Session 1998
L’exercice de la démocratie face à la contrainte économique
par Pierre-Noël Giraud

 

1. L'analyse économique ne peut produire ni lois universelles ni normes de comportement des gouvernements

2. La mondialisation

3. Spéculation et crises financières

4. Le chômage en Europe

5. Pourquoi les États ne font-ils rien ?

Les États sont-ils devenus impuissants, en matière économique, en raison de la mondialisation ? Le véritable pouvoir économique est-il désormais aux mains d'acteurs nomades et incontrôlables qui n'ont d'autre but que l'accumulation illimitée d'argent ? L'économie dicte-t-elle désormais ses lois à la politique ?

« Oui » répond aujourd'hui à ces questions un très large et surprenant consensus. Large, car il s'étend des ultralibéraux à ce que l'on nomme depuis peu « la gauche des gauches ». Surprenant, car il rassemble des gens dont les conceptions du monde et de l'économie sont par ailleurs fort différentes. Les libéraux, ayant toujours milité pour un État minimal, se félicitent que la mondialisation rogne enfin les pouvoirs des États providence. Mais ceux, à gauche, qui soutiennent la thèse que « les marchés financiers exercent aujourd'hui une dictature inadmissible sur les États », partagent en vérité la même analyse, même s'ils en apprécient différemment les conséquences. Localiser dans la spéculation et les marchés financiers la source de tous nos maux, et ne proposer par conséquent que des mesures de régulation mondiale, telle une taxe « Tobin » sur les mouvements de capitaux, c'est exempter en fait les États nationaux de leurs responsabilités internes. C'est en fin de compte entériner la thèse de leur impuissance.
Je ne suis pas de cet avis. Je pense qu'il faut briser ce consensus si l'on veut combattre le sentiment d'impuissance et les angoisses qu'il engendre. Il ne sert à rien d'avoir peur de la mondialisation. Il faut d'abord en comprendre les mécanismes. Il faut ensuite identifier les marges de manoeuvre qui restent incontestablement aux mains des États pour en influencer le cours. Enfin et surtout il faut savoir, à l'intérieur de cet espace des possibles, ce que nous voulons et le prescrire à nos gouvernements, donc faire de la politique.

Je ne saurais évidemment que proposer, sur ces très vastes questions, que quelques éléments de réflexion, en cinq points. Il me semble qu'il est utile en préambule de préciser l'intérêt, mais surtout les limites, de l'analyse économique, de tracer des frontières entre l'économie et la politique, et d'affirmer le caractère politique de toute politique économique. J'indiquerai ensuite quels sont à mes yeux les principaux mécanismes à l'oeuvre dans la mondialisation économique. Je tenterai alors de critiquer la part de fantasme et d'occultation des responsabilités gouvernementales qui s'exprime à mon avis dans la démonisation de la spéculation et des marchés financiers. J'illustrerai l'existence de marges de manoeuvre internes des gouvernements par le cas du principal « scandale économique » en Europe : le chômage de masse. Enfin, après avoir suggéré ainsi que les gouvernements sont objectivement beaucoup moins impuissants qu'on ou qu'ils le prétendent, je proposerai quelques hypothèses sur les raisons pour lesquelles, malgré cela, ils ne mettent pas en oeuvre les politiques qui permettraient de réduire les effets incontestablement négatifs pour beaucoup de la mondialisation, et ce tant au niveau de la régulation internationale qu'au niveau des politiques économiques internes. Ceci nous entraînera au coeur des interrogations de ces journées sur la démocratie contemporaine.

 

1. L'analyse économique ne peut produire ni lois universelles ni normes de comportement des gouvernements

Les économistes, pris dans leur ensemble, sont aujourd'hui largement responsables de l'incompréhension, voire du rejet manifesté à l'égard de leur discipline. Nombre d'entre eux en effet font dire à l'analyse économique beaucoup plus qu'elle ne peut. Il est en particulier faux de prétendre que l'analyse économique peut établir des lois générales valables en tout temps et en tout lieu. Mais d'abord des lois de quoi ? De la création de richesse matérielle et de sa répartition, dit-on depuis les classiques fondateurs : Smith et Ricardo. À mon avis, puisque la notion de richesse est toute relative - on est pauvre, au-delà du minimum vital, que par rapport à des riches -, la question centrale en économie est en réalité celle de l'inégalité : inégalité entre nations et au sein des nations. Peut-on formuler des lois générales expliquant l'évolution de ces deux types d'inégalités et leurs rapports ? Non ! On trouve d'ailleurs dans l'histoire une grande diversité de situations. À certaines périodes, dans certains pays, les inégalités sociales internes se réduisent et des inégalités entre nations s'accroissent, comme dans l'après-guerre, ou c'est l'inverse, comme aujourd'hui; ou encore les deux types d'inégalités se réduisent, ou les deux s'accroissent. La raison en est qu'il n'existe rien qui puisse se nommer « le » capitalisme. Il a existé, il existe aujourd'hui, et il existera demain « des » capitalismes très différents les uns des autres du point de vue de la dynamique des inégalités. Ces différences viennent fondamentalement de deux types de facteurs : les rapports entre territoires, en particulier leur degré d'ouverture les uns aux autres - ici intervient la mondialisation -, et les politiques économiques conduites par les États, elles-mêmes influencées par des facteurs culturels. Entre la période de l'après-guerre et aujourd'hui, nous avons changé de capitalisme. Les dynamiques des inégalités ne sont plus les mêmes. Celles qui sont aujourd'hui à l'oeuvre sont : rattrapage rapide de milliards d'hommes dans les pays émergents, ce dont il faut se réjouir, mais creusement partout des inégalités internes. Ces tendances ne vont se poursuivre que si le type de rapports entre territoires et le type de politiques économiques suivies par les gouvernements ne changent pas. Mais s'ils changeaient, on aurait d'autres dynamiques économiques. Bref, il n'existe pas de lois économiques générales, comme prétendait en formuler Marx pour « le » capitalisme ou comme prétendent en formuler les économistes néoclassiques non seulement pour « le » capitalisme mais pour toutes les sociétés humaines envisageables, mais on petit énoncer les lois « d'un » capitalisme particulier, spatialement et temporellement localisé.

