Session 1971
Contradictions et conflits :
Naissance d'une société ?

Les nouvelles dimensions
des conflits collectifs
Par René Pucheu
Membre du Comité Directeur de la Revue "Esprit"

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Chaque jour, chaque heure, chaque moment que le Bon Dieu fait, les "cent mille gueuloirs de la Presse" - pour dire comme Georges Bernanos - hurlent au conflit. De "flashes" en "dernières éditions" frémissants et haletants, entre le cliquetis concurrentiel des publicités célébrant qui les enzymes, qui les super-enzymes - cela, aussi ou déjà n'est ce pas conflictuel ? - ils nous annoncent la résurgence d'un conflit éternel, le développement d'un conflit des temps modernes ou l'apparition d'un conflit nouveau. Rappelez-vous, rappelons-nous, au fil des mois ou des semaines les plus récentes : la guerre du Viêt-nam s'étendant au Cambodge, Hussein et les Fedayins, la "guerre de libération" du Bengale, les émeutes de Dantzig, la crise de régime à Madagascar, le "coup de force" du Président El Sadate, l'arrestation de trente et un "terroristes" en Turquie, le procès de Burgos, le premier et le second procès de Leningrad. Ouvrez, ouvrons la dernière livraison de la Revue Economie et Humanisme (mai/juin 1971) consacrée aux "prisonniers d'opinion" : Indonésie, 100 000 prisonniers d'opinion ; Brésil, 12 000 prisonniers politiques ; Grèce, 2 000 prisonniers politiques ; Soudan, conflits déclarés entre ethnies, etc., etc. En France, grève Renault, "pause" de la police parisienne, affaire Guiot, affaire Jaubert, affaires connues et inconnues ou tues. Quelle colonne, que émission d'informations ne nous relate lutte de nations, de groupes, de drames inter individuels ? Ayons garde de négliger ceux ci; ces faits divers que nous considérons peut-être distraitement - le crime banalement passionnel, le suicide anomique et solitaire - ne sont-ils pas aussi, sinon toujours, le signe d'un conflit "collectif", du moins le produit d'un conflit "social" ? En réalité, il n'est d'actualité que conflictuelle.

Mais, évidemment - excusez moi de souligner cette évidence - cette situation n'a rien que de très ordinaire. L'histoire est, par essence, conflictuelle. S'il y eut des sociétés qui ne furent pas "bloquées", il n'y en eut point qui ne furent pas "cassées". Au moins des sociétés relevant de l'histoire. Ce qui distingue les "sociétés chaudes" des "sociétés froides" - pour reprendre les termes de Cl. Lévy-Strauss - n'est-ce pas précisément la lutte toujours recommencée ? Certes, il n'entre pas dans notre propos d'égrener la litanie ni de brosser la fresque exhaustive - quelle durée serait nécessaire ? - de ces combats, tantôt solennels jusqu'au tragique, tantôt comiques jusqu'à la farce, qui constituent la trame de ce que, précisément, nous appelons l'histoire. Pourtant, à l'orée de cette première heure de cette Semaine, il n'est pas inutile de laisser notre imagination vagabonder dans notre mémoire. Evoquons "l'histoire sainte" et celle des religions ; le sang et les larmes n'y manquent pas : voici Caïn et Abel. voici Miriam de l'autre côté de la mer des Roseaux qui acclame Yahvé d'avoir jeté à l'eau le cavalier avec le cheval ; voici Jérémie qui condamne la Paix ; voici les Juifs contre les Païens, les Chrétiens contre les Juifs, les Catholiques contre les Protestants, la descendance d'Abraham s'étripant gaillardement de guerres saintes en guerres saintes. Passons à l'histoire politique; elle récuse les Yogis et glorifie les Commissaires. Convoquons ici ces personnages fascinants dont les noms ont traversé ou traverseront - peut-être - les siècles des siècles : Cyrus, Alexandre, César, Gengis Khan, Charlemagne. Napoléon, Lénine, Mao-Tsé-Tung. Qui furent ils ? Que furent ils ? Constructeurs ou carnassiers ? Comment ne pas évoquer ces noms terrifiants : proscriptions de Sylla, Cirque de Néron, bûcher de Montségur, Commune de Paris, Procès de Moscou, Auschwitz, Biafra, etc. Entrons dans n'importe quelle librairie de France ; considérons cette collection nommée "Les trente journées qui firent la France" et parcourons les titres : bataille de Poitiers, journée des Dupes, Massacre de la Saint-Barthélemy, Chute de la Royauté. Waterloo, Victoire de la Marne, etc Laquelle de ces journées ne fut pas conflit à l'extrême, c'est-à-dire guerre ? Allons, abandonnons cet égrènement impossible. Qui est impossible étant donné la foule des guerres paysannes, des guerres serviles, des émeutes plébéiennes, des troubles étudiants, des révolutions de palais, nationales, fascistes, libérales, voire socialistes - dont Jean Baechler vient de tenter la typologie dans un livre aussi passionnant qu'impressionnant. Oui, véritablement: le discours de l'histoire se confond avec le "discours de la guerre", ainsi que l'a suggéré A. Glucksmann.

Certes, à côté, ou mieux, entrelacées à ces batailles et ces tueries. les disputes intellectuelles semblent moins cruelles. Est-ce assuré, cependant ? En tout cas, contentons nous d'observer que les idées aussi, la "vérité" aussi, ne se dégagent que dans l'excitation des querelles : aristotéliciens contre platoniciens ; augustiniens contre thomistes ; Voltaire contre Rousseau ; Kierkegaard contre Hégel ; Marx contre Proudhon ; Sartre contre Camus, etc. Le conflit est si coextensif à notre condition que le monde lui même nous parait cassé. De là, les grands affrontements mythiques : le jour contre la nuit, la mer contre la terre, le chien contre le chat, le corps contre l'âme, Romulus et Rémus, le rouge et le noir, la civilisation audio-visuelle contre la civilisation écrite, etc. Restons-en là et veuillez me pardonner de vous avoir presque lassés par cette énumération kaléidoscopique, et point du tout méthodique. Elle n'avait qu'une intention : nous suggérer, nous rappeler que "pour de bon ou pour du beurre" - comme nous disions enfants - dans toutes leurs activités - de production ou de reproduction, sérieuses ou ludiques -, à tous les niveaux - pratique, prosaïques, ou poétiques -, les individus et les sociétés sont en miettes. Partout, toujours homo homini lupus.

