Session 1999
Perspectives
(Ces perspectives sont aussi disponibles en téléchargement)
Après une session des Semaines Sociales aussi large
dans les sujets abordés, et aussi diverse dans les apports de chacun,
il n'était pas question d'élaborer une synthèse unique,
comme il est d'usage après chaque session. Aussi, le Conseil des Semaines
Sociales a-t-il demandé à deux de ses membres, particulièrement
engagés dans la préparation de la session, de rédiger un
résumé des perspectives dominantes qui leur ont paru émerger
des deux grandes parties des travaux : la première consacrée aux
racines de l'engagement social des chrétiens (José de Broucker),
la seconde consacrée aux nouveaux enjeux de société (François
Desouches).
I L'engagement social des chrétiens
L'Évangile
et les chrétiens ont-ils, auront-ils encore un rôle à tenir
dans la société française d'aujourd'hui et de demain ?
Si oui, pourquoi ? Si oui, comment ?
En 1999, ces questions s'imposent aux héritiers et acteurs du catholicisme
social attentifs aux réalités changeantes de l'histoire et des
relations christianisme-société. Par catholicisme social on peut
entendre l'ensemble des catholiques qui, sous des modes divers, ont le souci
de penser et de vivre leur engagement dans le monde en cohérence avec
leur foi et en Église.
Les catholiques et la société : l'éclairage
de l'histoire
Il y a toujours eu et il y aura toujours des chrétiens
cherchant à conformer leur vie personnelle, familiale et sociale à
leur conscience croyante. Pendant les longs siècles durant lesquels morale
publique et morale catholique participaient des mêmes principes et des
mêmes lois dans une société stable, on était, de
naissance, tout uniment, bon ou mauvais catholique et français. Sous
le double effet de la Révolution française puis de la révolution
industrielle, la société et l'Église sont entrées
en dissonnances socio-culturelles et en conflits idéologico-politiques.
C'est alors que, pour gérer ces dissonnances et conflits, est apparu
ce que l'on appelle le catholicisme social, comme un interface entre une Église
et une société appelées à se séparer.
D'Ozanam à Mounier en passant par Albert de Mun et Marc
Sangnier, mais aussi d'un pape à l'autre, d'un thomisme à l'autre
; de l'utopie d'un retour à la chrétienté d'hier au projet
d'une nouvelle chrétienté ; du service diaconal à l'engagement
politique ; du patronage au syndicat en passant par le cercle d'études
ou l'Action catholique ; du refus à la reconnaissance de la démocratie
; de la stratégie de confrontation à celle de participation ;
du dynamisme missionnaire à la discrétion du dialogue : cet interface
a connu bien des expressions différentes, parfois conflictuelles, à
l'initiative de laïcs ou de clercs. Parmi leurs traits communs : souci
du concret, priorité de l'enquête, volonté de traduire le
jugement en action, malaise à l'égard du politique, méfiance
à l'endroit de l'État et option privilégiée pour
la subsidiarité, respect marqué tant des impulsions que des injonctions
du magistère.
Jusque dans les années 1960. C'est alors à la
fois le temps du concile Vatican II et celui des mouvements dits de 68. Toute
idée de restaurer ou de reconstruire une chrétienté est
rejetée. Le pluralisme est la loi de la modernité. Des catholiques
pensent devoir travailler avec tous sans prétendre faire valoir ni entendre
une partition spécifique. L'émergence de l'économie et
du tiers monde, la conscience des réformes de structures qu'exige le
" désordre établi " font juger le catholicisme social
trop seulement social, trop hexagonal, trop réformiste, globalement trop
moralisant. L'articulation organique de l'engagement dans le monde et de l'obédience
ecclésiale ne paraît plus à nombre de militants pertinente,
nécessaire, voire même viable. Les mouvements et organisations
expressifs du catholicisme social perdent de leur substance, alors qu'apparaissent
et se développent d'autres mouvements et organisations qui donnent le
primat au spirituel, avec une forte exigence identitaire.
Même si, trente ans plus tard, notamment sous l'impulsion
de Jean-Paul II, des signes apparaissent de réactualisation de l'attention
au monde et de la doctrine sociale catholique, la question reste ouverte : l'Évangile
et les chrétiens ont-ils encore un rôle à jouer dans la
société ?
La société entre indifférence et attente
En première approche, la société française
ne le pense pas. Interrogée par sondages, elle répond ne pas attendre
grand chose, sinon rien, des chrétiens. En son sein, même les chrétiens
sont nombreux à partager le doute sur leur vocation ou leur capacité
à susciter plus de confiance que d'autres : nous ne sommes pas des modèles,
nous ne sommes pas assez cohérents avec les valeurs que nous professons,
nous sommes minoritaires, la foi et l'appartenance à l'Église
sont une force qui nous aide à vivre, non un engagement à agir
dans la société...
La société peine à reconnaître les
principales valeurs évangéliques dont se réclament les
chrétiens (tolérance, partage des richesses, refus de l'exclusion)
: deux Français sur trois pensent qu'elles sont devenues valeurs communes
à notre civilisation et/ou que les chrétiens sont mal placés
pour les exprimer.
Elle peine aussi à identifier les chrétiens comme
composante sociale déterminée. Elle connaît - et apprécie
- des chrétiens : des personnalités qui sortent de l'ordinaire
et sont médiatisées et aussi les prêtres qui ont collectivement
la réputation d'être proches, d'écouter, de comprendre et
d'aider. Les chrétiens, ou le christianisme, sont communément
identifiés à l'Église. Et l'Église à une
institution riche, intolérante, autoritaire, multipliant les interdits,
obsédée par la morale sexuelle et conjugale ; une institution
dont l'histoire et le fonctionnement sont entachés de contradictions
avec les principes dont elle se réclame ; une institution en manque grave
de crédibilité.