Ensuite, l'analyse économique ne peut, en général, prétendre être normative, c'est-à-dire prescrire aux gouvernements ce que, en tout état de cause, « il faut » faire. Ce à quoi elle peut prétendre est de prévoir quelles seront les conséquences de telle ou telle mesure de politique économique. Si elle se permet alors de prononcer: « il faut », c'est uniquement dans un sens instrumental. Ainsi, elle peut dire aux gouvernements européens : si vous voulez réduire le chômage, alors « il faut » faire ceci ou encore cela, et si vous choisissez telle mesure plutôt que telle autre, voici quels seront les autres effets, par exemple sur la répartition, de la mesure choisie. Un économiste ne pourrait dire « il faut », de manière absolue, que s'il découvrait une mesure qui améliore le bien-être de certains sans léser personne. Ce serait le cas par exemple d'une mesure « miracle » qui permettrait de doubler le rythme de croissance et qui supprimerait le chômage sans que personne n'y perde. Une telle mesure ne pourrait en effet que faire l'unanimité. Or des mesures de ce type sont en vérité plutôt rares. Les politiques keynésiennes passaient pour telles, mais ce n'était pas le cas. D'ailleurs Keynes lui-même proclamait bien haut que ce qu'il visait était « l'euthanasie des rentiers » au profit des entrepreneurs et des salariés : il ne s'agissait donc pas de contenter tout le monde.

On peut certes juger « juste » une politique économique qui défavorise une petite minorité de nantis au profit d'une majorité. En tant qu'homme, c'est d'ailleurs mon avis. Mais on doit rester conscient que ce jugement n'est en rien économique. Il est politique. La question de savoir ce qu'est une politique économique « juste » a fait couler des flots d'encre. Amartya Sen, le dernier prix Nobel d'économie, s'y est illustré. Mais Sen a bien soin de préciser qu'il considère ce genre de travaux comme de la philosophie morale et politique et non comme de l'économie. Si tous les économistes avaient le souci d'expliciter en permanence la portée et les limites de leurs analyses et traçaient une nette démarcation entre l'analyse économique et le choix politique, une large part des incompréhensions actuelles serait levée et le débat proprement politique en serait grandement clarifié.

 

2. La mondialisation

Elle est provoquée par la mobilité de plus en plus grande des marchandises, des capitaux et des informations codifiables, tandis que les hommes restent, eux, pour l'essentiel attachés à un territoire. Cette mobilité croissante a une double dimension : technico-économique et politique. Le progrès technique la favorise en abaissant les coûts de transport des marchandises et en rendant possible la circulation à coût dérisoire d'énormes quantités d'information codifiées. Mais il a également fallu qu'elle soit autorisée par les États, qui, depuis la fin de la dernière guerre, ouvrent de manière croissante leurs frontières, sauf aux hommes. Après quarante ans, la liberté de circulation des capitaux est ainsi devenue totale entre pays à devises convertibles. Celle des marchandises est telle qu'on peut désormais faire fabriquer une prothèse dentaire en Chine. Celle des informations codifiées, par Internet, est en passe de bouleverser profondément de nombreux services qui jusqu'ici exigeaient la présence simultanée en un même lieu du producteur et du consommateur.

En quelques mots, quelles en sont les conséquences ? Fondamentalement, que les éléments fixes de l'économie, à savoir les hommes et les ressources fixes du territoire qu'ils habitent (infrastructures, ressources naturelles, etc.) sont désormais mis en compétition de manière croissante par la circulation des éléments mobiles: capitaux, marchandises et informations codifiées. Concrètement, un épargnant, quel que soit l'endroit où il vit, peut désormais, grâce à un système financier mondial, mettre en compétition l'ensemble des emprunteurs du monde, et d'abord les entreprises et les États. D'autre part, un nombre croissant d'entreprises dites « globales », avant de décider de la localisation d'une de leurs activités, comparent désormais à l'échelle mondiale le rapport qualité/prix des ressources fixes, et en particulier des hommes, dont elles ont besoin pour cette activité.

Peut-on pour autant parler d'économie mondiale, d'une économie mondiale unique ? Non, malgré la fortune du mot. En effet, on ne pourrait en parler que si les hommes eux aussi circulaient sans aucune entrave. Ce n'est pas le cas. L'espace mondial reste découpé en territoires, sous souveraineté d'États. Chaque État garde un pouvoir considérable sur les éléments fixes de son territoire, mais aussi dans une certaine mesure, parce que les mobilités ne sont pas parfaites, sur les éléments mobiles qui traversent ses frontières. Nous ne vivons pas, et nous ne vivrons pas à un horizon prévisible, dans un monde sans frontières. Les phénomènes économiques résultent donc toujours à la fois de l'interaction des comportements d'acteurs individuels, de firmes, de banques, poursuivant leurs objectifs propres, mais aussi des interventions des États dans leur territoire et aux frontières de celui-ci. Les politiques économiques conservent donc le pouvoir d'influencer les dynamiques économiques. Mais il me faut maintenant quitter ce niveau élevé d'abstraction et illustrer mon propos par deux exemples: la crise financière qui a débuté en Asie durant l'été 1997 et le chômage en Europe.