Bien sûr, à ces mots quelques-uns vont être tentés de me taxer de pessimisme. Par hasard voilà que nous touchons une querelle, plus souvent fausse que vraie au surplus : celle des "optimistes" et des "pessimistes". Négligeons-la, cependant. Elle est fréquemment si grotesque ! Qu'on le veuille ou non, ainsi va la vie. Le conflit, voire la guerre sont notre lot. Que dire ? Que penser ? Des philosophes prestigieux, des théologiens éminents, nous l'enseigneront par la suite. Ils nous dévoileront - ou ne nous dévoileront pas - le sens de cette création dont la réalité fondamentale est l'affrontement sous toues ses formes. Que faire ? L'homme d'action peut, au moins l'espace d'un moment, se contenter de constater et décider de ne pas se soumettre. Le conflit est notre destin. Un destin toujours recommencé. Eh bien ! ce destin, comme tous les destins, il nous appartient de .transformer en défi. Les conflits existent, nous n'avons pas l'embarras du choix. L'important est de les considérer lucidement afin de les aménager, de les résoudre ; parfois, rarement. Le plus souvent, notre tâche consiste seulement à capter leur énergie sauvage pour la civiliser. Sans conteste, cela n'est ordinairement possible qu'en engendrant une nouvelle situation conflictuelle. Mais, nous devons en prendre notre parti : la terre des hommes est le continent de l'aventure. Ne nous veuillons pas démiurges. II ne nous échet que de domestiquer l'histoire d'à présent, c'est-à-dire de faire des conflits actuels des forces de créations de l'homme et des hommes. C'est tout et c'est considérable. C'est dans cette perspective que surgit, pour nous, la question : quelles sont les caractéristiques dominantes des confits collectifs, aujourd'hui ?

Aussitôt les réponses se bousculent dans notre esprit. Chacun de nous aperçoit une multitude de faits parmi lesquels chacun privilégie telle ou telle circonstance. Nous pensons, inévitablement, à la pluralisation du marxisme, au rôle du "capitalisme monopoliste d'Etat", à la puissance des technocrates - pardonnez-moi, désormais il est de meilleur ton de parler de la "techno-structure" -, à la monté, du "gauchisme", à la "crise", ou au conflit, ou au "fossé" des générations, à la révolte des femmes, à la contestation dans l'Église, à la "révolution culturelle" en Chine ou aux États-unis, à l'aspiration aux communautés de bases, aux grèves sauvages, à la séquestration des cadres, aux sociétés de rédacteurs, aux otages et aux détournements d'avions, aux difficultés des partis, à la disparition des "clubs", aux bidonvilles, au problème des vieux. J'en oublie, c'est certain. Peu importe. Plutôt que d'énumérer, il nous faut mette en ordre. Où en est donc le fait conflictuel dans la Société française du début de ces années 70, commencement de la fin du XX° siècle ?

II ne vous échappe pas que la question est immense et fort délicate :

  • immense, d'autant plus que, comme toujours, dans le domaine politologique il convient de détecter les éléments d'appréciation, non seulement au niveau de l'existence, mais aussi au niveau de la conscience. Aucun phénomène politique n'existe "en soi" ; il ne prend sens ou à travers celles et ceux qui le vivent ou l'observent. II ne suffit, par conséquent, pas d'inventorier le "réel" - comme on dit, et il y aurait bien des réserves à faire sur cette expression fausse. II est non moins nécessaire d'analyser comment les conflits sont perçus : ce qu'ils sont pour ce que nous oserons appeler, afin de faire bref, la "conscience politique", c'est-à-dire les constellations idéelles dominantes.
  • délicate car, quoi que nous en pensions, et malgré l'ampleur et la multiplication des investigations anthropologiques, sociologiques psychologiques, psycho-sociologiques, etc. nous ignorons l'essentiel de notre aujourd'hui tout autant que n'importe quel Grec ou Romain ne connaissait pas les clés de son temps.

Etant donné ces deux circonstances, vous me permettrez de vous supplier de ne jamais oublier que cette leçon se veut seulement panoramique et interrogative. Au fil des jours qui viennent, des personnalités plus qualifiées vous permettront "d'aller plus loin". II ne s'agit pour moi que de vous entraîner dans un premier repérage du phénomène conflictuel dans la société politique française présente - je dis bien : société politique et société politique française, ce qui constitue une double limitation du champ.

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I. IDEES NOUVELLES SUR LE CONFLIT

Sans plus attendre donc et si vous le voulez bien, demandons nous où nous en sommes avec les conflits. Comment les accueillons nous ? Avec scandale ? Allant prétendant désespérément que le monde et surtout la politique est absurde? Avec résignation ? Citant l'Ecclésiaste : Nihil novi sub sole ? Avec exultation ? Invoquant saint Paul interprétant les désordres de l'univers comme les douleurs de l'enfantement du monde nouveau ? Sans parler de toutes les autres attitudes possibles.

En vérité, cette interrogation me paraît d'autant plus utile et nécessaire qu'une certaine idée ou certaines idées de la place à faire au conflit, caractérise la conscience de ce phénomène chez l'homme contemporain. A un moment de l'évolution des idées, la conscience politique a opéré comme une révolution copernicienne. Au lieu de rejeter le conflit parmi les bavures de la création, parmi les accidents de l'ordre, elle l'a placé au coeur de la vie. Elle en a fait le moteur, non seulement du cours des choses mais du progrès. De la "bonification" de la nature et des sociétés. Sans doute, mon affirmation est un tantinet péremptoire, elle mériterait qu'on la nuance. II n'empêcha qu'il s'est produit dans l'histoire des théories politiques une sorte de brisure.

1° Conflit et conscience politique traditionnelle

Pour la conscience médiévale, et même probablement pour la conscience moderne, jusque vers le milieu du XIX° siècle, la guerre comme les luttes intestines étaient naturelles. Certes. Vraisemblablement, ce tableau de Rouault que l'on voit au Musée de cette ville où nous sommes, et qui a pour légende cet adage de Plaute "homo homini lupus" est il caractéristique de cette perspective. Quand les combats n'éteignent pas l'espérance, ils relèvent du mystère de la rédemption ; jamais de celui de la création ou alors de ce mystère qu'est le ratage de la création. Le conflit inspire la tristesse ou l'effroi. II vient des terribles Erinnyes, filles de la nuit, de l'Orestie et des hideuses sorcières de Shakespeare.

Quand le conflit ne peut être totalement jugulé, il importe du moins de le voiler. La fonction de la politique, précisément, est de ce faire. Par dessus toutes les déchirures, elle doit jeter le manteau du bien commun ou de l'unité nationale, ou tout autre. L'important c'est l'unité ; le mal, c'est la division. Le texte que voici, qui date de l'an 1020, est significatif :

"La Maison de Dieu que l'on croit une est donc divisée en trois : les uns prient, les autres combattent, les autres travaillent. Ces trois parties qui coexistent ne souffrent pas d'être disjointes, les services rendus par l'une sont la condition des oeuvres des deux autres ; chacune à son tour se charge de soulager l'ensemble. Ainsi cet assemblage triple n'en est pas moins un..."