En deuxième lecture, ces opinions lourdement négatives
traduisent davantage une déception et une frustration qu'un classement
sans suite. Même mal et de moins en moins connus et reconnus, le Christ
et l'Évangile gardent une aura et font penser que des chrétiens,
une Église qui leur seraient fidèles auraient un rôle important
à jouer face aux défis actuels et à venir qui inquiètent
le plus : la solitude, l'exclusion, le fossé entre riches et pauvres,
les guerres, les menaces sur la vie, la dignité et la liberté
de la personne humaine, les dérives de la recherche scientifique... Pour
être entendus, il serait alors attendu des chrétiens non tant des
jugements et des interdits que des aides à la vigilance ; à la
réflexion sur la vie, la mort, la valeur de l'être humain ; à
l'apaisement, la médiation, la communication... En bref, il serait attendu
des chrétiens qu'ils soient, en pensées et en actes, sources et
ressources crédibles d'humanisme.
Pour réouvrir la question du sens, il faut raison garder
Plus ou
moins confusément ressenti et exprimé par l'opinion, le besoin
d'un apport religieux est plus clairement diagnostiqué par les observateurs
de la société française contemporaine.
S'il y a crise de l'État démocratique en France, elle n'est pas
seulement fonctionnelle mais d'abord " spirituelle " : ce qui est
atteint, c'est la foi civique érigée en religion alternative par
la République aux temps de son conflit avec le catholicisme. Ces temps,
qui étaient aussi ceux du combat des droits de Dieu contre les droits
de l'homme, sont passés. Les croyants sont intégrés dans
l'espace de la démocratie. La République n'a plus d'adversaires.
La religion de la politique comme fin en soi, de la délibération
et de l'ordre public comme valeurs sacrées, a perdu sa raison d'être.
Ce vide spirituel réouvre le problème de la morale sociale et
des finalités à l'échelle de chaque individu. C'est alors
que le message du christianisme peut rencontrer un nouvel écho. Certes,
la société et les personnes qui la composent ne sont plus disposés
à se soumettre à un magistère. Mais, sous condition que
le pluralisme de l'espace public soit respecté, ils sont prêts
à prêter une oreille attentive à tous messages portant sur
les fins, les valeurs, le sens.
Par ailleurs, s'il importe que la société retrouve
foi en sa raison, il importe aussi que les croyants gardent raison à
leur foi. Une raison qui doute d'elle-même ouvre sur l'irrationnel, le
nihilisme, le fatalisme, le désespoir qui marque si fortement notre temps.
Une foi sans structure rationnelle dérive dans l'illuminisme, le sectarisme,
le fondamentalisme, l'intégrisme. La tâche est alors de vouloir,
susciter et nourrir le dialogue et la complémentarité de la foi
et de la raison : l'une au secours de l'autre, et réciproquement.
Pour les chrétiens, se vouloir raisonnables, c'est discuter
avec tous des raisons pour lesquelles ils veulent une société
juste et fraternelle plutôt que la jungle. Cherchant à être
raisonnables pour eux-mêmes et dans la cohérence de leur foi, ils
témoigneront qu'il vaut mieux chercher le sens que se complaire dans
le non-sens. Ils aideront l'homme à être à sa hauteur d'homme.
Puissance de suscitation de l'homme en sa vérité, donc de ses
capacités créatrices, la foi doit pouvoir rendre désirable
de vivre raisonnablement sa vie, personnelle et collective. Aux croyants de
dire à la raison : " lève-toi et marche ! ". Réciproquement,
ils se protègeront des tentations du fidéisme et de l'autoritarisme,
et l'Église sera reconnue sous le visage d'un interlocuteur fraternel,
un visage humain qui tient un discours de raison inspiré par la foi.
cuménisme : rester ouverts sur l'essentiel
Le besoin social et l'espace ouvert pour y répondre
appellent les chrétiens. Mais pas eux seuls : le service de la personne
et de la société en manque de solidarités, de moral(e),
de valeurs et de raison est affaire d'humanité et non spécifiquement
de christianité. Ne faut-il donc pas ou plus penser et croire que la
foi comporte des motifs spécifiques à l'engagement des chrétiens
dans la société ? Est-ce à dire que l'humanisme n'a rien
à faire avec la foi, et réciproquement ? Le doute sur ces questions
nourrit l'écartèlement des communautés chrétiennes
entre une laïcisation extrême de l'agir et une spiritualisation extrême
de la foi. Les unes et les autres puisent cependant à la même source
: l'Évangile.
Comme tout autre, le chrétien participe de l'humanité.
Dans l'humanité d'aujourd'hui et désormais, c'est la conscience
du sujet qui est le lieu où se décide l'engagement. C'est en conscience
que le sujet, qui veut être l'auteur de son agir, articule traditions
héritées, émotions ressenties, opinions et raisons réfléchies,
principes et valeurs professées. La diversité des dosages possibles
de ces multiples motivations d'identité culturelle rend compte de la
diversité légitime des options d'engagement. S'y ajoutent pour
les chrétiens des motivations d'identité communautaire liées
à diverses dogmatiques, ecclésiologies, liturgies, eschatologies
: les héritiers de l'intégralisme, les tenants de la sécularisation,
les adeptes du Renouveau charismatique n'ont pas la même vision ni la
même pratique du rapport de la foi à l'agir.
Au risque
pour les uns et les autres de s'appauvrir et de se stériliser en négligeant
de se laisser interpeller ensemble par leur référence commune
: la fidélité à l'Évangile. Au risque aussi de dévaloriser
et compromettre par leurs divisions et leurs contradictions le message même
de l'Évangile, sa crédibilité et les voies qu'il ouvre
pour un monde plus juste et plus humain.
