. Que serait l'adhésion à une recette d'harmonie sociale qui plierait l'homme aux exigences d'un ordre établi, si cet ordre était conçu en dehors du système de valeurs qui établit sa supériorité sur les institutions devant faciliter son achèvement.

L'unité n'est donc pas d'ordre politique, ni sociologique, ni même social ; elle est d'ordre culturel et spirituel. Elle résulte d'une adhésion commune à la valeur de l'homme, que les institutions et les systèmes doivent reconnaître et dont ils doivent faciliter l'épanouissement.

Mais qu'est ce donc que cette adhésion commune sur la valeur de l'homme? On dit généralement qu'elle est une adhésion sur ce qui permet à l'homme de se réaliser dans la plénitude de son humanité ta rachetée par le Christ qui l'a élevée en dignité. Dignité, justice, liberté, deviennent les valeurs invoquées.

Or, il faut savoir ce qu'elles recouvrent et cachent aujourd'hui, dans notre société contemporaine émiettée, déchirée par les conflits qui se nouent, non pas sur ces valeurs considérées en soi, mais sur les expressions contemporaines de leur méconnaissance et de leur trahison. Car, de nos jours, la justice est méconnue par l'insatisfaction des besoins les plus authentiques et les plus essentiels ; car la dignité de l'homme est bafouée par l'état de dépendance dans lequel il est maintenu ; car sa liberté est annihilée par la domination à laquelle il est soumis. II s'agit bien d'élaborer un projet de société susceptible de donner à ces valeurs une signification concrète.

III. UN PROJET DE SOCIETE

Ce projet de société, Paul VI l'estime nécessaire pour orienter I'engagement des chrétiens dans la politique. "L'action politique, écrit iI dans sa lettre au Cardinal Roy, doit être sous tendue par un projet de société, cohérent dans ses moyens concrets et dans son inspiration, qui s'alimente à une conception plénière de la vocation de l'homme et de ses différentes expressions sociales". Comment concevoir ce projet ? comment préciser son contenu ? de quels moyens dispose t on pour le réaliser ?

A. Conception du projet de société

"L'homme, a dit Jean Lacroix, est essentiellement un être qui a des projets, c'est à dire qui se propose des fins". Un projet n'est pas un programme, il définit des fins à atteindre, correspondant à une volonté délibérée d'y parvenir, en énonçant les éléments constitutifs de son inspiration. Un programme est un ensemble de moyens ordonnés, avec indication de leur mise en oeuvre. Le projet se situe au niveau des fins et de l'inspiration, le programme au niveau des moyens et de leur emploi. Nous n'avons pas à élaborer un programme mais un projet qui doit promouvoir une société privilégiant les valeurs susceptibles d'assumer les conflits. On doit préciser ce qu'il n'est pas et ce qu'il peut être.

II n'est pas une recette d'harmonie sociale. Nous avons déjà dit pourquoi il fallait rejeter l'utopie d'une société idéale sans antagonisme, ni opposition. II n'est pas un programme politique. C'est aux organisations politiques qu'il appartient d'élaborer la mise en oeuvre des moyens d'action et les Semaines Sociales n'ont pas à se substituer à elles ; il leur revient plus simplement de dire autre chose de plus durable susceptible d'inspirer des programmes. Ce projet n'est pas davantage un modèle de société temporelle. C'est aux chrétiens agissant dans les organisations politiques que revient le soin de I'élaborer. Les Semaines Sociales étant une institution d'enseignement, de réflexion, d'échanges et de recherches en matière sociale, c'est dans ce domaine qu'il leur appartient de travailler et de proposer. Non pas que la société temporelle soit hors de leur domaine, tout au contraire ; mais leurs propositions se situent en amont, pour sous tendre, alimenter, l'action temporelle, civique ou politique, sans se confondre avec elle.