Lignes typiques de l'esprit médiéval ? Assurément... Mais le Moyen Age n'est pas un moment de la durée. II est un type. Le Moyen Age n'a pas fini avec la Renaissance.

2° Les trois attitudes de la conscience politique moderne

Toutefois, aujourd'hui, le conflit a changé de signe. Darwin a montré que la vie des espèces animales se développait par la lutte. Les "Bourgeois conquérants" ont découvert que la production des choses requerrait la compétition et la rivalité ; théorisant leur pratique, ils ont hissé l'économie concurrentielle au rang de "loi naturelle". Kart Marx, enfin, a cru pouvoir diagnostiquer que "la violence est l'accoucheuse de toute vieille société grosse d'une société nouvelle". La création de l'homme est devenue guerrière. II ne restait à J.-P. Sartre qu'à "ontologiser" ce phénomène : "l'essence des rapports entre les consciences, n'est pas l'être avec ; c'est le conflit".

La conscience politique actuelle est dominée par cette perspective. D'accident, le conflit est devenu destin essentiel. Bien sûr, comme toujours, la conscience politique actuelle n'est pas un bloc. Si on l'analyse plus finement ou plutôt moins grossièrement que ci dessus on doit pouvoir y discerner au moins trois tendances. Celles ci :

a) La tendance politicologique. Elle dérive d'un constat implacable : l'inimitié est aussi nécessaire que l'amitié, "la guerre est le système social de base" (1). Inversant la maxime de Clausewitz, si importante dans la pensée politique moderne, les tenants de cette orientation pensent que la politique ne peut être que la guerre continuée par d'autres moyens. Davantage même, ils croient pouvoir relever que l'agrégation n'est réalisable que par l'exploitation des antagonismes, voire la création d'antagonismes imaginaires. Quelle nation aurait existé sans ennemi héréditaire ? demandent ils. Comment susciter le dévouement des militants sans "hommes au couteau entre les dents" ou sans "capitaliste à cigare" ? et d'ajouter : si, demain, l'on veut fonder l'État planétaire pourvu qu'il existe des Martiens ! Ne rions pas de trop. Ces gens là ont l'expérience historique pour eux. L'inimitié est inhérente au politique (2).

b) La tendance positiviste. Elle n'est pas à l'opposé de la précédente. Elle en diffère toutefois. Ses adeptes sociologues modernes et technocrates croient au progrès. Dès lors, tout en admettant que le conflit est un mécanisme indispensable du fonctionnement évolutif des sociétés, du "changement social" ainsi que l'on dit , ils considèrent que l'important est de le réguler. Le destin ne peut être aboli ; il peut être maîtrisé. Du coup le conflit devient objet d'étude. Après la "polémologie" vient de naître la "staséologie" (3) ou science des phénomènes révolutionnaires. Dans certains traités de sciences politiques, la révolution est analysée comme une institution parmi les autres. Par ailleurs, on met au point des traitements permettant de capter l'énergétique conflictuelle : des procédures, une large information ah ! cette foi naïve en la toute puissance de la "transparence" ! - devraient, espère t on, permettre de passer de l'âge des guerres à la saison des rivalités. L'enjeu des réformes c'est cela : la "civilisation" du conflit. Evidemment, qui ne tenterait cette aventure, même si elle est beaucoup plus aléatoire que d'aucuns l'avouent, voire l'imaginent sincèrement ?

c) La tendance eschatologique. Au commencement de celle ci est Marx, ce me semble. C'est dire son importance. De fait, à travers l'impressionnant pullulement des marxismes orthodoxes ou hétérodoxes, purs ou dérivés, durs ou mous, intelligents ou fadas cette tendance domine chez les intellectuels et les clercs. Même quelques-uns de ceux qui, avant Mai 1968, commençaient à donner des signes de ralliement à la tendance positiviste.

On peut caractériser cette attitude par trois traits :

  • l'exaltation du conflit. La lutte, au moins une catégorie de lutte, la lutte sociale n'est pas seulement constatée ni admise comme un destin ou comme une nécessité fonctionnelle. Elle est sacralisée. Se faire, c'est agir contre la nature et contre l'autre. Prométhée seul est humain. Le salut vient de la guerre sociale. Bien sûr d'aucuns m'objecteront qu'en Marx les idées sont moins simples. On peut hésiter et soutenir que pour celui ci le conflit n'occupe qu'un moment le temps de la "préhistoire". Après, sera l'harmonie. Mais personne ne sait très bien, au fond, à quoi rêvait Marx. Ainsi que l'a pertinemment diagnostiqué Simone Weil, Marx a démontré avec tant de cohérence la valeur génétique de la lutte, que l'on voit mal par suite de quelles circonstances, elle pourrait et devrait cesser. La Révolution peut elle avoir un lendemain ? N'est elle pas elle même son propre lendemain ? Aussi bien n'est ce pas l'intuition de Mao Tsé Tung ? La "révolution culturelle" ne correspondrait elle pas à cette idée que la tâche du politique, désormais, n'est pas de lier les hommes mais de les acculer à se faire en combattant ? A la limite, le conflit n'est il pas cultivé pour lui même ? Raymond Aron n'hésite pas à le penser: "Les héros d'aujourd'hui, "Che" et "Mao", écrit il, incarnent le culte de la violence, ils exaltent le combat plus que la victoire, le sacrifice plus que ce qui le justifie" (4). R. Aron a t il totalement tort ? Qui le jurerait ?
  • précisément, cela me conduit au deuxième trait que je me proposais de souligner. Selon cette tendance, l'action historique, l'action politique a pour rôle le "dévoilement" incessant des contradictions, la critique permanente des conciliations illusoires, des "mystifications". Le progrès est tenu pour passer par la mise à nu. Peut être ce mot de Brecht est il particulièrement significatif : "Le bon théâtre n'unit pas son public, il le divise". On est loin d'Eschyle.
  • enfin, dernière caractéristique que nous signalerons, tous les conflits sont ramenés à un type unique et à une cause unique: la lutte des classes et l'aliénation économique. Le P. Calvez (5) a fort clairement montré l'extraordinaire emboîtement en gigogne qu'est la pensée marxienne et il n'est qu'à lire les oeuvres de n'importe quel marxiste pour constater que n'importe quel problème de n'importe quelle société, est ramenée à l'unique source, à l'unique modèle.

Cette tendance qui, d'ores et déjà, a changé ou. pour être plus précis, a contribué à changer la face de l'histoire a des aspects grandioses et fascinants. C'est pourquoi elle requiert de garder la tête froide. Cela d'autant plus que si cet acharnement à la radicalisation des conflits heurte encore un bon nombre de catholiques. ses accents apocalyptiques séduisent nombre d'autres. Marx avait du sang des prophètes Juifs. Comment ne nous ferait il pas vibrer parfois ?