Les efforts déployés pour un cuménisme social depuis
1925 témoignent d'une claire conscience de cette responsabilité
: " Dans le domaine des questions morales et sociales, nous désirons
que tous les chrétiens commencent à agir ensemble comme s'ils
formaient un seul corps en une seule communauté visible " proclamaient
alors des initiateurs de ce qui est devenu le Conseil cuménique
des Églises. Les difficultés rencontrées sont davantage
institutionnelles et fonctionnelles que théologiques. Les rassemblements
européens de Bâle puis de Graz ont témoigné du chemin
parcouru. Au sein du Conseil d'Églises chrétiennes en France ou
d'organisations comme la CIMADE et l'ACAT, orthodoxes, protestants et catholiques
sont effectivement ensemble. Certes, pour des raisons historiques, les orthodoxes
se reconnaissent du retard dans la réflexion et la pratique sociales
; certes, les protestants et les catholiques n'ont pas la même conception
de la compétence et de l'autorité magistérielle de l'Église
; certes, c'est avec des accents différents que l'Orient et l'Occident
pensent et vivent la double appartenance du chrétien - citoyen du monde
et citoyen du ciel. Mais ensemble ils pensent avoir besoin les uns des autres
pour que le témoignage ne se dilue pas dans un humanisme flou ni ne se
désincarne dans une contemplation indifférente aux problèmes
humains. Ils pensent pouvoir s'aider mutuellement à rester centrés
sur l'essentiel : l'Évangile.
L'Evangile, source et appel à l'action
La fidélité
à l'Évangile comme source, motivation et critère spécifiques
de l'engagement des chrétiens dans la société n'est pas
fidélité à un enseignement contenu dans un livre : ce serait
imaginer l'engagement social sous le mode de la déduction logique de
principes premiers contenus dans ce livre. Elle est adhésion à
la personne même du Christ : croire à l'Évangile, c'est
croire à Jésus. Est évangélique une foi qui se laisse
interpeller par la Parole, qui reste ouverte à l'irruption de l'Esprit,
qui demeure en état de conversion. Est évangélique l'amour
et le souci du plus petit et des pauvres parce qu'il en va de l'identité
de Dieu et de sa promesse de les réunir à la table du Banquet
dans son Royaume. Est évangélique une espérance active
du Royaume, soucieuse de se traduire dès ce monde-ci. Est évangélique
une vie qui entre dans cette logique et en porte les fruits. Des fruits qui
sont action, car il n'y a pas d'amour chrétien qui ne soit à la
fois en acte et en vérité.
Les grands préceptes de l'Évangile et les affirmations du catéchisme
sont connus. Mais trop souvent abstraitement. Trop de chrétiens ne tirent
pas les conséquences pratiques de ce que demande une des prières
dites après l'Eucharistie : " Fais nous devenir ce que nous avons
célébré et reçu ".
De nombreux
témoins, aujourd'hui comme hier, montrent bien comment l'écoute
priante de la Parole et la disponibilité à l'Esprit conduisent
à l'engagement au service des hommes à la suite du Christ.
C'est cette écoute et cette disponibilité qui donnent à
l'engagement son caractère d'obligation non seulement morale, mais théologale.
Et c'est cette même conversion constante à l'Évangile des
motivations de chacun qui donne à l'engagement son identité spécifiquement
chrétienne. Implicitement ou explicitement.
Une force
faible et humble
Si telle est la leçon du retour aux sources fondamentales de l'engagement
social et politique du chrétien, la première tâche de l'Église
est d'initier les croyants à la vie spirituelle. Le rôle de la
communauté est essentiel dans le façonnement de la conscience
chrétienne. Personne ne peut construire ni maintenir sa propre identité
que dans la mesure où il peut en partager la narration avec ceux dont
les histoires sont liées à la sienne. Les chrétiens qui
ont fait du récit de la Passion-Résurrection du Christ leur histoire
sont engagés et doivent s'aider à témoigner ensemble du
Royaume de justice et de paix.
Communauté de croyants dans une société
sécularisée, pluraliste, en panne de références
et de projets, l'Église doit renoncer à toute arrogance. Ce qui
fait difficulté aujourd'hui, à l'intérieur comme à
l'extérieur de l'Église catholique, c'est l'impression que la
parole officielle tombe d'en haut, joue l'obéissance contre la liberté,
ne semble pas surgir de la maturation des communautés. C'est alors la
mise en réflexion de chaque communauté en son contexte particulier
que le magistère doit susciter, accompagner et exprimer.
Aujourd'hui,
l'Église, les Églises ne peuvent et ne veulent plus prétendre
gouverner le monde. Il leur reste à résister, en témoignant
d'une sincère sympathie critique, à la double tentation de s'y
conformer ou de le fuir. Elles ont à la fois à travailler avec
tous à construire les compromis qui permettent de vivre ensemble et,
en fidélité au Christ, alerter les pouvoirs, pallier leurs déficiences
par l'action diaconale ou caritative, manifester en paroles et en actes vigilance
et parfois résistance. " Si les religions veulent survivre, il leur
faudra renoncer à toute forme de pouvoir autre que celui d'une parole
désarmée et faire prévaloir la compassion sur la raideur
doctrinale " (Paul Ricur). " Les chrétiens posssèdent
une force de paix. Elle ne se fonde pas sur l'argent ou sur les armes, mais
sur le dialogue. Une force, oui, mais faible et humble. Cette force faible est
un des héritages les plus précieux du XXe siècle, un héritage
encore à connaître et à accepter " (Andrea Riccardi).
A l'aube du XXIe siècle, l'aventure du christianisme social n'est pas
terminée. Au cur d'un monde à tant d'égards nouveau,
les chrétiens ont vocation de continuer à faire mémoire
de la folie de Dieu en Jésus-Christ : un exercice qui, depuis Paques,
est pris dans un immense travail d'enfantement. C'est ce travail qui continue
d'engendrer vérité, amour, justice, paix, et espérance
dans l'histoire.