Quel est donc notre rôle ? II est, pour reprendre encore une proposition de Paul VI "de développer dans le corps social ces convictions ultimes sur la nature, l'origine et la fin de l'homme et de la société (1). Notre tâche ne consiste pas à élaborer un modèle ; elle est de promouvoir une authentique conception de l'homme sur laquelle il sera possible de construire un autre type de société.

Que doit donc être notre projet ? Une explicitation de la conception plénière de la vocation de l'homme et de ses différentes expressions sociales, disais je précédemment. Ce n'est donc pas par rapport à une idéologie, ni à une organisation qu'il convient de la formuler. Nous voulons dire, par exemple, qu'un système politique ou social ne peut être élaboré par déduction à partir d'une idéologie, ni par construction sur la base d'un système institutionnel qui serait réputé ou considéré comme apte à résoudre les conflits.

Notre projet doit expliciter deux choses : une conception de la vocation de l'homme adaptée à notre temps et donc prenant en charge les problèmes de notre temps. C'est, par exemple, le sens de l'homme contemporain qu'il faut retrouver dans la ligne qui, de tout temps, a défini la nature, l'origine et la fin de l'homme. Le projet doit encore expliciter une conception des expressions sociales de cette vocation qui conduira, non à proposer des modes de relations et des types d'institutions, mais de dire à quelles finalités doivent concourir relations et institutions sociales et politiques. C'est dire, en somme, que le contenu du bien commun est à redéfinir en fonction des finalités que la société à projeter doit poursuivre.

B. Contenu du projet de société

Ce contenu est, en premier lieu, une adhésion commune sur trois points essentiels. II faut, dans la société présente, libérer l'homme du besoin, de la dépendance et de la domination. Examinons d'une manière concrète ce dont il s'agit.

1 - Libérer l'homme du besoin

Libérer l'homme du besoin, c'est lui permettre d'assumer les conflits qui naissent de l'insatisfaction des exigences essentielles de son existence. Ces conflits sont déjà bien anciens et toujours renouvelés, mais ils prennent aujourd'hui une place déterminante. Dans la société internationale, on connaît les oppositions entre Tiers Monde et nations riches ; sur le plan national, un exemple permettra de situer un type représentatif de conflit, celui qui se noue autour des revenus, qu'il s'agisse des salaires industriels ou des gains des exploitants agricoles. artisans et commerçants. La première observation montre qu'on ne peut s'attacher simplement au niveau du revenu, mais qu'il faut atteindre le niveau de la dépense nécessaire pour assurer les besoins, c'est à dire prendre aussi en considération les charges indépendantes du revenu lui même. On sait que la dépense est souvent plus élevée dans les grands centres urbains où le travailleur est éloigné de son lieu de travail, où le montant des loyers dans les appartements neufs est anormalement élevé, où les charges familiales augmentent en fonction de l'importance de la famille, etc. Pour libérer l'homme du besoin, il faut être attentif à cette paupérisation relative qui s'installe dans une société en voie de progrès économique où certains groupes. et certains seulement, avancent. Lorsque les autres demeurent objectivement au même stade, ils ont un sentiment de frustration, en vertu du principe : quand l'ensemble progresse, qui n'avance pas recule subjectivement. On doit aussi être attentif aux marginaux, dont nous avons parlé longuement l'année dernière : les vieillards, infirmes, inadaptés, migrants, sans logis ; tous les meurtris par la machine économique, qui s'appellent chômeurs, cadres licenciés, frappés trop vite par l'inadaptation professionnelle. Le développement humain ne peut se concevoir sans un effort progressif pour libérer l'homme de la nécessité, la première urgence étant constituée par le sort des plus déshérités, des marginaux, de ceux qui n'ont même pas la possibilité de participer aux conflits et donc de faire valoir leur point de vie parce que les marginaux sont par excellence les inefficaces.