En tout état de cause, il est impossible de nous livrer à un examen critique approfondi de cette tendance. Bornons nous à énumérer quelques unes des capitales questions qu'elle pose. Face à elle :

  • le philosophe ne peut pas ne pas se demander, notamment : d'abord, la cause de l'aliénation est elle unique ? Est ce seulement la division du travail et le besoin de "capital" ? Le désir de "posséder" l'autre, la volonté de puissance n'est elle pas sous le besoin "d'avoir" ? Qui a raison de Marx ou de Hegel ? Ensuite, qu'est ce que l'aliénation ? Voilà quelques années, dans une remarquable étude. J.M. Domenach (6) a souligné l'exceptionnel polysémantisme de ce "concept, hôpital, polyclinique, où toutes les maladies du siècle ont leur lit", et qui de Hegel à Marx, de Marx à la psychanalyse change de contenu et de sens. Enfin, de son côté, Simone Weil, déjà, avait suggéré l'importance qu'il y aurait à élucider, une fois pour toutes, si les faits de domination sont, toujours et inéluctablement, des faits d'exploitation (7).
  • l'éthnologue ne peut s'empêcher d'être frappé par les accents mythiques que prend le culte de la révolution. Si nos sociétés chaudes et formidablement complexes étaient étudiables, telles les sociétés préhistoriques, peut être décèlerait il quelques traces de la pensée sauvage dans cette nouvelle religion. En tout cas, il acculerait les théoriciens de la sécularisation et de la rationalisation à quelques nuances.
  • le politicologue, enfin, est contraint à de nombreuses interrogations D'abord. il doit se demander: la politique est elle en train de changer de rôle et de sens ? A t elle encore pour fonction d'agréger les citoyens ? Ensuite, il ne peut éviter de se demander: quel degré de dévoilement la vie sociale peut elle supporter ? A partir de quel seuil la mise à nu ne vise t elle pas à la dislocation et à la terreur ? Quelle est la dose minimum de "mystification" dont une société a besoin pour fonctionner ? Quelle est la luminescence maximum qu'elle peut supporter pour ressembler davantage à l'Abbaye de Thélème qu'aux tribus d'anthropophages ? Autant de questions, autant de défis.

Encore n'avons nous énuméré que les plus voyants. Notre analyse de la conscience politique contemporaine a été trop rapide pour qu'il ait pu en aller autrement. Elle suffit, néanmoins du moins je me permets de le croire , pour que nous ayons été en état de mesurer à la fois la situation nouvelle que la conscience politique fait au conflit et les chambardements de problématiques inhérents à ce phénomène. Véritablement, il serait passionnant d'approfondir cette veine, de dresser face à face Platon et Marx, la tragédie grecque et le théâtre brechtien, etc. Alors, on verrait à quel point l'idée de révolution est révolutionnaire. Quoiqu'on pense, le fait est indéniable : nous jetons sur les conflits au moins sur les conflits "internes" un regard nouveau. Est ce parce que les conflits collectifs que nous subissons. ou que nous vivons, sont eux mêmes nouveaux ?

 

II. SITUATION NOUVELLE POUR LE CONFLIT

Qui le gagerait ? En tout cas. il convient de n'articuler une réponse à cette question qu'avec la plus extrême des prudences.

En premier lieu, la vie est, toujours, multiforme, Multiâge serais je tenté de dire. Selon les niveaux, les profondeurs, les paliers auxquels se déploient les phénomènes sociaux, on découvre l'innovation ou !a pérennité. Prenons deux exemples: les "grèves sauvages" sont elles nouvelles ? D'une part, ainsi que le remarquent G. Adam, J.D. Reynaud et J.M. Verdier, "l'action directe n'est certes pas une nouveauté. II y a près de 70 ans, Emile Pouget en a fixé l'esprit et les formes" (8).
D'autre part, les grèves d'août 1953 - pour ne citer que celles là - ne furent elles pas, à leur origine, ce que nous appelons aujourd'hui des grèves sauvages ?

Second exemple, les conflits dans l'Église sont ils nouveaux ? Au fond ? Oh ! que non, si l'on a quelque mémoire de l'histoire autre qu'immédiate ! Dans la forme ? Par rapport à hier, peut être. Pas relativement à naguère. Est ce à dire que rien n'est nouveau ? Assurément non, puisque tous ces faits sont à la fois anciens et nouveaux.

En second lieu, le présent évidemment et comme toujours est le lieu de mouvements contradictoires. Prenons encore un exemple. D'un côté existent force signes d'une radicalisation des conflits du travail, notamment. Ainsi, "qu'un congrès de la C.F.D.T. se termine par l'Internationale, c'est tout de même une évolution importante" comme l'observait récemment Maurice Duverger (9). Mais, sous un autre biais l'escalade vers les extrêmes est loin d'être évidente : d'abord le nombre de journées de grèves est loin de croître 1 700 000 en 1970, 2 200 000 en 1969, 4 200 000 en 1967, quelque 150 000 000 il est vrai, en 1968. Ensuite, nous assistons non seulement à une renaissance des négociations collectives, mais aussi à une quasi institutionnalisation, les négociations "au sommet" entre, soit l'Etat, soit les Syndicats patronaux et les Confédérations ouvrières, devenant permanentes. Dès lors, la radicalisation des conflits au niveau idéologique et au niveau de l'entreprise, n'est elle pas "la compensation à leur institutionnalisation au sommet" ? Quel est le fait porteur d'avenir: la radicalisation ou la négociation ? Le présent est "suspens".

Comme d'habitude, il est donc encore plus malaisé de déchiffrer la praxis que la théorie. Malgré tout, il faut tenter. Où en sont les conflits dits collectifs, dans la France d'aujourd'hui ? Pour le comprendre, soulignons un fait. II s'agit d'un fait banal, mais si capital qu'il faut toujours y revenir. Selon le mot de Teilhard de Chardin, "nous changeons de climat". Or, quand les climats mutèrent sur l'Afrique ou sur l'Europe, aux temps des grands soubresauts géologiques, des espèces entières disparurent, des situations nouvelles furent créées. Nous en sommes là dans la vie sociale et il s'ensuit la surgissement de nouvelles forces qui cherchent de nouveaux acteurs. Il s'ensuit également, semble t il, un déplacement des enjeux.