José de Broucker
II Les nouveaux enjeux de société
Le sondage ISL réalisé en septembre 1999, par les Semaines Sociales
en partenariat avec La Vie et La Croix, corrobore l'observation courante : les
Français sont inquiets, plutôt pessimistes sur l'évolution
de la société ; ils estiment que le respect de la personne humaine
est en danger, tant à cause d'une économie mondialisée
qui " broie l'homme ", que d'un progrès scientifique qui les
fascine autant qu'il attise leurs craintes. Le monde leur paraît dériver,
sans pilote, marqué par des inégalités renforcées,
menacé par des risques et des violences d'un type nouveau. Ils constatent
une perte généralisée du lien social et une tendance aux
replis identitaires destructeurs de solidarité.
Ces sentiments et ces craintes, répandus bien au-delà
de nos frontières, les chrétiens les partagent, comme tout un
chacun. Mais leur foi leur interdit d'emprunter les chemins stériles
de la désespérance et la voie paresseuse des imprécations
qui tiennent lieu d'analyse. A l'entrée dans le nouveau siècle,
leur approche des grands enjeux de société s'articule autour des
quatre préconisations suivantes :
- Pour humaniser la mondialisation, ce n'est pas moins, mais mieux d'économie
de marché qu'il faut.
- Gouverner les forces de la mondialisation, suppose que l'on réforme
les institutions internationales existantes pour les mettre au diapason des
enjeux et des hommes du 21ème siècle.
- C'est l'éducation, et en particulier celle de l'éthique de
responsabilité, qui peut permettre que la personne humaine soit au
cur de la révolution scientifique et technologique actuelle.
- C'est par la reconnaissance des différences entre les personnes et
les cultures que l'on peut reconstruire les solidarités, et inventer
le lien social de la société mondialisée.
Mettre l'homme au cur de l'économie de marché
Le XXIème siècle s'ouvre sur le triomphe généralisé
du marché. L'espace ouvert aux échanges commerciaux s'est élargi
à de nouveaux pays et continents (Amérique latine, ex-bloc communiste,
Asie de l'Est, Afrique, mais dans une moindre mesure pour cette dernière).
La concurrence étendue à l'échelle du monde devient la
loi universelle des entreprises. L'argent circule librement et recherche les
arbitrages les plus rentables, donnant ainsi au mouvement actuel de la mondialisation,
une coloration largement financière. La révolution des technologies
de l'information et des télécommunications a fait de la planète
un village.
Cette évolution ne devrait-elle pas être saluée
comme une étape, d'une importance considérable, sur la longue
marche de l'humanité vers la réalisation de son unité ?
Pourtant, tel n'est pas le sentiment qui prévaut généralement,
tant en France, qu'en Europe et dans le monde. Que reproche-t-on à la
mondialisation ? Elle aggrave les inégalités au sein des sociétés
développées, ainsi qu'entre nations riches et pauvres : 20% de
la population de la planète concentre entre ses mains 80% du PIB mondial.
Elle ignore les besoins des pays du Sud. Elle fait du profit la norme unique
et absolue de toutes les activités humaines (au mépris, en particulier,
du respect de l'environnement). Sous son empire, l'obsession du court terme
tend à l'emporter, dans les décisions, sur les stratégies
de développement durable. Elle étend le rôle du marché
et de la concurrence à tous les domaines, y compris à ceux de
l'éducation, de la culture et de la santé, mettant à mal
les politiques de développement des services publics, ainsi que les péréquations
entre nations, régions et groupes sociaux. Beaucoup voient dans la mondialisation
la cause principale, voire unique, du chômage et de la précarité
du travail dans les pays développés.
Les voix qui s'élèvent ainsi recèlent
une part de vérité. Mais, par son simplisme même, cette
vision est dangereuse et ne mène nulle part. Elle ouvre la voie aux replis
protectionnistes et nationalistes : l'échec de la conférence de
l'OMC à Seattle, en décembre 1999, pénalise d'abord les
pays du Sud désireux d'exporter davantage vers les pays développés.
Elle repose, en outre, sur une analyse insuffisante et souvent incorrecte de
la place de l'économie et du rôle du politique vis-à-vis
de cette dernière. Ainsi, plutôt que de dénoncer l'empire
excessif qu'exercerait l'économie sur la politique, reconnaissons que
nous souffrons plutôt du défaut contraire : le non-respect des
règles d'une saine économie de marché, l'interférence
néfaste du politique, et son absence là où son intervention
serait déterminante pour réguler l'économie.
L'économie de marché comporte des valeurs morales
qui lui sont propres, et que les chrétiens doivent reconnaître
et encourager : le stimulant de la concurrence, le respect du droit, le combat
contre la corruption, l'exigence de qualité, et même le critère
du profit (dont l'entreprise a besoin comme toute personne humaine recherche
la santé). Accepter l'économie de marché ne signifie pas
renoncer au politique. Car si le marché possède des vertus d'efficacité,
il n'a pas de projet par lui-même, et ne fabrique pas de la civilisation.
Quand elle existe et qu'elle s'exerce conformément à sa vocation,
la volonté politique prévaut toujours sur celle des grandes entreprises
ou celle des marchés.
La mondialisation pose un problème inédit au
politique : pour que le monde soit plus vivable, il s'agit de rendre l'économie
plus viable. Comment ?
