Session 1999
Nouveaux visages de la paix
Jean-Claude Mallet
Sil est une vérité que démontre
tragiquement le XXe siècle, nest-ce pas que lhomme, quil
soit dans létat de nature ou dans la civilisation, semble incapable,
par lui-même, dempêcher, dinterdire, ou de refouler
la guerre ? Pire, quà létat prétendument le
plus avancé du progrès technique, scientifique ou politique, il
soit capable de laisser resurgir la guerre, à une échelle et avec
une violence déshumanisée inconnues jusqualors dans lhistoire
? Pire encore, quil ne tienne aucun cas de la mémoire vivante du
déchaînement et de lacharnement dans lhorreur que le
XXe siècle a montrés.
Cest donc un paradoxe et un défi redoutables de
poser, au terme de ces Semaines sociales, la question des « nouveaux visages
de la paix ». Alors même que nous arrivent chaque jour, amplifiées,
répercutées dun bout à lautre de la planète
par leffet des nouveaux médias, permanents et quasi universels,
les images dhommes, de femmes ou denfants défigurés
par la violence et la guerre. Oui, ces images nous rappellent que le visage
et la réalité de la guerre sont toujours, tragiquement, les mêmes.
De dangereux marchands dillusion ont pu chercher, ou cherchent encore,
à faire croire quil peut exister des guerres propres, sans mort
ni horreur. Cest oublier, par exemple, quà la guerre prétendument
technologique du Golfe en janvier-février 1991 succède presque
immédiatement, en novembre de la même année, lanéantissement
de Vukovar, en Croatie, par lartillerie serbe. Le visage de la guerre
est invariable. Les visages de la paix, peut-être, sont multiples. Ils
sont sources de création.
Il ny a donc sans doute rien de plus important pour les
responsables publics, en cette fin du XX e siècle, que de réfléchir
et doeuvrer, inlassablement et comme de façon obsessionnelle, à
la construction permanente de la paix. Il nest probablement pas de «
paix perpétuelle » ailleurs que dans le Royaume encore cette
dernière ne serait-elle pas, selon les termes mêmes du Christ,
la paix telle que le monde la conçoit. En revanche, il est une quête
permanente, perpétuelle, infinie, de la paix, sous toutes ses formes,
et il faut réaffirmer avec force que là est, dabord et toujours,
la finalité de la politique au sens le plus noble du terme. La paix se
conquiert, souvent de haute lutte, elle ne se donne que si lhomme sy
adonne, entièrement.
Si jentreprends dévoquer devant vous ce
thème aujourdhui, cest non comme théoricien ou analyste
de la paix, mais comme praticien des questions de défense et de sécurité.
Lexercice de responsabilités dans le domaine de la défense
a ceci de particulier quultimement il peut se traduire et le cas
sest présenté depuis 1990 bien plus fréquemment que
nous ne limaginions alors par une influence, ou un impact direct,
sur lhésitation dune situation, dun pays, dune
région, entre la paix et la guerre ; lenjeu est, trop souvent,
la vie et la mort dhommes et de femmes, militaires ou civils. On est donc
là au point de jonction entre, dune part, la raison dêtre
même de lÉtat, auquel les citoyens ont confié la charge
de la sécurité collective, le droit exclusif demploi légitime
de la force armée, et, dautre part, linterrogation, intime
et individuelle, de lêtre et de la vie. Cette dialectique nest
ni simple, ni exempte de contradictions ; elle est une source dexigences,
professionnelles et personnelles en lespèce, elle mincite
à aborder de façon pragmatique et modeste un problème immense.
Je vous propose de lexaminer successivement sous trois
angles : le tableau général, la perspective qui se dessine, contrastée,
en cette fin de siècle ; les instruments nouveaux au service de la paix,
avec leurs ambivalences ; un aperçu de quelques principes pour lespoir
et pour lavenir.
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