Examinons brièvement ces divers points :

1° Les chocs du nouveau monde

Bien sûr, pour rappeler que la vie sociale entre dans un nouvel âge voire une nouvelle ère on plut énumérer des faits à gogo : l'agglomération humaine de par l'urbanisation, la densité démographique et la multiplication des moyens de communication , la "dénaturation", la montée du savoir, le départ vers l'extra terrestre. etc. En fonction de l'objet de notre réflexion, limitons notre inventaire à quatre événements, à quatre" chocs".

a) Le choc qui vient des média

Naturellement il est vain de tenter de les ordonner par ordre d'importance. Je citerai donc, en premier, le plus spectaculaire et en quelque sorte le plus physique, celui qui modifie les voies et les structures élémentaires de notre découverte de l'univers puisqu'il change les dimensions de l'espace, le rythme du temps et réinsère l'oreille dans le processus de la connaissance. Vous l'avez deviné, je vise l'irruption d'un phénomène que j'hésite à nommer tant le mot en est englué dans l'habituel et traduit mal sa nature même : les mass media. Quand on parle d'eux quand on les prend en considération et que l'on ne se contente pas de les décrier on dit qu'ils ont le formidable pouvoir de tout nous rendre présent et immédiat. II est vrai. Désormais, chacun vit non plus à l'heure de son clocher, mais à l'heure de la planète. Le monde, notre village ! Mais cette conséquence n'est que la moindre. II y a plus. A regarder plus profond, le déferlement des mass media recrée l'univers. II nous plonge dans un monde différent. A la biosphère, à la noosphère, ils ajoutent la media sphère qui est. peut être, une "mythosphère". Nous changeons d'environnement. eu à plus exactement parler, nous acquérons de nouveaux prolongements. Marshall McLuham a distingué cet extraordinaire processus de décloisonnement et d'élaboration d'un nouveau tissu humain : "A l'âge de l'électricité, écrit il, où notre système nerveux central se prolonge technologiquement au point de nous engager vis à vis de l'ensemble de l'humanité et de nous l'associer, nous participons nécessairement et en profondeur aux conséquences de chacune de nos actions... Notre univers se comprime brutalement... Contracté par l'électricité, notre globe n'est plus qu'un village. Et en précipitant ensemble en une implosion soudaine toutes les fonctions sociales et politiques, la vitesse de l'électricité a intensifié à l'extrême le sens humain de la responsabilité. C'est ce facteur "implosif" qui a transformé la situation des Noirs, des adolescents et de divers autres groupes. II est impossible de les contenir, au sens politique d'en limiter l'association. Ils participent désormais à notre vie, et nous à la leur, grâce aux media électriques" (10).

II faudrait explorer intensément cette gigantesque transformation. Ainsi que le suggère le texte ci dessus, il s'agit de bien plus que d'une révolution de l'information ou, en tout cas, celle ci modifie en profondeur notre rapport à l'univers social et notre manière d'exister. Nous sommes comme branchés sur une fantastique caisse de résonance qui amplifie, ou peu; amplifier, n'importe quoi, et change, ou est susceptible de changer l'échelle des phénomènes. Caisse de résonance et cabinet au mirage où l'appareil devient fou. Plus encore, il s'agit d'une sorte de caverne réverbérante dans laquelle tout entre en fusion, tous les phénomènes s'interpénètrent. II n'y a plus l'économique, le social, le politique; il n'y a plus de guerres internationales et de guerres civiles; il y a la guerre. II n'y a plus ni homme ni femme, ou quasiment ; il n'y a plus le monde et la personne, il y a la personne dans le monde et le monde dans la personne. Chacun est en permanence exposé à tout. Tout est constamment en tout. Tous les conflits sont entendus, vus par tous ; dès lors ils se surajoutent, se confortent, se neutralisent, s'imbriquent. Le "Che" entre au Drugstore pour romantiser les conflits familiaux des enfants de riches. L'univers devient transe permanente. Oui, une révolution culturelle est en cours, la révolution du tout vu et du halètement.

b) Le choc qui vient du futur

L'univers devient transe, avons nous dit. II devient aussi fluide. II marche. Vers où ? Nul ne le sait, même si beaucoup prétendent le savoir. L'important est que chacun est sûr que demain il sera autre. Le passé n'enracine plus. L'avenir ne rassure plus (11). Selon le mot de Margaret Mead "la migration à travers le temps a remplacé les migrations à travers l'espace...". Récemment encore, les aînés disaient : "Vous savez, j'ai été jeune, mais vous, vous n'avez jamais encore été vieux". Aujourd'hui, les jeunes gens peuvent répondre : "Vous n'avez jamais été jeune dans le monde où, moi, je suis jeune et vous ne le serez jamais" (12). L'expérience ne sert, ou ne paraît servir de rien, elle n'est plus un titre. L'âge des "cultures préfiguratives" est venu. Les crises de l'autorité, la mutation du système de formation viennent de là.

Sans compter, évidemment, que ce futur nous ne le percevons pas comme un point fixe. Nous savons qu'il sera le règne de l'éphémère : la robe de mariée sera en papier. Autant en emportera le vent. L'exaspération du besoin de sécurité chevauche cette conscience de l'évolution permanente. Qui, comment sécurisera t on l'humanité redevenue nomade ?

c) Le choc qui vient du savoir

Ce troisième événement n'est pas moins important ; peut être discernons nous les conséquences encore plus mal que celles cas deux précédents. De quoi s'agit il ? C'est un fait acquis et reconnu. nous assistons à deux métamorphoses de la situation faite au savoir : l'approfondissement de ses vues et le renforcement de sa puissance le savoir devient pouvoir d'une part, sa généralisation, d'autre part. Quels sont et seront les effets de cette double circonstance sur les conflits et les guerres ? II faudrait supputer les modifications éventuelles à un double niveau :

  • au niveau de l'homme quelconque. L'élévation du niveau culturel transformera t elle ses aspirations ? Supportera t il de moins en moins d'être sujet, c'est à dire objet ? Deviendra t il plus sceptique et détaché des conflits collectifs, ou davantage participant ? Est ce la fin de l'âge du militant ou l'heure du renouvellement ? Je ne sais. Permettez moi seulement de lancer ces questions. A tous vents.
  • au niveau des responsables. De plus en plus, ils tendront à introduire les sociologues et autres experts en sciences humaines, dans leur conseil. Probablement, très vite, le sociologue voudra t il lui même devenir acteur direct. Déjà, on voit se développer une "sociologie de l'immédiat" : A. Willener (13) l'a tenté pour Mai 1968 ; une étude sur les "communautés de base" est en cours. Déjà ! Quelle innovation les sciences humaines appliquées introduiront elles dans la genèse et. la dynamique des conflits collectifs ?

En particulier, la question me semble se poser pour la psychanalyse, car le fait marquant de ces toutes dernières années me parait moins être la mode de la sociologie politique que l'apparition d'une analyse des conflits collectifs par les méthodes socio psvchanalytiques (14). A quoi tout cela servira t il ? A multiplier et à intensifier les conflits ou à les apaiser ? Je ne sais. Pardonnez le moi.

d) Le choc qui vient de la dépossession

Venons en enfin à une cause moins voyante. Moins sociologique et plus philosophique. Fondamentale donc. Plusieurs aspects des anciens ou des nouveaux conflits trouvent leur source dans un formidable malentendu. La situation de l'homme dans le monde a changé. De prisonnier des forces cosmiques, il est devenu maître, même s'il ne leur commande souvent qu'en leur obéissant. II est en train d'espérer maîtriser quelque jour l'autre nature : la "nature sociale", L'homme a tellement conscience d'être le créateur qu'il expulse celui auquel. naguère, il avait attribué la fonction de créateur.

