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Les textes liturgiques de ce dimanche nous invitent à réfléchir sur la mission prophétique de l'Eglise en matière politique. La Parole, de Dieu s'exprime toujours à travers une expérience humaine vécue dans des conditions historiques déterminées et à travers un langage humain marqué par une culture. Mais il y a toujours plus et autre chose qui est la Révélation de Dieu et de son Amour. A travers le récit de la vocation d'Ezéchiel, nous devinons la difficulté de la mission prophétique. C'est l'Esprit qui le met debout et l'envoie s'adresser à un peuple révolté contre Dieu : « C'est à eux que je t'envoie et tu leur diras: Ainsi parle le Seigneur Dieu ». Telle est bien l'unique assurance de celui qui parle au nom de Dieu: « Ainsi parle le Seigneur Dieu » (2). L'Apôtre Paul fait confidence de sa fragilité. Il accepte pour le Christ « les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les angoisses ». Sa seule assurance c'est Jésus-Christ qui manifeste sa puissance à travers la faiblesse de celui qu'II a choisi pour en faire le serviteur de, sa Parole (3). Jésus lui-même a rencontré cette difficulté à faire comprendre l'origine divine de son enseignement et sa nature divine. Marc nous raconte comment Lui qui parle avec autorité est objet de scandale pour ses proches, ses parents et ses compatriotes (4). Cet homme, charpentier, fils de Marie, c'est le Fils de Dieu, la Parole de Dieu faite chair. Aujourd'hui, c'est la mission propre de l'Eglise que, de parler au nom de Dieu en dépit des faiblesses et des imperfections de ses institutions ou de ses communautés, de ses membres comme de ses ministres. Cette mission prophétique l'Eglise l'exerce de trois façons :
1° -La mission prophétique de l'Eglise c'est d'abord d'affirmer que Dieu seul est Dieu. Dieu est la Source, le Centre et le Terme de l’histoire. Dieu est la Source, le Dieu vivant, vivant de l'infinie richesse de l'échange
parfait des personnes trinitaires, le Dieu qui crée l'univers et les
hommes en les appelant à la communion de sa vie. Dieu est au Terme. L'humanité n'a pas ici-bas d'habitation permanente. Il n'est pas inutile de rappeler ces hautes certitudes en un temps qui' voit renaître sous d'autres formes la permanente tentation de l'idolâtrie, c'est-à-dire de la substitution d'un certain nombre de valeurs créées, à Dieu seul qui est l'Absolu. La politique est aujourd'hui l'une de ces valeurs - pas la seule! - qui sont absolutisées par certains. Or si en un sens tout est politique, la politique n'est pas le tout de l'homme. Ce qu'il y a de plus essentiel en l'homme c'est la soif d'infini, le désir d'absolu qui le brûle. Seule la foi dévoile le sens dernier de ce désir qui est la racine et le signe de notre liberté. L'homme est créé à l'image de Dieu pour lui devenir semblable en accueillant le don de son amour qui le divinise. La foi c'est d'abord cette conversion, la confession dei notre finitude et l'accueil avec une âme de pauvre, du don de Dieu qui seul nous permet de nous accomplir. Aujourd'hui plus que jamais, en un monde sécularisé, la mission prophétique de l'Eglise consiste à affirmer l'absolue transcendance de Dieu, l'absolue transcendance de la personne humaine, l'absolue transcendance de la cité de Dieu, l'absolue transcendance de l'avenir déjà donné en Jésus-Christ. Cette affirmation fait du message chrétien, à la différence de toutes les idéologies profanes ou athées, une radicale et totale nouveauté. Non seulement elle permet de comprendre le monde et de le transformer, elle seule permet de le dépasser. Le Peuple de Dieu se doit de réagir avec vigueur contre toutes les tentations ou les tentatives de réduction ou de dissolution de la Parole révélée. S'il est vrai que toutes les expressions de la Révélation sont marquées par les cultures des hommes qui en furent les messagers, il y a en elle plus et autre chose qu'une parole humaine. C'est Dieu qui parle « Après avoir parlé par les prophètes, Dieu a parlé par son Fils qui porte l'univers par la puissance de sa Parole » (5). 2° - Celte mission prophétique l'Eglise "accomplit en projetant sur toutes les réalités humaines une lumière sur l'homme. L'approfondissement dans la foi du mystère de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, apporte une lumière sur l'homme: « la foi éclaire toutes choses d'une, lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté de Dieu sur la vocation intégrale de l'homme ,orientant l'esprit vers des solutions pleinement humaines » (6). Entendons-nous bien. Cette connaissance de foi ne se substitue pas à celle que nous acquérons à partir de l'expérience humaine et que nous essayons d'exprimer .