 

3. Spéculation et crises financières

Pour certains, la mondialisation financière et le développement des marchés dérivés ont permis le développement d'une économie « virtuelle », de « casino », engendrant une succession de bulles spéculatives et de krachs qui déstabilisent et entravent gravement le fonctionnement de l'économie réelle, et qui seraient ainsi la cause principale du mal dans le domaine économique. Voilà vraiment un domaine où règne dans l'opinion une grande confusion. Pour tenter d'y mettre un peu d'ordre, je procéderai par quelques mises au point

  • Tout d'abord, il faut s'entendre sur ce dont on parle. Appelons « sphère réelle », au sein des activités économiques, l'ensemble des activités de production de biens et services, et « sphère financière » l'ensemble complémentaire du précédent, c'est-à-dire ces activités économiques où l'argent s'échange contre des titres et les titres contre de l'argent et ainsi de suite, sans passage par des investissements dans des moyens matériels de production. La première chose qu'il faut alors souligner avec force, c'est que la sphère réelle ainsi définie a absolument besoin d'une partie au moins de la sphère financière pour fonctionner. L'activité productive serait gravement entravée s'il n'y avait pas des activités financières pour faire circuler l'épargne, des acteurs qui la constituent vers les acteurs qui l'investissent de façon productive. Quant aux marchés dérivés, la protection qu'ils permettent contre les risques de prix est indispensable. Tous les acteurs soumis à des fluctuations imprévisibles des prix des monnaies, de certaines marchandises comme le pétrole, ou des taux d'intérêt ont besoin des marchés dérivés pour se couvrir contre ces risques. Ce ne sont pas des marchés où seuls des spéculateurs jouent entre eux. Cela dit, il est vrai qu'il existe aussi au sein de la sphère financière d'autres types d'activités qui consistent à tenter d'augmenter une somme d'argent initiale uniquement en la déplaçant rapidement d'un instrument financier à un autre pour essayer de profiter d'une évolution favorable attendue du prix de certains de ces instruments. Faut-il qualifier cette activité de spéculative ? Incontestablement oui.
  • La spéculation consiste en effet à prendre délibérément un risque de prix. Elle consiste à acheter un actif financier ou un bien en espérant que son prix va monter, alors qu'on sait que ce prix peut aussi bien baisser. Mais dans ces conditions, tout épargnant qui place son épargne dans autre chose que l'actif le plus sûr et donc le moins rentable (par exemple un livret A de caisse d'épargne ou des bons du Trésor), qui la place par exemple dans des actions dont les prix peuvent monter ou baisser, est un spéculateur.
  • Aujourd'hui, la mondialisation des marchés financiers et le développement des marchés dérivés ont considérablement accru, pour quiconque détient une épargne et cherche des placements risqués mais potentiellement rentables, les possibilités de spéculer. De fait, une bonne partie de l'épargne mondiale, y compris celle des classes moyennes, voire des salariés les moins bien payés, épargne gérée par des fonds de pension et des établissements financiers, est placée en actifs risqués, par exemple en actions ou en obligations à risques. Un ménage français sur deux a désormais de l'épargne placée en Bourse, et la proportion est encore plus grande dans les pays à système de retraite par capitalisation. Les spéculateurs aujourd'hui sont donc extrêmement nombreux, et il n'a sans doute jamais été aussi facile de spéculer.
  • On ne peut donc à la fois trouver souhaitable qu'une partie de l'épargne parvienne à être rémunérée à des taux élevés (supérieurs à la croissance mondiale) et s'étonner que les marchés financiers connaissent régulièrement des krachs succédant à des bulles spéculatives. À partir du moment où une très large part de l'épargne mondiale cherche, en circulant d'un marché à l'autre, une rentabilité maximum, les marchés financiers connaîtront inévitablement une succession de phases d'emballement suivies de sévères corrections.
  • Ne faut-il pas cependant, pourrait-on m'objecter, faire une différence entre le petit épargnant qui demande à son fonds de pension de lui préparer la meilleure retraite possible et les « grands spéculateurs » qui, eux, manient des milliards de dollars et auraient ainsi les moyens de dicter leur loi aux gouvernements ? Tout d'abord je répondrai que les fonds de pension eux aussi manient des milliards de dollars et que les différences de comportement entre eux, les grandes banques et les fonds ouvertement « spéculatifs », tels LTCM qui a fait récemment une faillite retentissante, sont souvent assez difficiles à identifier. Mais là n'est de loin pas le tout de la question. Les moyens techniques existent aujourd'hui pour que la spéculation se développe à grande échelle, c'est entendu. Mais quelles sont les raisons économiques pour lesquelles elle se développe de manière que beaucoup jugent excessive et déstabilisante ? Dans de très nombreux cas, ces raisons concernent ce que nous avons appelé la sphère réelle. Prenons justement l'exemple de « grands » spéculateurs qui attaquent massivement une monnaie et, selon l'opinion, provoquent ainsi sa baisse. Sans entrer dans le détail technique, il faut savoir que cela ne réussit que si, d'une part, la monnaie en question est objectivement surévaluée et que, d'autre part, les gouvernements demandent à leurs banques centrales de défendre malgré tout cette monnaie, donc d'acheter, pour en maintenir le cours, les quantités que les spéculateurs vendent. Les spéculateurs ne font que déclencher une crise. Les raisons qui rendent la crise possible n'ont rien à voir avec eux. Ils déclenchent la crise et sont également responsables de la forme brutale qu'elle peut prendre. Mais les responsabilités fondamentales reviennent aux gouvernements, qui ont laissé s'accumuler les facteurs de crise (conduisant, par exemple, à la surévaluation d'une monnaie) et ne les ont pas traités à temps.
  • Prenons un autre exemple pour l'illustrer, celui de la crise asiatique de 1997. On a, à juste titre, souligné le rôle qu'ont joué les spéculateurs dans le déclenchement de cette crise. On a aussi souligné que l'effondrement de la valeur des actions, de la valeur des biens immobiliers, de la valeur des monnaies d'un certain nombre de pays du Sud-Est asiatique est en réalité la sanction inévitable de bulles spéculatives antérieures. La question devient donc : « Pourquoi y a-t-il eu des bulles spéculatives ? ». On avance des raisons qui relèvent de la politique monétaire des gouvernements de ces pays: ils n'ont pas suffisamment contrôlé leurs systèmes bancaires. Se croyant à l'abri des risques de change, en raison de l'engagement qu'avaient pris leurs gouvernements de maintenir une parité fixe entre le dollar et leurs monnaies, les banques de ces pays ont emprunté massivement à l'étranger et ont reprêté en monnaie locale à des acteurs internes qui ont utilisé ces prêts pour acheter ou construire des immeubles, acheter des actions. C'est exact. Mais il existe une autre raison plus fondamentale à mon avis, et moins fréquemment soulignée dans les analyses de cette crise, c'est le caractère très inégal de la répartition dans ces pays. Les riches y sont très riches et cherchent donc à placer l'essentiel de ce qu'ils gagnent pour s'enrichir encore. Pour placer cet argent, ils ont deux possibilités : le