Or, paradoxalement, jamais les hommes n'ont eu le sentiment aussi vif d'être dépossédés du monde. Ils vont errants et hurlants, tel le héros de Théorème ; ou statiques et pantois tels ceux de "En attendant Godot". Avec le double sentiment qu'il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel qu'il n'en entre dans leurs systèmes et surtout, avec l'impression que personne n'est le créateur. Que se passe t il ? L'Homme a recréé le monde et les hommes se sentent à la fois dépossédés de la première nature et non possesseurs de cette seconde nature de l'Homme a faite assurément. Mais "l'Homme, connais pas " pense chacun. De fait, l'Homme est invisible. Anonyme. Cela explique que quand un accident, une circonstance survient, on veut des responsables car puisque le monde est fabriqué, quelqu'un est derrière tout défaut du bon fonctionnement, croit on et on n'en trouve pas. II est une admirable page de Steinbeck dans les "Raisins de la Colère" sur cette déconcertante condition.

Que font les hommes pris au piège de l'Homme? Les uns désespèrent ; ils veulent "casser les machines" et surtout les "appareils". On passe de la Révolution à la contestation. D'autres appellent à la lutte, prétendant qu'ils savent derrière quelles institutions se cachent les responsables; et souvent les responsables apparents sont autant les jouets du destin que les autres, mais en définitive il est normal que ceux qui jouent aux responsables soient traités comme tels, même si rien n'est pour autant acquis. D'autres encore se retirent du jeu. Ils retournent à la nature ou font voyage vers les paradis artificiels. Inutile d'observer que cette dernière attitude le retrait est l'une des plus caractéristiques du présent.

Véritablement, nous changeons donc de climat. Dans cet univers compressé, fluide, intelligent et sans maître, la fin des conflits est impossible. Où en sont les conflits collectifs ? ...

2° Le flottement des "machines" et des enjeux

Dans la perspective qui est la nôtre, ici, aujourd'hui, il est moins intéressant de dresser un inventaire ou une géographie du conflit que de discerner la crise de structure qu'il traverse. Le phénomène es: difficile à analyser. Vous voudrez bien, ainsi, m'excuser de tâtonner un tantinet. Que se passe t il ? II me semble que nous assistons à un double flottement que nous allons brièvement car j'ai eu beau prétendre que le temps n'existe plus, celui de cette heure ci passe - évoquer.

a) Des acteurs en quête d'auteurs

D'abord, il se déroule un étrange phénomène. Comment le décrire ? Pour le comprendre, il convient d'apercevoir que la vie des sociétés se déroule à plusieurs niveaux : celui de la spontanéité et celui de l'organisation, ou autrement dit, celui des "énergies" et celui des "machines"; ou encore pour recourir à une image plus théâtrale et comme la vie sociale est à base de drames, ainsi que l'écrit Jean Duvignaud (15) ce langage est probablement le meilleur il y a les auteurs et les acteurs : les premiers veulent exprimer quelque chose, ils ont besoin à cet effet de personnages pour être entendus et agir. Cela étant admis, je me demande souvenez vous toujours que quand j'affirme, j'interroge si le système de traduction, de transfert du spontané à l'organisé n'est pas grippé, bloqué; si nous n'assistons pas à un déphasage entre les énergies et les machines chargées de les capter, entre les auteurs et les acteurs. Si nous ne voyons pas beaucoup d'acteurs en quête d'auteurs et réciproquement. Un signe qu'il s'agit d'un phénomène de cet ordre est probablement le succès de ces mots déconcertants, "souterrain", "sauvage". Prenons en deux exemples, n'est ce pas la situation faite à I'Etat et au Syndicat ?

Comme chacun est en mesure de l'expérimenter, l'Etat ne donne aucun symptôme de dépérissement. La complexité grandissante de la société, les innovations répétées en font un agent de plus en plus nécessaire. Hier, il devait assurer l'ordre, aujourd'hui il est en charge de la croissance, demain il sera responsable de l'environnement et de la vie biologique. II est vrai, l'Etat en est acculé à se métamorphoser. Tendanciellement il incline davantage vers le contrat que vers l'édit. Quoiqu'il en soit l'Etat n'a jamais été aussi actif.

Cependant, simultanément, la nation, cette force que l'Etat était chargé de représenter, a une existence de plus en plus fantomatique. Sans doute convient il de faire montre de circonspection. II serait excessif de diagnostiquer le dépassement de la nation. Les choses sont bien plus compliquées. Quand j'assiste au stade de Colombes à la finale du Tournoi des Cinq Nations, je n'en doute aucunement : face à l'Ecosse ou au Pays de Galles, la nation existe. Quand il m'est arrivé de participer à certaines commissions préparatoires au Plan, mes impressions ont été différentes. Je n'ai jamais eu conscience que, quoi qu'affirme liminairement le texte du VI° Plan, quelqu'un ait eu cure "d'assurer à la France la maîtrise de son destin". L'Etat serait il ainsi réduit à lui même ? L'Etat serait il devenu fonctionnel, bureaucratie sans nation ?

On va m'opposer que je suis un gros naïf. Que l'Etat n'a jamais été un "instrument" de la nation mais qu'il a toujours été l'outil d'une classe. La question qui se pose est, dans cette perspective, tout aussi aiguë. A l'heure de l'internationalisation de l'économie et des sociétés multinationales, l'Etat est il la structure adéquate à la nouvelle bourgeoisie ? Les auteurs du développement économique ne sont ils pas en quête d'un nouvel acteur?

Le cas du syndicat est tout aussi justiciable de notre hypothèse Comme l'Etat il parait en pleine prospérité. II ne campe plus dans la nation ; en fait, dans les sociétés industrielles, fussent elles capitalistes, le syndicat est devenu institution. Son champ de compétence s'élargit : il est consulté sur la fiscalité; il revendique pour les transports aujourd'hui, pour les crèches demain, etc. II tend même comme mécanisme de concertation à éclipser le Parlement qui est évidemment le plus frappant exemple d'acteur "décroché".

Pourtant, souterrainement, le paysage change. Le syndicat est il déjà en mesure de déchiffrer et d'exprimer les nouveaux défis que pose l'évolution du travail et de sa place dans la société. Voici qu'il me semble que de nombreuses circonstances valorisent l'entreprise comme niveau de négociation. Peut être même l'atelier (16). Probablement, plus les revendications seront d'ordre "qualitatif", plus elles devront être traitées, soit à ce niveau, soit à celui de l'unité territoriale appropriée. Le syndicat pourra t il s'adapter à cette nouvelle conjoncture ? S'organiser à ces niveaux ? Surtout imaginer le discours et :es actions qu'impliquent les nouvelles aspirations ? Les difficultés qu'il éprouve sur ce second point se sont récemment manifestées clairement.