à travers les sciences humaines et les philosophies. Elle exige à la fois une réflexion sur l'expérience et une, méditation assidue de la parole de Dieu. C'est net en ce qui concerne l'amour humain: Dieu a permis aux hommes de pénétrer son mystère d'amour à partir des multiples formes de l'amour humain. En retour la contemplation du mystère de Dieu éclaire l'amour humain. D'autres voies que la symbolique de l'amour sont à explorer, celle du travail, celle de l'art et aussi celle de la politique. L'expérience de la politique nous introduit à la compréhension de ce qu'est le peuple de Dieu. En retour le mystère, de la Trinité nous laisse entrevoir « le fantastique enjeu de la politique: tendre, vers une société dans laquelle chaque être humain reconnaîtrait en n'importe quel être humain son frère et le traiterait comme tel. La société des hommes n'est-elle pas appelée à exprimer à sa manière le mystère de la Trinité? » (7). Ainsi le regard de foi pénètre, traverse de part en part et ouvre ainsi sur un horizon d'éternité la connaissance que l'homme acquiert de lui-même. En retour, la connaissance du mystère permet de mieux connaître l'homme, sa grandeur – il est créé à "image de Dieu, – sa misère – l'image de Dieu est défigurée par le péché, – son salut – l'image de Dieu est restaurée par le Christ ressuscité. Elle permet aussi de mieux connaître, les structures constitutives de l'homme, de les affermir et de les affirmer au milieu des doutes et des erreurs. Ainsi apparaît en sa source cette mission spécifique de l'Eglise appelée à confesser sa foi en Jésus-Christ dans le domaine politique comme dans les autres domaines. Comme' Eglise elle, a compétence pour projeter la lumière de l'Evangile sur toutes les réalités humaines, les situations, les événements, les régimes, les idéologies. Cette mission prophétique peut être une dénonciation de ce qui est inacceptable, de ce qui doit être changé parce que l’homme image de Dieu n'est pas respecté dans sa dignité, dans sa vie, dans sa liberté, dans sa foi; elle peut être aussi une incitation positive, une inspiration, un appel à l'imagination sociale, des propositions de voies nouvelles ou la reconnaissance de la valeur d'initiatives prises. Dans tous les cas où l'Eglise intervient dans l'exercice de sa mission propre, ce qui fonde ses interventions c'est la fidélité à la Parole de Dieu. Si les prophètes ont dénoncé avec vigueur les injustices, ce n'est pas comme certains l'ont cru, un épisode de la lutte qui a dressé dans l'histoire les pauvres contre les riches. Quand les prophètes parlent ce n'est jamais au nom d'un groupe social, ni d'un parti politique, ni d'une idéologie. C'est au nom de Dieu, au nom de la charte de l'Alliance où sont inscrites les normes d'une vie sociale conforme au dessein de Dieu (8). Lorsque l'Eglise comme telle, qu'il s'agisse de ses ministres dans l'exercice de leur mission spirituelle ou des communautés ecclésiales, lorsque l'Eglise intervient c'est à .partir de cette fidélité foncière du peuple de Dieu à écouter sa Parole et avec "assistance de l'Esprit Saint à en exprimer le contenu au contact des réalités toujours nouvelles de l'histoire. Cette référence à Dieu est la source pour l'Eglise, de sa liberté d'intervenir" à temps et à contre-temps ». S'il apparaît à certains qu'elle soit alors au-dessus ou en dehors de la mêlée, c'est qu'ils sont tentés de juger de tout à partir d'une analyse dont ils méconnaissent le caractère relatif lors même qu'elle se prétend scientifique. Si les interventions de l'Eglise apparaissent alors incohérentes à certains, c'est qu'ils oublient les incohérences de l'histoire et le caractère fragmentaire des idéologies. D'où parle l'Eglise, peuple de Dieu ? Elle parle à partir d'une expérience de plusieurs millénaires, à partir du Réel en sa source, le Dieu créateur, à partir de Jésus-Christ en qui toutes choses trouvent consistance, sens et cohérence. 