2 - Libérer l'homme de la dépendance

II existe dans notre société moderne trois facteurs essentiels de dépendance. On ose à peine les énumérer tant ils sont devenus des lieux communs. II semble cependant utile de réfléchir sur eux quelques instants, pour trouver leur signification profonde. Ces trois facteurs de dépendance sont : la technocratie, la bureaucratie, l'autoritarisme.

La technocratie met l'homme dans un état de dépendance d'autant plus dangereux qu'il est plus subtil. Car les technocrates sont moins dangereux que les exigences de la technocratie dont tout le monde se réclame. C'est, par exemple, le recours aux contraintes de l'économie : il faut réaliser l'équilibre ou la croissance et donc investir dans l'industrie au détriment de l'habitat, dans les autoroutes et le téléphone au détriment de l'éducation et de la culture. C'est l'impératif technique qui pousse au licenciement des travailleurs malhabiles, car il coûte moins cher de former un jeune que de recycler un adulte. C'est le primat de l'économisme, système qui détermine une hiérarchie des exigences et des priorités en faveur des seules valeurs économiques que François Sellier stigmatisait ce matin.

La dépendance à l'égard de la bureaucratie n'est pas moins pernicieuse car la dépersonnalisation de l'autorité et des responsabilités est érigée en système donnant naissance à l'anonymat de la décision. Elle est aliénante dans les deux sens : dans son élaboration, car c'est l'appareil qui décide et qui, par sa complexité, dépersonnalise ; dans son application, car celle ci devient aveugle et ignorante des situations personnelles.

Pour libérer l'homme de la dépendance que crée l'autoritarisme il ne s'agit pas de dire qu'il faut l'affranchir de la volonté du pouvoir car une autorité est nécessaire dans une société. C'est supprimer les manifestations inutiles de l'autorité qui enlèvent aux individus et aux corps intermédiaires naturels la compétence qu'ils peuvent et doivent normalement exercer, c'est donc restaurer le principe de subsidiarité L'autoritarisme est une fausse conception de l'autorité, il est même la preuve de sa faiblesse. Le pouvoir authentiquement institué ne redoute ni la déconcentration, ni la décentralisation, qui permettent un véritable exercice des libertés et des responsabilités. II y a autoritarisme lorsque le citoyen et les corps intermédiaires ne peuvent remplir les fonctions qu'ils sont aptes à assumer, ni exercer les responsabilités qu'ils peuvent effectivement porter (principe de subsidiarité). C'est en cela qu'il est une atteinte à la dignité ; la dépendance que crée l'autoritarisme est un bon moyen de concrétiser ce qu'il pouvait y avoir de trop abstrait dans la valeur de dignité.

Technocratie, bureaucratie, autoritarisme sont trois facteurs d'aliénation dont il faut libérer l'homme contemporain. Quel que soit le régime qui s'y adonne ou qui s'y trouve plus particulièrement conduit comme par une inclination propre à sa nature, il rend l'homme dépendant du système lui même. C'est ici que l'on peut illustrer la portée pratique d'un projet sur le sens de l'homme et sur ses incidences politiques ou économiques. On pense et on dit couramment que le capitalisme est technocratique, le socialisme bureaucratique et la démocratie populaire autoritaire. En fait, chacun de ces régimes peut être à la fois technocratique, bureaucratique et autoritaire, au point qu'on doit se demander si ce ne sont pas les conditions de survie de la société actuelle en proie aux conflits, qui conduisent à ces excès. Car la puissance de la technique et l'appel qui lui est fait, conduit à attribuer au système un rôle aliénant ; car la complexité des problèmes à résoudre à l'intérieur de la cité multiplie les organes d'intervention qui tendent à devenir organes de décision ; car la multiplicité des affrontements se traduit par l'imposition de solutions étatiques, autant pour résoudre les conflits que pour se protéger préventivement contre leurs conséquences. Ainsi glisse t on vers une troisième nécessité : libérer l'homme de la domination.