placer dans l'économie réelle ou chercher à valoriser au mieux cette épargne sur les marchés financiers ou immobiliers en spéculant. S'ils n'ont pas plus investi dans l'économie réelle et donc s'ils ont alimenté par leur épargne la bulle spéculative, c'est que les perspectives de la rentabilité des investissements dans la sphère réelle leur paraissaient insuffisantes par rapport aux espoirs de gains risqués dans le domaine de la spéculation. En effet, pour investir dans la production de manière rentable, il faut qu'il existe, en face de la production croissante, une demande de consommation croissante. Or c'est là que l'on retrouve l'inégale répartition des revenus. Si les fruits de la croissance dans ces pays se concentrent excessivement en un petit nombre de mains, il est clair que les revenus des pauvres, qui eux consomment l'essentiel de leurs revenus, n'augmentent pas assez vite pour justifier des investissements massifs dans la sphère réelle. Une large part de l'épargne des riches, augmentée des crédits que des banques mal contrôlées leur accordent généreusement, va donc être investie en actifs spéculatifs. Il s'agit bien sûr, dans un premier temps, d'un phénomène auto-entretenu : ces investissements font monter le prix de ces actifs, ce qui les justifie a posteriori et en attire d'autres. C'est la bulle qui gonfle. Mais elle finit toujours par crever, car on ne peut distribuer, in fine, plus de richesse qu'il n'en a été réellement créée. Le krach détruit massivement le capital excédentaire, celui qui a été artificiellement créé par la bulle spéculative et ne correspond à aucune augmentation de la richesse réelle. La sphère réelle a imposé sa loi. - Les gouvernements ne peuvent-ils vraiment rien faire pour limiter ces phénomènes spéculatifs ? À l'évidence, ils le peuvent. La crise asiatique, par exemple, délivre des leçons de portée générale. Si les pays asiatiques souhaitent éviter le renouvellement de ce genre d'épisode, il est clair que trois mesures de politique économique sont à mettre en oeuvre : premièrement, un contrôle beaucoup plus étroit de leur système bancaire afin qu'il cesse d'alimenter pratiquement sans frein les investissements à rentabilité douteuse et les opérations spéculatives ; deuxièmement, adopter des politiques de taux de change plus flexibles et réalistes (la volonté de maintenir coûte que coûte un taux de change fixe entre le dollar et les monnaies du Sud-Est asiatique est l'une des causes de la crise) ; troisièmement, soutenir beaucoup plus que cela n'a été fait jusqu'à présent la consommation intérieure, de manière que la demande offre des perspectives telles que les investissements opérés dans la sphère productive apparaissent comme des investissements plus rentables que ce qu'ils ont pu apparaître précédemment. Le premier ministre de la Malaisie, plutôt que de tenir des propos ouvertement antisémites sur la spéculation internationale, ce qu'il a fait en 1997, serait plus crédible s'il faisait un bilan approfondi des raisons pour lesquelles des bulles spéculatives ont pu se déployer dans son pays. Les discours sur la dictature des marchés financiers, quand ils sont tenus par des hommes d'État, manifestent une large part d'hypocrisie. Il s'agit très souvent de masquer que d'autres politiques auraient été possibles, qui n'auraient pas conduit aux situations de crise que l'on connaît ici ou là.
  • Reste que le système monétaire international fonctionne mal. En effet, d'une part une création monétaire mal contrôlée alimente la spéculation tandis que les investissements de long terme sont financés de manière excessive par des crédits de court terme. D'autre part, lors d'une crise, le FMI se précipite pour prêter aux banques en faillite et aux États au nom du risque « systémique », c'est-à-dire du risque de faillites en chaîne. Ce faisant, il « sauve » certains spéculateurs, qui sont ainsi dispensés d'assumer les risques qu'ils ont pourtant pris en connaissance de cause. C'est ce que résume la formule : « Dans le système actuel, les gains (d'opérations financières risquées) sont privés, mais les pertes sont socialisées. ».
  • Après les crises asiatique, puis russe, et devant les crises latino-américaines qui menacent, le problème est bien identifié. Dans un capitalisme, on n'empêchera jamais la spéculation. La seule chose à faire est de s'assurer que ceux qui veulent prendre des risques aient les moyens d'assumer eux-mêmes les pertes et qu'ils les assument effectivement. Cela limiterait sans aucun doute la spéculation, et surtout réduirait les conséquences en chaîne de risques non assumés. Quant aux moyens pour le faire, ils sont dans leurs grandes lignes parfaitement connus, et les propositions raisonnables ne manquent pas (la taxation systématique des mouvements internationaux de capitaux que proposent certains n'en fait pas partie, à mon avis). Tout le monde ou presque convient que les États doivent contrôler beaucoup mieux les systèmes bancaires et réformer les instruments d'intervention d'urgence en cas de crise de liquidités, sans exclure la possibilité d'entraver temporairement les mouvements de capitaux à court terme. Ces moyens relèvent tous du pouvoir des États.
  • En conclusion, qu'il s'agisse des causes profondes des crises financières, des moyens d'en limiter l'ampleur ou de ceux d'en circonscrire les effets destructeurs à ceux-là seuls qui tiennent à être des joueurs, on trouve la responsabilité, individuelle ou collective, des États. Pourquoi n'agissent-ils pas mieux et n'en font-ils pas plus ? Nous y reviendrons.
  • Cela dit, il est incontestable que la globalisation financière, en mettant tous les territoires en concurrence pour attirer l'épargne mondiale, modifie les marges de manoeuvre des États en matière de politique monétaire. En fait, en promouvant ou en acceptant la globalisation financière, les États se sont interdits de recourir à un instrument très particulier de politique économique : l'inflation. Or on ne dira jamais assez quel merveilleux instrument - pour les gouvernements - était l'inflation ! Elle leur permettait d'opérer des transferts pratiquement invisibles, donc sans douleur. Elle leur permettait de s'endetter largement, car elle se chargeait ensuite d'alléger la dette publique. Elle permettait aux entreprises du territoire de bénéficier d'une épargne locale gratuite, voire rémunérée à des taux négatifs, car cette épargne était « piégée » dans le territoire par le contrôle des mouvements de capitaux. Il est clair que la globalisation financière rend l'inflation inutilisable et même perverse.
  • La politique monétaire, c'est-à-dire l'action de la banque centrale sur les taux d'intérêts à court terme, n'a cependant pas perdu toute efficacité. Nous avons eu cette impression en France, à juste titre, lors de la phase de convergence vers l’euro. La politique monétaire en France était alors dictée par ce que faisait la Bundesbank. En effet, les gouvernements français successifs, pour réussir ce qui fut à l'origine un projet français : le passage rapide à l'union monétaire, ne pouvaient pas se permettre de « décrocher » le franc du mark ni de manifester le moindre écart par rapport à la conception de l'orthodoxie monétaire qui était celle du gouvernement allemand. C'était la condition sine qua non du ralliement de l'Allemagne à une union monétaire rapide. Mais avec l'euro, l'Europe devrait retrouver une liberté en la matière au moins aussi grande que celle des États-Unis.