Sur des marchés mondialisés, toute crise (comme
nous l'avons vécu au cours des dix dernières années : crise
des pays asiatiques, Japon, Russie), peut s'étendre à l'ensemble
du monde. Chaque pays, grand ou petit, est donc responsable, pour le meilleur
et pour le pire, de la stabilité et de la qualité de la croissance
du monde. Face à cette situation, et pour que l'homme soit au cur
du fonctionnement de l'économie, il importe de construire un système
financier mondial qui remédie aux défauts du système actuel,
et de le faire appliquer par tous les Etats. Ce système devrait s'articuler
autour des grands axes suivants : la transparence, l'information la plus complète,
des institutions solides et stables garantissant la sécurité des
biens, l'épanouissement possible des personnes et la responsabilisation
des acteurs privés (entreprises et syndicats), des normes universelles
de bonne conduite soumettant à une indispensable discipline les marchés
financiers internationaux. En particulier, le monde ne peut plus tolérer
les " trous noirs " que constituent les paradis fiscaux et les centres
" off-shore ".
Pour progresser, il faut s'appuyer sur l'accord qui semble
s'opérer aujourd'hui, sur ces axes de réforme, au sein des instances
internationales, plutôt que de chercher à préconiser l'application
de règles obligatoires ou de taxes à l'échelle mondiale,
sur lesquelles il n'existe pas, actuellement, de consensus international. A
condition de ne pas se tromper de combat ni de méthodes, l'opinion publique
mondiale qui naît, peut faire avancer les choses dans la bonne direction
: ainsi, 20% des gérants de portefeuilles financiers assurent désormais
faire entrer des considérations de respect de l'environnement dans leurs
choix d'investissements. Un indice boursier d'entreprises pionnières
pour le développement durable (qui respecte la planète) vient
d'être composé par Dow Jones, l'organisme financier de Wall Street
; certains consommateurs commencent à boycotter les entreprises qui exploitent
leur personnel, commercialisent des produits incertains (OGM), ou polluent
Réformer les institutions internationales
Alors que la mondialisation s'est opérée jusqu'ici
en dehors de toute conscience mondiale, au gré de dynamismes financiers
ou technologiques autonomes, il est temps maintenant que le monde soit lui-même
le sujet de sa propre mondialisation. Prévenir les crises et stabiliser
les marchés sont une des sauvegardes que l'on doit d'abord aux plus vulnérables
de nos sociétés. Alors que nous entrons dans le nouveau millénaire
avec six milliards d'humains, plus d' 1,3 milliard vivent avec moins d'un dollar
par jour ; plus d' 1,4 milliard n'ont pas d'accès direct à l'eau
potable ; 900 millions sont analphabètes, et 800 millions souffrent de
la faim ou de la malnutrition. La mondialisation peut être une chance
de réduire les inégalités et d'accélérer
la sortie de la pauvreté. Mais comment avancer dans cette direction,
alors que le sentiment prévaut parmi les peuples que, face à des
problèmes de dimension de plus en plus universelle (le risque écologique,
les commerces illégaux, la drogue, la corruption, le crime et la menace
terroriste organisés à l'échelle planétaire, le
blanchiment de l'argent sale, etc.), il existe une crise mondiale de gouvernance.
Les institutions internationales, dont le rôle est justement de canaliser
ce que le progrès économique et les changements peuvent comporter
de conséquences excessives ou néfastes, ne sont pas à la
hauteur de leur mission.
L'O.N.U comptait 50 Etats en 1945, 188 aujourd'hui. Inégal
économiquement, ce monde devient de plus en plus inégal sur le
plan politique. Seules, l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord présentent,
aujourd'hui, le visage de la paix. Tandis que les pays du Nord s'efforcent de
dépasser le cadre des souverainetés historiques pour recomposer
une communauté mieux adaptée à l'âge de la mondialisation
(comme en témoigne l'Europe), les pays du Sud tendent à se décomposer,
multipliant entre eux les conflits, et s'avérant souvent incapables de
faire face, en leur sein, aux violences et aux guerres intra-étatiques
(Afrique, Russie, ex-Yougoslavie). C'est ainsi qu'a émergé le
droit d'ingérence. Dans la société internationale naissante,
ce droit, accompagné par la création de juridictions pénales
internationales, apparaît comme un progrès. Mais sa mise en uvre
remet en cause les fondements de l'ordre international existant. Il est nécessaire
de le légitimer, et de hiérarchiser sa place par rapport au droit
de la souveraineté, afin d'éviter l'arbitraire éthique
: on intervient au Kurdistan irakien, mais pas au Rwanda, au Kosovo, mais pas
en Tchétchénie, ni au Tibet
. Une telle fondation universellement
acceptée, du droit d'ingérence, constitue le grand défi
pour ceux qui ne se résignent pas aux équivoques actuelles sur
les droits de l'homme. Ces derniers sont perçus, dans le monde, au travers
de prismes culturels différents. Les grands pays du monde ont une responsabilité
particulière pour ne pas s'exposer au soupçon d'utiliser les droits
de l'homme au service de leurs intérêts : ils doivent éviter
d'alimenter, par leur comportement, le reproche légitime d'arrogance,
et de mépris.
Une des
premières réformes à accomplir est donc d'adapter et de
réformer les institutions internationales existantes, en les dotant d'une
responsabilité politique accrue, et en permettant une participation effective
de chaque pays à la gestion de la " Cité globale ".
L'élargissement récent, en vue d'une meilleure concertation économique,
du G 7 en G 20 (représentant 66% de la population et plus de 85% du PIB
du monde), constitue une avancée vers un fonctionnement plus démocratique
des institutions internationales. Le Comité intérimaire du FMI
- actuellement consultatif - doit être transformé en instance décisionnelle
pour toutes les grandes orientations stratégiques de l 'économie
mondiale. Toutes les institutions, et en particulier l'OMC, dont la récente
conférence de Seattle a montré l'inadaptation au nouvel environnement
du monde, sont à revoir dans cet esprit.