3 - Libérer l'homme de la domination

II s'agit ici moins de libérer l'homme des excès du pouvoir public que des abus des pouvoirs privés. Pouvoirs dangereux, parce qu'ils sont d'abord des pouvoirs "sauvages" non contenus par des procédures et, en outre, des pouvoirs de fait non intégrés dans un cadre institutionnel. De plus, ils ne sont pas soumis au contrôle de l'idée directrice autour de laquelle se réunissent les intéressés et qui, dans l'institution, équilibre les pouvoirs. La domination dont il faut affranchir les hommes est celle qui émane des pouvoirs privés monopolisés : ceux de certaines entreprises géantes obéissant à leur seule logique conquérante ; ceux des groupes dominants des organisations d'intérêts, des organismes agissant sur l'opinion pour la capter. En un mot, libérer de la domination de tous ces appareils conflictuels par essence qui, dans les affrontements où ils sont engagés, agissent dans leur intérêt selon la logique même du conflit: imposer leurs prétentions.

Nous voici au coeur même de ce qui fait l'enjeu des grands conflits de ce temps : la recherche de la richesse, de la puissance et du prestige qui conduit à la conquête des positions dominantes. On sent bien que ce n'est pas seulement le monopole économique qui est en cause, mais ces formes plus subtiles qui s'appellent les groupes de pression, les formations idéologiques, les organes d'information, tous appareils qui deviennent instruments de captation de l'opinion. Libérer l'homme du besoin, de la dépendance, de la domination, constitua aujourd'hui une des lèches concrètes essentielles pour faire reconnaître les valeurs de justice, de dignité et de liberté.

C. Recherche des moyens

II ne s'agit pas d'élaborer un programme. mais d'énoncer dans le cadre de ce projet, les moyens selon lesquels cette libération peut. être poursuivie. II en est deux: la participation et l'institution.

1 - La participation. Les Semaines Sociales ont si abondamment traité de la participation depuis vingt ans (si ce n'est plus), qu'il suffira de rappeler quelques éléments. Assurer la participation des hommes c'est leur assurer au moins deux possibilités : exercer leurs responsabilités dans les domaines de leurs compétences ; prendre leur part dans l'élaboration d'un destin commun qui conditionne en partie leur destin personnel. Participer c'est exercer des responsabilités dans l'élaboration de ce destin commun à trois niveaux. Au niveau des choix fondamentaux qui orientent la poursuite de ce destin commun au niveau de l'élaboration des décisions qui en fixent le contenu ; au niveau des applications qui en constituent la réalisation. Ces trois critères : participer aux choix qui orientent, aux décisions qu fixent le contenu, aux applications qui réalisent, peuvent être aisément concrétisées à l'aide d'exemples contemporains qui abondent : le plan qui organise le développement économique et culturel de la nation ; qui façonne notre nouveau cadre de vie ; l'Université qui prépare l'entrée dans la vie active.

2 - L'institution. II convient de revenir sur un thème qui appartient lui aussi, au patrimoine traditionnel des Semaines Sociales: l'institution. Peut être faut il s'inscrire ici à contre courant. En effet, on assiste à un regain d'actualité et d'intérêt, au profit des solutions contractuelles en faveur desquelles on peut montrer la plus grande ouverture faite vers la liberté. II ne s'agit pas ici de nier cette évidence ni de restreindre la valeur du courant qui tend ainsi à rechercher des accords pour réguler les conflits. II convient simplement de s'interroger sur la portée pratique de l'instrument contractuel. Portée réelle dans toute situation où la confrontation est libre et dans tous les cas où elle permet un accord dans l'autonomie des parties contractantes. Mais, dans une société où les conflits sont généralisés et radicalisés la situation contractuelle risque d'être altérée par les situations de dépendances et de domination. Le contrat collectif, car c'est de lui qu'il s'agit, risque dans ces conditions : 1°) de consolider le gain obtenu par un partenaire, c'est à dire de prolonger les éléments du conflit plutôt que de devenir son élément régulateur ; 2°) de perpétuer la solution abusive qu'une partie a pu imposer, plutôt que de constituer un moyen d'assumer véritablement le conflit que l'accord veut conclure. Sans doute ne peut on oublier que de nombreux progrès été réalisés dans le passé que par ce moyen et que, à l'époque, ces progrès, notamment en matière sociale, ont fait figure de conquêtes, ce qui montre bien qu'ils étaient l'issue d'un conflit où la position des défavorisés avait fini par l'emporter. Ce n'est pas cela qui est visé, car il ne s'agit pas de nier, ni de contester la valeur des accords contractuels, mais de souligner que crise et conflit ne peuvent être confondus et appellent des traitements différents.