 

4. Le chômage en Europe

C'est à propos du principal problème économique en Europe, le chômage, que je voudrais montrer l'existence de marges de manoeuvre, cette fois internes, des gouvernements.
Et d'abord, le chômage a-t-il quelque chose à voir avec la mondialisation ? La majorité des économistes professionnels pensent que non. Pour eux, c'est le progrès technique qui en est l'origine. Ce n'est pas mon avis. Je dirai en quelques mots pourquoi.

Lorsque les territoires étaient beaucoup plus fermés qu'ils ne le sont aujourd'hui, et surtout lorsque la mise en compétition de ces territoires par les éléments mobiles de l'économie était beaucoup plus modérée, les entreprises d'un territoire étaient certes en compétition entre elles, mais dans la même zone monétaire, et dans des conditions d'identité des coûts salariaux et des règles de la concurrence. Les entreprises modéraient donc la compétition par les prix, car cette forme de compétition est l'horreur pour un chef d'entreprise, au profit d'une compétition par la différenciation des produits. À partir du moment où la globalisation met en compétition des entreprises localisées dans des territoires très différents, la compétition par les prix fait rage et les entreprises sont toutes obligées de s'aligner rapidement sur la productivité des meilleures d'entre elles. Si le retard de productivité d'une entreprise vient de son insuffisante productivité du travail, elle va procéder à des licenciements massifs. Il n'est pas d'autres raisons à la vague récente de downsizing, de reengineering, mais aussi à l'obsession de la shareholder value, que la nécessité, engendrée par la globalisation de la compétition, de l'alignement de chaque firme, dans chaque territoire, sur les normes de la plus productive et de la plus rentable pour ses actionnaires. Dans un premier temps, le processus de globalisation engendre donc une accélération du rythme de destruction d'emplois dans les pays riches. Il en est ainsi beaucoup plus, soulignons-le ici pour éviter des malentendus, en raison de la compétition entre les pays riches eux-mêmes qu'en raison de la concurrence des pays à bas salaires, même si le rôle de celle-ci est loin d'être aussi négligeable que certains le prétendent et va de plus, à mon avis, s'accroître avec l'entrée sur la scène mondiale de pays émergents tels que la Chine et l'Inde, énormément plus peuplés que les premiers « dragons ». Mais cette destruction initiale d'emplois n'est qu'un premier temps, car dans tout territoire il existe en permanence à la fois un processus de destruction d'emplois et un processus de création d'emplois. Si ces deux mouvements s'équilibrent, il n'y a pas de chômage.

Pour comprendre ce qui se passe ensuite, après cet effet initial, il faut faire une distinction, qui me paraît aujourd'hui fondamentale, entre les emplois que j'appelle « compétitifs » et les emplois que j'appelle « protégés ». Les emplois compétitifs sont ceux qui, au sein d'un territoire, sont soumis à une compétition avec des emplois qui sont situés dans d'autres territoires. S'ils se maintiennent dans un territoire, c'est qu'ils sont capables de soutenir la compétition des emplois compétitifs situés dans les autres territoires, sinon ils disparaissent dans le premier territoire et se développent dans les autres. Les emplois compétitifs se battent entre eux à échelle mondiale directement pour des parts du marché mondial. Les emplois protégés sont ceux qui, au sein d'un territoire, ne sont en compétition, d'ailleurs éventuellement très vive, qu'avec des emplois situés dans le même territoire. Ils se battent entre eux pour des parts d'un marché local, tout au plus national, dont la taille ne dépend que des revenus distribués sur le territoire. Nous avons donc dans le même territoire des emplois compétitifs et des emplois protégés. Or, dans un pays riche, le premier effet de la globalisation est, comme nous l'avons vu, d'accélérer d'abord le rythme de destruction des emplois compétitifs. Toute la question est alors : est-ce que dans un territoire donné la création de nouveaux emplois compétitifs est assez rapide pour compenser le mouvement de destruction, qui s'est lui-même accéléré en raison de la globalisation ? Si oui, il n'y a aucun problème, il n'y a pas de chômage et il n'y a pas de croissance des inégalités. Sinon, il y a une destruction nette d'emplois compétitifs. Il faut alors, pour que le chômage n'augmente pas, que les salariés « expulsés » du secteur compétitif retrouvent un emploi dans le secteur protégé, c'est-à-dire le secteur qui produit les biens et les services qui ne sont pas soumis à la compétition internationale.