Le Conseil de sécurité de l'ONU, clef de voûte politique
de la sécurité mondiale, doit être réformé
et élargi. Il s'agit là d'une condition clé d'un meilleur
fonctionnement : il n'est pas admissible que le gouvernement du monde soit contrôlé
par cinq grandes puissances et que le droit de veto paralyse les décisions
d'intervention dans les conflits locaux.
C'est aux
gouvernements qu'il incombe de faire aboutir ces réformes, mais il existe,
désormais, de nouveaux acteurs dont le poids et l'influence sont croissants
: les ONG, les médias, les réseaux informels autonomes et souvent
alimentés par les Eglises (Sant' Egidio, ACAT, Amnesty International
).
Ces acteurs ont un rôle à jouer pour fonder en légitimité
tout recours à la force, pour prévenir les conflits, ainsi que
pour tenter des médiations, imposer le multilatéralisme et des
institutions internationales plus équilibrées. De nombreuses voies
d'action sont ouvertes et chacun peut y jouer un rôle individuel, collectif,
professionnel. Ainsi, sept engagements, à tenir avant 2.005 ou 2.015,
ont été solennellement signés par les Etats dans de grandes
conférences internationales, de Rio à Copenhague, en passant par
Pékin ou Le Caire. Ils visent notamment à réduire l'extrême
pauvreté, l'analphabétisme, l'inégalité des sexes
dans l'éducation, la mortalité infantile, et à promouvoir
un développement durable
Menons campagne pour que ces engagements,
pris en notre nom, soient tenus. Dans le prolongement du sommet de Cologne,
poursuivons la mise en uvre des opérations de réduction
de la dette des pays les plus pauvres. Veillons à ce que les ressources
libérées soient utilisées pour des dépenses d'investissement
supplémentaires (éducation, santé, infrastructures rurales,
etc.). Suivons et encourageons la nouvelle stratégie conjointe du FMI
et de la Banque mondiale qui vise, précisément, à placer
le combat contre la pauvreté au cur de leurs stratégies
communes dans les 75 pays les plus pauvres. Il s'agit d'encourager, au sein
de ces derniers, des réformes hardies, portant notamment, sur les institutions
publiques (Cf. la notion de " bonne gouvernance " en jeu dans le renouvellement
de l'accord de Lomé). De notre côté, acceptons d'ouvrir
plus largement nos frontières commerciales aux produits du Sud, et menons
campagne pour restreindre le commerce des armes en direction de ces pays.
Pour faire avancer un nouvel ordre du monde, c'est d'un sursaut de responsabilité
et de solidarité dont nous avons besoin, ainsi que d'un énorme
effort d'éducation civique, de déchiffrage de ce nouveau monde
et d'explication des choix qu'imposent des politiques de responsabilité
et de solidarité. Quelle tâche immense pour ces hommes politiques
que l'on prétend évincés par " la dictature des marchés
" ! Jamais l'importance et la noblesse du politique n'aura été
aussi grande. Jamais, non plus, le rôle des responsables économiques,
syndicaux, associatifs, n'aura été aussi indispensable.
C'est d'une nouvelle anthropologie pour l'homme de la mondialisation
qu'il s'agit. Les chrétiens, qui partagent ce projet avec beaucoup, doivent
s'y engager complètement. C'est sur lui qu'est attendu leur apport, et
espéré leur message.
Mettre la personne au cur de la révolution scientifique
L'explosion des savoirs est, pour l'essentiel, à l'origine
du phénomène actuel de la mondialisation. Elle a apporté
d'immenses bienfaits à l'humanité : santé et longévité,
communications et gestion de l'information, transports, production d'énergie,
agriculture
La science permet aujourd'hui de répondre à
des problèmes considérés jusqu'alors comme des fatalités
(famines, pandémies
). Sans autre loi que sa propre exigence interne
de vérité, refusant toute référence au bien et au
mal, la science contemporaine se veut indifférente aux valeurs autres
que le respect des faits, la preuve par l'expérience et le refus des
dogmes.
Mais cet immense développement n'est pas neutre ; la
science doit s'expliquer, aujourd'hui, avec l'humain. En effet, par les conditions
sociales de son développement actuel, elle contribue à creuser
les inégalités entre pays du Nord et du Sud, entre riches et pauvres
au sein de nos sociétés et se plie sans réticences au règne
de l'argent. Aussi, les vertus individuelles qui sont l'armature de la science
n'épuisent pas le jugement moral dont celle-ci relève désormais.
La science tend à évacuer l'homme, dans ses dimensions
" personnelles " et subjectives, comme en témoignent ses développements
dans les neuro-sciences et dans les sciences cognitives (celles-ci promettent
le décryptage de l'être, l'explication du fonctionnement humain,
avec une forme de rationalisme positiviste digne de la fin du 19ème siècle).
Alors que le propre de l'humain partagé, c'est le langage,
la science apparaît aujourd'hui comme une régression, parce qu'inhumaine,
non-partageable, appropriée par un petit groupe de spécialistes.
Les révolutions de la pensée, qui se révèle capable
de lire le cosmos, le gène et le cerveau, provoquent ainsi dans nos sociétés
un profond malaise, tissé d'angoisse et de peur. Au moment où
la revendication d'une place pour l'irrationnel surgit de toutes parts dans
la société, il est urgent de clarifier les vrais enjeux : reconnaissons
à la science et à la raison, une compétence universelle,
mais refusons leur prétention exclusive à parler de l'homme et
pour lui. Dans les questions techno-scientifiques qui agitent actuellement l'opinion
(OGM, changements climatiques, pollution atmosphérique, buf aux
hormones
), les comités d'experts ont à s'inscrire dans des
débats de société, et les politiques doivent assumer seuls
la responsabilité de l'application du principe de précaution.