La crise est une inadaptation aiguë et momentanée qui peut trouver sa solution dans une négociation et un accord entre les parties cause, cet accord contractuel pouvant heureusement trancher le débat et résorber l'éventuelle fracture. Mais les crises résolues laissent sur les conflits, car le conflit n'est pas temporaire ; il se perpétue et se renouvelle à travers les crises aussi longtemps que dure l'enjeu à propos duquel les partenaires s'opposent. II faut donc assortir la nature permanente, ou tout au moins prolongée du conflit, instrument de régulation. Or, précisément, l'institution, selon la définition de Maurice Hauriou, relève de la catégorie de la durée, ce qui est son premier avantage.

Elle en a un second : elle équilibre les pouvoirs et les responsabilités et les soumet à une finalité : la réalisation de l'idée directrice autour de laquelle les individus intéressés se rassemblent et se retrouvent en état de participation. C'est en cela que l'institution apparaît moins comme un instrument juridique de solution des crises temporaires, que comme le support naturel d'un système de participation et de partage des responsabilités, susceptible d'assumer Ies conflits dans la longue période au cours de laquelle ils subsistent.

L'institution présente enfin un troisième avantage : elle est le cadre à l'intérieur duquel s'éprouve progressivement et donc s'approfondit et se confirme, cette éducation de l'homme qui est de soi un élément indispensable en même temps que premier, à l'assomption des conflits.

Liberté, responsabilité, participation, institution, sont ainsi étroitement associées en ce sens que les deux premières, liberté et responsabilité, trouvent dans l'instauration des deux autres, participation et institution, le moyen de s'inscrire réellement dans les faits. On doit tout spécialement insister sur la liaison fondamentale existant entre la participation et l'institution. La participation ne demeurera qu'une formule vide de sens, aussi longtemps que ne sera pas entreprise la restructuration de notre société émiettée, où disparaissent, peu à ce que l'on a appelé longtemps les corps intermédiaires et qu'on nomme plus fréquemment aujourd'hui des structures d'accueil et de participation. Ces structures sont de nature institutionnelle, et aussi longtemps quelles feront défaut ou qu'elles ne seront cas renouvelées les conflits ne seront pas, ou seront mal assumés.

CONCLUSION

Tel est l'essentiel de notre projet, tel est I'inventaire des moyens qu'il nous appartient de proposer à ceux dont la mission relève de la mise en œuvre. II ne s'agit pas d'un programme qui n'est pas de la compétence des Semaines Sociales, mais bien d'un projet, c'est à dire d'une énonciation des fins à poursuivre afin d'assurer la primauté da la valeur de l'homme sur les institutions et sur la société. Certes, cette position est moins satisfaisante pour l'esprit qu'un programme politique. Mais il n'appartient pas aux Semaines Sociales de sortir d'un domaine qui n'est pas le leur. C'est à chacun qu'il appartient, selon les engagements qu'il choisira en conscience, d'agir, inspiré et mû par ce projet, pour travailler dans les organes appropriés, à l'instauration une société qui dépassera !es conflits pour retrouver son unité.


1. Lettre de Paul VI au cardinal Roy

 

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