Par ailleurs, la subtile dialectique actuelle entre institutionnalisation et contestation, entre la pratique réformiste et l'affirmation révolutionnaire ne signifie t elle pas que le syndicat chevauche des forces diverses ou se trouve dans l'entre deux. II est beaucoup bruit des critiques que font les "gauchistes" aux machines syndicales qu'effectivement ils chargent de nombreux maux. De son côté, Daniel Mothé a pertinemment analysé le drame du "militant" coupé des préoccupations de l'ouvrier moyen. Les acteurs traduisent ils, jouent ils, donc. le rôle de leur seule composition ? Des acteurs privés d'auteurs ?

Simultanément des forces naissent et se mettent à s'agiter follement à travers les sociétés. Des conflits sourdent qui paraissaient inimaginables: dans les villes, dans la jeunesse, etc. Des conflits sourdraient si les écrasés ne l'étaient pas au point d'ignorer que l'on peut lutter, ou au point de renoncer à lutter, contre le destin : travailleurs étrangers, vieux, etc. Ces forces, ces conflits, comment les "nommer" et donc comment les exprimer ? Qui le sait ? Les systèmes de lecture dont nous disposons ne nous permettent plus de décoder le réel. Nous sommes dépossédés du monde. Les conflits planétaires ne sont plus intelligibles à travers le seul mot de nation. Ce mot clé n'ouvre plus la compréhension totale. Ni les conflits planétaires, ni les conflits internes ne sont explicables et "civilisables" à travers le mot clé de lutte des classes.

Je ne l'ignore pas, je trouve même ce fait hallucinant. Désormais, de nombreux esprits veulent tout ramener à la lutte des classes. Tandis que le discours politique dans la Cité et dans l'Eglise se croit obligé de transformer ce concept en locution magico rituelle, les sciences humaines bafouillent. Les définitions de la classe sont multiples, même en Karl Marx qui est mort avant d'avoir opté entre celles que véhicule son œuvre. L'écart entre le langage politique et la recherche scientifique est, sur ce point, effarant. La notion de classe devient folle, c'est sûr. En tout état de cause, même si l'on admet que les concepts de classe et de lutte de classes ont permis de rendre compte des conflits humains pendant la préhistoire et la proto histoire de la société industrielle, deux questions doivent être posées :

  • précisément, le concept n'est il pas désuet ? II me semble que cette interrogation parcourt l'œuvre d'Alain Touraine : "La conscience de classe se place à l'entrée de la société industrielle ; elle est le coup de tonnerre qui marque sa naissance", écrit il. La lutte sociale dans les sociétés post industrielles peut elle encore être traduite en termes de luttes de classes? (17).
  • par ailleurs, est il de bonne méthode et efficace de ramener à la lutte des classes : la crise des générations, les revendications féminines, les conflits urbains, les conflits dans l'Eglise, etc. Véritablement, quand on voit tout coulé dans ce moule ou dans un autre qui lui est connexe : décolonisation que ne veut on décoloniser ? - je suis pris de peur. Je crains que l'on n'appauvrisse terriblement l'événement, que dans des mots anciens on n'enferme des énergies nouvelles et que dès lors ce ne soit plus notre société qui soit bloquée mais l'histoire.

b) De "gagner sa vie" à "changer la vie"

Le second flottement que nous devons évoquer concerne les enjeux. II est plus visible que le précédent, ou, plus exactement, les augures y sont plus sensibles. C'est même en passe de devenir un lieu commun de prétendre, lorsque se déroule une grève, que la base aspire à du "qualitatif" et que les centrales syndicales filtrent l'exigence et la transforment en revendications sonnantes et trébuchantes. II y aurait nombre de réserves à faire sur ce nouveau substantif : le qualitatif ; il est un peu ou très agaçant tant il a, en arrière plan, d'autres dichotomies dangereuses : le quantitatif et le qualitatif, n'est ce pas la résurgence de la matière et de l'esprit ? Abandonnons cependant le vocabulaire. II est vrai, qu'au delà ou en deçà de tous les clichés, le changement de climat amène une modification ou tout au moins un déplacement des enjeux. Si dans les conflits entre Etats, l'enjeu ne bouge pas, s'il s'agit toujours de "la puissance et la gloire", ce n'est plus tout à fait "le pain et la liberté" qui est le noeud de la lutte à l'intérieur des sociétés industrielles. Ce n'est pas non plus seulement "le pouvoir d'achat" ou de "gagner sa vie" ni le "profit". Parce que les diktats de la première nature sont assouplis, l'avoir ne suffit plus. Qu'aussitôt les idéalistes impénitents n'en concluent pas que la vie sociale va se spiritualisant. II ne faut pas confondre tous les "qualitatifs" avec l'aspiration à "être". Mais, une fois encore, ne nous égarons pas dans la tentation de juger en termes de plus ou de moins. Essayons de voir. Pas davantage.

Je crois distinguer l'avènement de trois types d'enjeux. Trois mots écrits et re écrits, dits et redits, répétés et ressassés, nous serviront à les énoncer : le bonheur, la création, changer la vie.

a) Le bonheur

Méfions nous d'avoir à son égard trop de réticences. II est dans Nietzsche une page terrifiante, qui nous montre, chez les derniers hommes, le bonheur, le bonheur grassouillet, éclipsant la quête de grandeur. II y a du vrai et du faux dans une telle approche. Si le bonheur peut être engluement, il peut être aussi tremplin. Aussi bien, à travers cette revendication du bonheur, les hommes d'aujourd'hui veulent une vie quotidienne moins mutilante. Ils en ont assez d'être "emboutis", chosifiés et séparés. "L'homme séparé", selon l'heureuse expression de Jacques Charpentreau. Cette revendication me parait se cristalliser autour de trois pôles : le confort, l'autonomie et la communication. Ce qu'il est important de distinguer, c'est que le confort ne se réduit plus à la machine à laver le linge, ni même à celle à laver la vaisselle. L'autonomie n'est plus seulement la liberté de penser, de communiquer et la liberté d'expression. Nous dépassons l'âge des "libertés publiques". Le désir est désormais plus intégratif et plus concret. Le confort dans l'usine et dans la ville, relaie le confort chez soi ; l'autonomie devient besoin de "jeu" dans la vie de chaque jour; possibilité de choisir, de façonner son style de vie (18) ; la communication, quête de rencontre et de forum. On veut redevenir ou devenir maître de sa vie quotidienne. Ne nous y trompons pas, c'est l'ensemble de l'environnement physique et social qui est acculé à être re imaginé. Ce n'est pas une société pour l'Homme qui se cherche, c'est une société des hommes, pour les hommes. Cela n'a jamais existé. Cet enjeu est un défi.