Aux États-Unis, par exemple, l'industrie manufacturière, un secteur soumis à la compétition globale, a perdu énormément d'emplois. Ces emplois ont été remplacés par des emplois dans les services de proximité, en particulier dans les services aux ménages, qui sont donc des emplois protégés. Mais, afin que ce secteur arrive à créer suffisamment d'emplois protégés pour éviter la croissance du chômage, il a fallu que la demande pour ces services augmente rapidement. Pour cela, il a fallu que le prix de ces services baisse de manière continue et donc que les salaires dans le secteur protégé baissent par rapport à ce qu'ils sont dans le secteur compétitif. Dans ce cas, on n'a pas de chômage, mais on a une croissance des inégalités entre ceux qui restent compétitifs et la masse de ceux qui ont dû se « recaser », si je peux me permettre cette expression, dans le secteur protégé. Bref, dans les années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix, les États-Unis mais aussi la Grande-Bretagne n'ont pas connu d'explosion du chômage comme en Europe continentale, mais les inégalités de salaires s'y sont beaucoup plus fortement creusées, et le phénomène des working poors s'est développé.

Je voudrais souligner que le processus que je viens de décrire n'est pas fatal. J'insiste sur le fait que, si, dans un territoire, les acteurs économiques sont suffisamment dynamiques pour créer en permanence suffisamment d'emplois compétitifs, le phénomène d'accroissement du chômage ou des inégalités ne se produit pas. Les gouvernements ne sont pas sans pouvoir pour établir leur territoire dans cette heureuse situation. Certes, les politiques macro-économiques classiques sont ici de peu de secours. Ce dont il s'agit en effet est d'améliorer la capacité de rétention et « l'attractivité » du territoire pour les emplois compétitifs. Aménagement du territoire, formation, recherche publique bien transférée, stimulation de la création d'entreprise sont ici les instruments adéquats. On remarquera que ces politiques économiques, si elles réussissent, sont a priori de la catégorie rare et bénie des politiques qui ne font que des gagnants. En effet, plus les emplois compétitifs sont nombreux dans un territoire, mieux c'est pour tous. Elles font donc l'unanimité, et on les trouve, avec des variantes techniques, au programme de tous les partis. Le problème, puisqu'il s'agit d'améliorer l'attractivité d'un territoire par rapport aux autres, est que tous ne peuvent y parvenir en même temps. C'est le cas de l'Europe où les gouvernements ont donc à traiter un grave problème de chômage.

Quels sont les moyens dont disposent les États pour le combattre ? La question centrale me semble aujourd'hui être la suivante. Existe-t-il des politiques qui permettraient de supprimer le chômage sans que personne y perde ? Je suis de ceux qui pensent que la réduction du chômage en Europe ne pourra, en aucun cas, résulter uniquement de politiques macro-économiques de relance de la consommation ou de l'investissement. Avec une politique macro-économique aujourd'hui louée pour son pragmatisme et son efficacité, les États-Unis parviennent à une croissance moyenne de 3 % par an. Même après l'euro, il n'y a aucune raison que l'Europe puisse faire mieux. Or une croissance de 3 % par an en France réduirait le chômage de 150 000 à 200 000 personnes par an.

En d'autres termes, le chômage, en Europe, a une dimension structurelle et non pas simplement conjoncturelle. Il faut donc pour le supprimer des politiques ayant un contenu structurel. Tout le monde sait ce que l'on pourrait faire. La réduction du chômage n'est pas un problème pour la théorie économique. De plus, il n'y a pas de solution unique. Plusieurs types de politiques économiques seraient susceptibles de réduire le chômage structurel. Très schématiquement, trois types de solutions sont possibles ainsi que toute combinaison des trois. La première est la solution libérale : suppression du salaire minimum et flexibilisation des marchés du travail afin que le marché fixe librement le prix de chaque catégorie de force de travail. Elle admet une variante : baisser drastiquement les charges sur les bas salaires. La deuxième est la réduction du temps de travail. Cette solution mériterait, à elle seule, tout un développement, car les modalités de réduction peuvent être très différentes. Il y a un vaste débat quant aux moyens, mais il est clair que la réduction du temps de travail est une option. Et enfin, le troisième type, qui peut apparaître provocateur, est de créer de nouveaux emplois publics. Là encore, il y a de fortes différences dans les méthodes envisageables. On peut simplement créer des emplois de fonctionnaires, mais aussi, solution en vogue chez certains économistes et hommes politiques en France, subventionner le développement d'un « tiers secteur ».