3° - L'Eglise exerce enfin cette fonction prophétique à travers le témoignage qu'elle peut donner dans la vie de ses communautés et institutions. Nous avons bien conscience, que notre parole n'est guère crédible lorsque nos comportements contredisent le message dont nous sommes les serviteurs. La vérité d'une parole est appréciée, aujourd'hui plus que jamais, surtout de la part des jeunes, en fonction de l'authenticité de la vie qu'elle inspire et qu'elle exprime. Ici encore il nous faut contempler le Christ et l'imiter. Son être profond, totalement donné au Père dans l'obéissance de sa volonté et aux hommes que le Père lui a confiés, son être inspire toute son existence et toute son action qui révèle l'amour qu'il porte à son Père et à ses frères. Quant à sa parole elle ne vient qu'après pour expliciter le sens de ses attitudes et de son action et pour en révéler la source. Ou bien si elle précède l'action, elle l'engage irrévocablement : « Montons à Jérusalem » ou encore: « Ceci est mon Corps livré pour vous ». Or il y a toujours en nous, personnes ou communautés, risque de dissociation entre l'être, l'action et la parole. La parole de l'Eglise sur Dieu et sur l'homme aura davantage de chances d'être crédible si chacun de nous et chacune de nos communautés s'efforcent d'en vivre. « Soyez mes témoins » L'Eglise a parfois réussi dans l'histoire à inventer des communautés et des institutions qui à force de fidélité évangélique rejoignaient en profondeur les aspirations de l'époque. Tel fut le cas, par exemple, des mouvements issus de saint François d'Assise, et de saint Dominique. Il semble que l'un des aspects de la mission prophétique des Eglises chrétiennes aujourd'hui soit d'inventer un certain style d'existence capable en même temps de retrouver la fraîcheur de l'Evangile et d'accueillir ce qu'il y a de meilleur dans l'attente parfois angoissée, parfois exaspérée, des hommes d'aujourd'hui, spécialement des jeunes. Serons-nous capables d'accueillir et de susciter des groupes où des hommes et des femmes de tous milieux, de toutes cultures, de toutes générations pourront se reconnaître comme des frères, s'appeler par leurs prénoms, s'exprimer avec franchise dans la confiance et respecter les autres dans leurs différences ? Serons-nous capables de multiplier partout ces lieux de confrontation, telle qu'essaye d'être cette Semaine Sociale, où des hommes différents par leur origine, et leur culture, divisés par leur choix politique, pourront s'exprimer librement, s'écouter patiemment, s'accepter dans leurs différences, exprimer sans passion leurs différends et peut-être même s'interroger sur le témoignage qu'ensemble ils ont à porter ? Serons-nous capables d'accueillir partout, avec un infini respect, les pauvres, les plus pauvres, les plus déshérités, en faisant apparaître la radicale nouveauté de communautés où l’on ne privilégie pas d'abord ceux qui disposent de l'avoir, du prestige, du savoir ou du pouvoir ? Serons-nous capables d'inventer des modes de vie communautaire où tous soient respectés, puissent prendre la parole, assumer des responsabilités et où l'autorité soit vraiment exercée comme un service fraternel? Serons-nous capables en toute communauté d'être ouverts à tous les hommes de toute nation en les respectant dans leur originalité culturelle et ethnique, qu'il s'agisse de ceux qui vivent auprès de nous - et il y a tant à faire! - ou de ceux qui ne sont éloignés de nous qu'en apparence au sein de cette humanité solidaire sur une planète qui se rétrécit ? Serons-nous capables de développer en nous le goût de la gratuité, le sens de l'essentiel, la valeur de la prière personnelle et communautaire et enfin la primauté de l'adoration s'il est vrai que ce qu'il y a de plus profond en l'homme c'est sa capacité d'adoration ? Avons-nous conscience que bien des hommes et des femmes meurent de soif aujourd'hui peut-être à cause de notre indigence spirituelle ? Serons-nous capables de témoigner de la foi, de la joie de la foi, de l'espérance, en manifestant au monde en des moments de fête comme celui que nous vivons maintenant, que le Christ est ressuscité, que la vie a vaincu la mort, que la liberté peut vaincre toutes les formes d'esclavage et d'aliénation et que l'amour peut surmonter toutes les haines et toutes les divisions ? Serons-nous capables, enfin, de manifester là où nous vivons, là où nous travaillons, là où nous portons des responsabilités, qu'en dépit de l'opacité et des lourdeurs de l'histoire, il est possible déjà, avec la puissance de l'Esprit Saint, de faire de cette terre un lieu de fraternité, de justice, de liberté et de paix ? 1. Homélie prononcée à la messe
dominicale de la Semaine Sociale le 7 juillet.
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