b) Créer

Celui que j'ai désigné en second ne l'est pas moins. Le mot créer est à la mode. Qui ne parle de "création", de "créativité" ! C'est très important. De fait, I'irréristibilité et même les dévergondages du besoin de créer sont sans doute l'un des ressorts secrets de la dynamique économique. On invente, on innove et ensuite on "crée" un marché. Par ailleurs le besoin de partage du pouvoir et du savoir ne sont que ou sont en très grande partie la traduction soit de l'aspiration à participer à la création collective et à la création de la collectivité, soit de l'aspiration à pouvoir créer ou se créer soi même. Les problèmes de la "participation", de la "formation permanente", etc. doivent être posés dans cette perspective. Ce qui se cherche, ce sont les voies et les moyens d'un partage de la créativité. La question culturelle c'est cela. II semble que perce, par exemple, non seulement le besoin de villes différentes, mais de villes différentes en ceci qu'elles seront créées par leurs habitants mêmes. Cet enjeu aussi est exaltant et troublant. L'autocréation car l'autogestion n'est qu'une appellation imparfaite sociale, est elle possible ?

Peut être va t on me rire au nez et prétendre que ces aspirations sont bien plus ténues que je le prétends et que la bonne propension au conformisme continue à dominer. Parbleu ! il est vrai. Et je n'ai aucune assurance qu'elle peut ne pas dominer. Pourtant, sous elle, "souterrainement", un autre désir palpite. L'homme politique ne peut l'ignorer, même s'il croit ne pas pouvoir ou devoir lui ouvrir les voies de l'expansion. Qui dit enjeu, dit dans le mot même que ce n'est pas joué. D'ailleurs, rien n'est jamais joué. Finissons en avec la vision d'une histoire chemin de fer. L'avenir n'est pas sur les rails. II est risqué.

c) Changer la vie

Venons en, enfin, au plus ambitieux et peut être au plus fou des enjeux; celui qui frémit sous ces mots : changer la vie. Ces mots ne sont pas neufs. Vous le savez. Ils sont sortis de la plume incandescente de Rimbaud. Ce qu'il y a de neuf, c'est qu'ils déferlent sur la politique. La Révolution voulait changer la société ; on n'en est plus là. Voici le plus grand défi jeté à la politique: on lui demande de changer la vie. La parole poétique veut devenir parole politique, on veut que la parole politique devienne parole poétique. C'est l'avatar extrême de cette quête de la création que nous avons notée.

Assurément la parole politique est loin de ces sommets. Elle en est même plus loin que jamais, chez nous. Le discours politique n'est plus guère que parler gestionnaire et prosaïque. II ne dit plus rien à personne. On comprend ce que par "dire" je veux ici dire. Ce déchirement entre la prosaïcité et la poésie est l'un des traits les plus caractéristiques de l'actualité. Du coup, comment ne pas être fasciné par ce désir d'une politique "poétique" !

Oui mais ah ! le voilà bien le langage politique ; sentez vous ce que ce mais veut dire ? - une question est posée: la politique peut-elle changer la vie ? la politique a t elle à changer la vie ? Tout ou n'importe quoi est il en charge du tout de tous ou du tout de chacun ? Naguère, A. Malraux notait que la Révolution ne pouvait résoudre nos interrogations personnelles. II faudrait réfléchir sur la condition de la politique et ses limites. Aujourd'hui, ne confondons nous pas à l'excès, non seulement politique et poésie, mais politique et religion ? La politique ne peut être le salut ni la paix puisque son essence même est d'être guerrière. On s'écriera : que l'on change donc la politique ! La revendication a t elle un sens ? II peut exister des enjeux démesurés. In sensés. "Changer la vie" peut il être un enjeu de la lutte sociale ? La politique n'a t elle pas des rivages ?

*
**

L'heure m'oblige à vous laisser sur cette question et, aussi bien, il me plaît assez de conclure c'est à dire de ne pas conclure - sur une interrogation que je crois capitale, cette leçon dont la nature était problématique.

Peut être parce que je ne crois pas que la politique puisse tout, d'aucuns prétendront que je pense qu'elle ne peut rien. Peut être parce que je ne crois pas à l'extinction des conflits mais à leur métamorphose permanente, voire à leur radicalisation quand je pense aux conflits de demain sur la politique biologique, l'environnement, sur les questions philosophiques fondamentales, je me dis que nous vivons dans une société apaisée d'aucuns me suspecteront de pessimisme. Or, je crois que l'homme est grand quand il se bat. Péguy ne qualifiait de grandes que les philosophies qui savent ou osent se battre. Emmanuel Mounier faisait de l'affrontement une vertu. C'est étrange, je l'accorde. Mais, si le conflit est déconcertant, ne serait ce pas parce que l'homme l'est ?

Un dernier mot, pour vous prier d'excuser les insuffisances de ce panorama. Merci par avance de votre indulgence et, a posteriori, pour votre attention.


1. GALBRAITH et autres, "La Paix indésirable".
2. FREHUND, "L'essence du politique" (Seuil, coll. P.).
3. J. BAECHLER, "Les phénomènes révolutionnaires" (Ed. P.U.F.).
4. R. ARON, "Marxismes imaginaires" (coll.Idées).
5. F. CALVEZ, "La pensée de Karl Marx" (Ed. Seuil).
6. J.-M. DOMENACH, "Pour en finir avec l'aliénation", Esprit, déc. 1965.
7. Simone WEIL, in "Oppression et Liberté". Ed. Gallimard, 1955.
8. G. ADAM, J.-P. REYNAUD, J.-M. VERDIER, "La négociation collective en France". Association française de droit du travail et de la Sécurité Sociale. Colloque 71.
9. M. DUVERGER, in "France Nouvelle", juin 1971.
10. M. LUHAN, "Pour comprendre les média" (Ed. Seuil, Mame).
11. Alvin TOFFLER, "Le choc du futur" (Ed. Denoël).
12. M. MEAD, "Le fossé des générations" (Ed. Denoël).
13. A. WILLENER, "L'image-action de la société" (Ed. Seuil).
14. Témoins de ce regard nouveau, J.-B. BERQUE, "Dépossession du monde", Ed. Seuil, et surtout G. MENDEL, "La crise des générations", Petite Bibliothèque, Payot.
15. DUVIGNAUD, "Introduction à la sociologie" (Coll. Idées).
16. G. ADAM, op. cit., et F. SELLIER, in "Sociologie du travail", 2-71.
17. A. TOURAINE, "La conscience ouvrière" (Ed. Seuil).
18. H. LEFEBVRE, "Le manifeste différencialiste".

 

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