Face aux espaces insoupçonnés de liberté
ouverts par l'aventure de la connaissance, deux remèdes, dont aucun,
à lui seul, ne saurait suffire, sont à développer : la
loi et l'éducation.
- La loi, non pas pour imposer un moratoire universel de la connaissance,
solution utopique et irréaliste, mais pour borner tout ce qui pourrait
détruire le vivre ensemble, donc la possibilité pour l'autre
d'exister à côté de nous.
- L'éducation constitue la grande espérance, car une conscience
humaine bien formée est droite et véridique. Dans l'éducation
des enfants et adolescents, c'est une véritable révolution pédagogique
qu'il convient de réaliser, afin de répondre aux peurs ou aux
risques de dérive, et de restaurer une démarche positive de
citoyen et d'homme debout.
Se réconcilier avec la science, en accepter les enjeux,
passe par une éducation à la réalité et à
la beauté intelligible du monde (celui-ci n'est pas constitué
que par des boîtes noires fonctionnelles). Cela passe aussi par une éducation
à la raison (qui comprend le sens de la mesure), à l'histoire
(car l'aventure de la science représente le difficile effort de l'homme
pour sortir du rêve de l'enfance et assumer en adulte sa condition). Cette
éducation concerne également les enjeux mêmes de la science
, c'est-à-dire la complexité. Cela signifie : dialogue avec les
experts, écoute, esprit critique, renoncement à l'émotion
facile, compréhension des ordres de grandeur, paramètres multiples,
refus des causalités simplistes
Mais l'éducation concerne aussi le sens : la science
" fait de la vérité " sur le monde qui nous entoure.
Cette vérité se construit dans un échange où la
règle du jeu n'est pas la loi du plus fort, mais celle du plus pertinent
à déchiffrer le grand livre du monde.
Enfin, l'éducation doit viser prioritairement l'éthique
: la science est un enjeu de partage, de justice et de respect de l'autre.
Le débat sur les biosciences appliquées à
l'homme est emblématique des questions et des enjeux éthiques
où nous convoquent actuellement les avancées de la science. Devons-nous
admettre le clonage reproductif des cellules et de l'embryon, leur utilisation,
sans limites, à des fins thérapeutiques et pharmaceutiques ? Tout
ce qui est réalisable est-il nécessairement bon ? N'adoptons pas
une attitude défensive à priori, même si, dans certains
cas, un moratoire peut constituer un frein à des ambitions strictement
commerciales faisant fi de l'humain. Ne parlons pas de " culture de mort
" à propos de techniques qui sont désirées, patiemment
cherchées et mises au point, en vue de répondre à un projet
parental ou de soigner des êtres humains. Opérons, plutôt,
un discernement critique.
C'est à
celui-ci que s'emploient les Comités d'éthique. Il s'agit d'intégrer
l'évaluation utilitariste des recherches au sein d'une approche plus
globale. L'enjeu est de nous rendre attentifs à ce qui, à travers
l'invasion du tout génétique, peut détruire l'homme, comme
personne et en société, en altérant le sens que cet homme
peut donner à son existence corporelle, à ses relations de filiation
et de génération, à ses relations sociales, et aux soins
médicaux qu'il sollicite. Cette réflexion multidisciplinaire vise
à n'oublier aucune des dimensions de l'humain.
Toutefois, ce premier pas n'est pas suffisant. Ainsi, quand les biosciences
demandent, en échange de progrès thérapeutiques à
venir, que soient mis à leur disposition des embryons humains devenus
ainsi banques de cellules, et non plus projets d'hommes, la question est de
convenir où commence et ou s'arrête la dignité de l'être
humain. L'aventure scientifique et technique nous convoque ici à l'éthique
de responsabilité. Ce qui constitue celle-ci, c'est le regard que nous
portons sur les autres, et parmi eux, sur le plus handicapé, le plus
faible. Il y aura toujours un plus faible parmi nous. Le chemin de la transcendance
ne passe pas par les harangues ou les imprécations, mais par le sentiment
d'humilité et de fierté d'appartenir à la même espèce
et communauté humaine, aimée par Dieu et toujours reconnaissante
de cet amour.
Accepter les différences entre les personnes et les cultures
Le principe
de l'égalité, sur lequel se sont bâties les sociétés
modernes comporte un revers : il fait de la société une abstraction.
Les personnes peinent à se situer elles-mêmes et vis-à-vis
des autres. La crise du lien social, c'est celle de l'identité des personnes
et de leur solidarité entre elles.
Cette crise, qui n'est pas nouvelle, revêt aujourd'hui des carac-tères
spécifiques. Dans l'économie, le système productif contribue
à différencier les individus. La mobilité se généralise,
dans le lien conjugal, dans le rapport au travail. Les hommes et les femmes
ont vu leurs identités violemment secouées au cours des trente
dernières années. Les uns comme les autres sont à la recherche
d'un nouvel équilibre, basé sur une conjugaison entre l'égalité,
qui est à consolider, et la différence qui est à réinventer.
Les institutions de la citoyenneté, qui avaient pour
mission de produire la cohésion sociale, disparaissent (la conscription
obligatoire), ou s'usent (le suffrage universel). Les institutions de la solidarité
sont également en panne : l'Etat providence, " main invisible "
de la solidarité, est aujourd'hui en déclin. Dans nos sociétés,
la tentation est de segmenter afin que la solidarité se fonde sur la
base de la similarité et du groupe homogène.
On passe insensiblement du principe de solidarité civique
(je suis solidaire de ceux qui sont différents de moi), à un principe
plus étroit, celui de solidarité de groupe (restreinte à
ceux qui me ressemblent). La tentation est grande de refonder le lien social
par petits groupes. Cette tendance est à l'uvre dans le monde entier,
au sein des pays et entre pays. Les uns éclatent (ex-Yougoslavie, Tchécoslovaquie
)
; d'autres menacent de le faire (Belgique, Italie, Russie
), parce qu'il
y a des différences qui ne sont plus acceptées.