Chacune de ces politiques, et bien sûr toute combinaison des trois est susceptible de réduire le chômage structurel. Mais il est essentiel de bien comprendre qu'elles entraîneraient toutes, inévitablement, des modifications dans la répartition telles que certains y perdront. Ainsi de la troisième solution. Je suis personnellement convaincu que les programmes qu'on nous présente - où l'on nous explique qu' « il n'y a qu'à » prendre les 700 milliards de francs que représenterait, selon certaines sources, le coût du chômage, et les utiliser à financer le tiers secteur pour faire disparaître l'essentiel du chômage - sont des présentations démagogiques. Très certainement le troisième type de solution impliquerait une augmentation de la pression fiscale sur ceux qui ont un emploi. Quant à la deuxième solution, le partage du travail, il est clair qu'elle n'est pas réaliste si elle ne s'accompagne pas, au moins pour certains, d'une réduction proportionnelle, ou presque proportionnelle, des revenus. On ne peut pas imaginer de système de partage du travail susceptible de réduire le chômage avec maintien des revenus de tous. Enfin, s'agissant de la première solution, il va de soi que, si on adopte la version consistant à baisser les charges sur les bas salaires, il faudra financer par d'autres prélèvements les prestations que ces charges finançaient, ou alors accepter une baisse des prestations. Et si ce ne sont pas les charges mais les salaires qui baissent, alors là c'est limpide : ce sont les bas salaires qui paieront la solidarité avec les chômeurs. Il est vrai qu'on pourrait compenser cette baisse des plus bas salaires par un impôt négatif. C'est une mesure qui, quoique d'inspiration libérale, a aujourd'hui des défenseurs dans les partis de gauche. Le marché fixerait le niveau des plus bas salaires, mais l'impôt négatif instituerait un plancher aux revenus de chacun, qui pourrait être, par exemple, égal au SMIC actuel. Dans ce cas, tout employé payé en dessous du plancher recevrait de l'État un versement, donc un impôt négatif, égal à la différence existant entre son salaire et ce plancher. Cependant, il faudrait alors relever les impôts payés par ceux qui sont au-dessus du plancher. Quoi qu'on fasse, il y aurait une modification de la répartition. Ce ne sont donc pas des politiques grâce auxquelles personne ne perd. Autrement dit, à l'issue de l'application de chacune de ces politiques et des transferts éventuellement associés, certains s'en trouveront mieux - bien évidemment les chômeurs -, mais d'autres moins bien : ce sont ceux sur lesquels aura pesé le coût de la solidarité nationale accrue qui aura permis de résoudre le problème du chômage. C'est là toute la difficulté. Pourquoi ne parvient-on pas à la résoudre ?

 

5. Pourquoi les États ne font-ils rien ?

Nous voici désormais au coeur de la question. Des marges de manoeuvre existent incontestablement, tant au niveau international qu'au niveau des nations, pour donner à la mondialisation un cours différent ou en compenser les effets négatifs pour beaucoup. Pourquoi ne sont-elles pas beaucoup mieux utilisées ? Je passerai rapidement sur le niveau international, qui est celui par exemple de la réforme du SMI, car la réponse est malheureusement assez simple, pour tenter de percer le profond mystère de la paralysie de certains gouvernements au niveau national.

Au niveau international, il faut absolument abandonner l'utopie que pourraient émerger dans les prochaines années ne serait-ce que des embryons d'un pouvoir supranational capable d'imposer sa volonté aux États nationaux. Toute évolution à ce niveau ne peut résulter que d'un laborieux compromis entre les principales puissances. Or la mondialisation, on l'a dit, met les territoires en compétition. Chaque gouvernement, avant d'envisager d'oeuvrer pour un bien commun fort difficile à cerner, cherche d'abord à ce que son territoire tire son épingle du jeu. Il lui est alors plus facile de régler ses éventuels problèmes internes. Malgré tout, la compétition peut être destructrice et la coopération s'avérer finalement la meilleure option. Mais pour le reconnaître, il faut généralement de graves crises qui manifestent clairement le caractère destructeur pour tous de la compétition, comme ce fut le cas dans les années trente. Malgré les discours actuels sur la réforme du SMI, je doute fort que les soubresauts financiers que nous connaissons soient perçus comme suffisamment alarmants pour que les excellentes idées émises ici ou là soient mises en oeuvre avec détermination et continuité. Il est à craindre, hélas, qu'il faille pour cela une crise d'une tout autre ampleur. La structure actuelle du jeu interétatique exclut en tout cas toute capacité d'anticipation, tout au plus permet-elle certaines réactions en cas de crises graves. Le seul moyen de changer cet état de choses serait que se développent des organisations politiques internationales. Mais cet internationalisme, qui ne serait plus classiste, reste à imaginer.

Quant aux causes de l'étrange paralysie de la plupart des gouvernements européens à l'égard du chômage, j'aimerais vous soumettre une hypothèse. J'observe que, dans la période d'après-guerre et jusqu'à aujourd'hui, la plupart des gouvernements n'ont été capables de mener des politiques économiques actives, ayant d'importants effets de répartition, que dans des situations où il existait dans le pays un puissant « sentiment économique national ». Le sentiment économique national ne se définit que par rapport à l'étranger. Selon moi, et en cohérence avec la conception purement relative de la richesse que je crois indispensable d'adopter, ce sentiment économique national ne peut prendre que deux formes. Il s'exprime soit par la volonté de rattrapage, s'il s'agit d'un pays pauvre par rapport à un pays riche, soit par la volonté de ne pas « décrocher », quand le pays est déjà riche et se situe dans le peloton de tête des pays riches.

C'est la volonté collective de rattrapage des États-Unis qui fut à mon sens le moteur des politiques économiques actives en Europe et au Japon dans l'après-guerre. Aujourd'hui, ce sont les pays pauvres dits émergents qui sont dans ce cas. Il est incontestable que les gouvernements des pays émergents mettent en oeuvre de véritables politiques économiques. Ils font des choix qui ont des conséquences de répartition interne très importantes, ils sont protectionnistes, ils ont une politique monétaire et industrielle active, etc.

Quant aux exemples de politiques économiques actives dans les pays les plus riches ces dernières années, nous avons Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Je suis frappé de constater que, sous ces deux gouvernements, on a assisté à un véritable changement de politique économique, que les promoteurs de ce changement avaient annoncé leurs intentions, se sont fait élire sur des programmes et, contrairement à d'autres hommes politiques de beaucoup d'autres pays d'aujourd'hui, ont fait ce qu'ils ont dit qu'ils feraient Pourquoi ? La possibilité qu'ils ont eue de mettre en oeuvre de nouvelles politiques est à mon avis étroitement liée au sentiment de déclin, voire de décadence, de décrochage, qu'avaient les États-Unis à l'endroit du Japon, à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, et que ressentait la Grande-Bretagne à l'endroit du reste de l'Europe quand Margaret Thatcher est arrivée au pouvoir.