Deux conceptions de la solidarité s'affrontent dans
le monde : la solidarité d'humanité (qui mobilise de 0,2 à
1% du PIB), et la solidarité de citoyenneté, plus exigeante, qui
mobilise 45% du PIB. La tendance, dans le monde actuel, est de glisser de la
seconde à la première, qui pourrait être plus généralisée,
mais aussi plus faible dans son contenu et ses exigences (les pays riches, dont
l'objectif proclamé était d'atteindre une aide aux PVD de 0,7%
de leur PIB, l'ont en fait réduite de 0,35% en 1990 à 0,23% aujourd'hui).
La crise que nous vivons est consubstantielle de la modernité
et de la société de la mondialisation. Aussi, notre premier devoir
est-il de récuser les reconstitutions illusoires et négatives
du lien social. Combattons le mythe du retour au passé. Ecartons également
la tentation du populisme nationaliste : les nations ne peuvent construire leur
unité autour d'un principe fictif d'unanimisme (cf. la coupe du monde
de football), qui dispenserait de penser et de gérer la pluralité.
Les nations modernes ne sont plus un groupe d'individus qui se ressemblent,
mais un espace de différences acceptées, de redistribution partagée.
La solidarité de citoyenneté est constitutive du pacte social
; elle en est le contenu même. C'est à partir d'elle que l'on pourra
bâtir une solidarité d'humanité plus ambitieuse qu'actuellement.
Sans ignorer que l'homme ne se relie à l'humanité que par son
appartenance à des groupes intermédiaires. A commencer par la
famille. N'affaiblissons pas, mais renforçons ce tout premier lien social.
N'oublions pas qu'un exclu est d'abord un exclu de sa famille.
Même avec la croissance économique revenue, le
chômage structurel de longue durée, la violence urbaine, la ghettoïsation
des banlieues, l'exclusion des personnes d'origine étrangère (perceptible
dans le logement, l'école, les entreprises), restent entiers. Ils sont
la pierre de touche de notre volonté et de notre aptitude à prendre
en compte la situation de tous nos concitoyens, et en particulier des plus défavorisés.
La première pauvreté, c'est l'absence de travail,
le sentiment d'inutilité sociale et de non-considération de soi
qu'elle génère. La loi contre l'exclusion, l'entrée en
vigueur, au 1er janvier 2.000, de la Couverture maladie universelle, les dispositions
visant à consolider les droits des femmes, sont des avancées significatives
; mais il faut aller plus loin. Le contrat social de la société
post-industrielle reste à inventer. Il devra assurer l'équilibre
entre sécurité et flexibilité, garantir un droit à
l'initiative et à la formation tout au long de la vie (universaliser
les droits de chacun à la réussite), offrir à tout citoyen
de larges possibilités de travail à temps choisi et de participation
à la vie associative. Plusieurs pistes s'ouvrent, pour ce faire, à
la réflexion.
Dans notre pays, parvenons à la conclusion d'un pacte
national de solidarité, avec pour objectif de faciliter la conclusion
de pactes locaux. Ces pactes (qui concerneraient, entre autres, le logement
social, les politiques publiques d'emploi, de formation professionnelle
)
lieraient tous les acteurs : l'Etat, les collectivités locales, les Caisses
de sécurité sociale, les entreprises, les associations
,
ainsi que les bénéficiaires eux-mêmes, questionnés
sur leurs besoins et, par suite, responsabilisés. C'est dans un tel cadre
que pourrait être menée une nouvelle approche décloisonnée
des problèmes de l'Ecole, permettant d'associer tous les acteurs locaux
(parents, élèves, enseignants, élus, entreprises, transporteurs,
militants associatifs
) à la recherche de solutions adaptées.
Des expériences réussies montrent la voie.
C'est dans ce même souci d'adaptation aux réalités,
que s'impose, aujourd'hui, la mise en place de filières de formation
aux nouveaux métiers de la vie sociale : afin de former ces acteurs et
actrices d'un type nouveau, chargés de créer les conditions de
la convivialité, du dialogue, de l'écoute et de la médiation,
dont notre société actuelle a le plus grand besoin.
Le fondement anthropologique de toute société
humaine est celui de l'échange de dons et la réciprocité.
Faire confiance, restaurer la dignité et la considération de soi
des personnes, implique que l'on sorte de l'assistanat généralisé
: on ne peut définir les droits et devoirs de la société
vis-à-vis des exclus, sans traiter également, avec un souci de
proportionnalité, les droits et devoirs des exclus à l'égard
de la société.
Sur de telles bases, une synthèse entre l'autonomie
des personnes et l'aventure collective est possible, à l'échelle
des nations comme entre les nations. Elle a pour finalité de permettre
à chacun de se construire comme personne, en liaison avec les autres.
Telle est la trame du lien social d'un type nouveau, sur laquelle nous devons
bâtir la société de la mondialisation qui ouvre ce troisième
millénaire.
Un tel objectif est un défi pour tous. Il l'est, en
particulier pour les chrétiens et pour l'ensemble des Eglises chrétiennes,
qu'il met en demeure d'être fidèles, ensemble, à l'appel
de leur fondateur né il y a deux mille ans. Mais, par les espaces nécessaires
d'écoute, d'accueil de l'autre, qu'il implique, cet objectif ouvre aussi
la voie au dialogue interreligieux. Celui-ci est nécessaire pour aider
à repenser les rapports entre minorités et majorités ethniques,
pour donner à l'idée de nation son visage moderne, pluriel, celui
de la société humaine mondialisée, appelée à
parfaire son unité dans la reconnaissance du Tout Autre.
François Desouches
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