Le Japon aujourd'hui, pays dont la richesse par habitant est la plus élevée du monde (mis à part quelques émirats pétroliers), est un extraordinaire exemple du phénomène inverse. On sait qu'il connaît un marasme économique certain depuis plusieurs années en raison de la situation de quasi-faillite dans laquelle se trouve une bonne partie de ses institutions financières. La restructuration et l'assainissement de celles-ci coûterait plusieurs dizaines de fois ce qu'il en a coûté de restructurer le Crédit Lyonnais. On avance des chiffres en apparence astronomiques, mais qui ne représentent en fait « que » 10 % du PIB japonais. Un plan de restructuration en trois ans, déplaçant chaque année 3,3 % du PIB, réglerait donc le problème. C'est beaucoup, mais techniquement faisable. On dit que le système politique japonais est incapable de le faire. Mais pourquoi en est-il ainsi ? Parce qu'il est incapable de décider qui va payer et, s'il est incapable de le décider, c'est qu'il n'y a aucun consensus là-dessus dans la société japonaise. Un pays qui a su, quand il était dans une phase de rattrapage des États-Unis, traiter avec résolution et rapidité ses problèmes de répartition interne et s'unir au nom du rattrapage, n'est plus capable de le faire aujourd'hui qu'il a atteint les sommets de la richesse. Je suis prêt à prendre le pari que, si, le marasme continuant, le Japon dans son ensemble avait le sentiment de « décrocher » des Etats-Unis, son problème actuel serait très vite réglé.

Mon hypothèse est donc que, jusqu'ici, ce n'est que dans les pays riches menacés de déclin, donc d'un accroissement des inégalités externes, et dans les pays pauvres en situation de pouvoir rattraper les pays riches, donc de réduire les inégalités externes, que les conditions ont pu être réunies pour trouver des compromis sur les inégalités internes. Autrement dit, ce n'est que dans ce type de pays qu'est parvenue à se constituer quelque chose comme une conscience nationale fondée sur l'économie, dans un projet orienté vers l'extérieur, conscience qui permet que soient conçues et mises en œuvre des politiques économiques actives. A contrario, dans les pays riches non conscients d'un déclin relatif, toute politique économique active apparaît d'abord et avant tout comme une brutale intervention sur les inégalités internes. Elle est donc immédiatement conflictuelle, et ces conflits ne peuvent être transcendés par un objectif économique d'ordre supérieur. Dans une telle situation, les conflits de répartition sont à nu : il n'existe aucun plan supérieur dans l'ordre de l'économie, comme le rattrapage, auquel on puisse se placer pour les résoudre.

Est-ce sans espoir ? Non, mais la seule solution est de réussir à nous placer sur un autre plan. Car les conflits de répartition peuvent aussi se résoudre à un niveau politique. Par exemple, lorsque les questions de solidarité ne peuvent plus être réglées en expliquant à ceux qui donnent : « Vous verrez, vous-mêmes vous en trouverez mieux à la fin », elles peuvent cependant l'être en répondant aux questions suivantes « Dans quelle société voulez-vous vivre ? Est-ce le modèle américain que vous voulez pour l'Europe ? Quel est le degré d'inégalité qui vous paraît acceptable ? Si les inégalités actuelles vous paraissent inacceptables et si vous êtes en haut de l'échelle, de quoi êtes-vous prêts à vous priver pour qu'elles soient réduites ? ».

Pour certains, tels Brender dans L'impératif de solidarité, Lipietz dans La société en sablier, ou même Fitoussi dans Le débat interdit, une solidarité accrue unissant les compétitifs qui bénéficient de la globalisation et les autres reste pourtant un impératif économique. À leurs yeux, en effet, les multiples formes des inégalités croissantes (chômage, pauvreté de masse, banlieues à l'abandon, réduction de la sphère des services publics, inégalités régionales, etc.) finiront par peser sur la compétitivité des compétitifs, soit directement, soit par la perte de cohésion sociale et politique qu'elles engendreront inévitablement. Pour eux, laisser se développer ces inégalités serait donc, du point de vue même de l'économie, un fort mauvais calcul.

Je crains fort au contraire qu'au sein d'un territoire puissent parfaitement se côtoyer pendant fort longtemps, d'une part, des groupes d'ultracompétitifs, vivant et travaillant dans des ghettos dorés et protégés, ayant leurs propres écoles, hôpitaux, espaces de loisirs, etc., parfaitement connectés entre eux et avec les compétitifs des autres territoires par les infrastructures de communication adaptées à leurs besoins, et, d'autre part, une masse de gens paupérisés tenus en respect par de puissants appareils répressifs. Pour s'en convaincre, il n'est qu'à se tourner vers le passé où ce modèle est très largement dominant, par exemple Venise et quelques autres villes d'Europe du XVe siècle, ou à observer aujourd'hui le Brésil, ou ce qui est en train de se produire dans certaines provinces chinoises, ou encore tout simplement les États-Unis.

En raison de la globalisation, il est clair que la possibilité et la tentation, pour des groupes privilégiés, de faire économiquement sécession du reste des habitants d'un territoire sont sans doute plus grandes qu'elles n'ont jamais été, du moins dans les pays les plus riches. Dans les pays les plus riches, y a-t-il un intérêt économique quelconque, pour les plus compétitifs, à ce que le chômage disparaisse, par exemple ? Aucun : le surcroît de demande interne que cela entraînerait serait négligeable pour des gens qui se battent avant tout, entre eux et avec les compétitifs des autres territoires, directement pour des parts du marché mondial. Au contraire, l'existence du chômage, en pesant sur les plus bas salaires dans leur territoire, est plutôt un facteur favorable à leur propre compétitivité. Dans les pays les plus riches, ce qui disparaît ainsi, avec la globalisation, ce sont les fondements économiques du sentiment national. La crise du sentiment national et donc de l'idée de nation dans les pays riches est pour moi due à la disparition du sentiment économique national. Le roi est nu : si sentiment national et donc nation il doit y avoir, ils doivent désormais être fondés sur autre chose que l'intérêt économique mutuel bien compris des habitants d'un territoire.