Session 1999
Interventions
des «Grands témoins »
Un meilleur équilibre hommes-femmes à inventer
Rencontre autour de Monique HÉBRARD,
écrivain, journaliste à Panorama,
sous la présidence de Jérôme VIGNON,
directeur de la stratégie à la Datar,
membre du Conseil des Semaines sociales de France
La question du statut des hommes et des femmes dans la société,
et de leurs relations, a bien sa place dans ces Semaines sociales. On la retrouve
au coeur de tous les aspects de la vie : personnelle, culturelle, sociale, religieuse,
économique puisque lhumain, sujet pensant et agissant, est
ontologiquement homme et femme. Or, cette question est aujourdhui délicate
car les identités féminine et masculine ont été
violemment secouées ces trente dernières années.
Pendant des millénaires malgré des exceptions
nos sociétés avaient fonctionné sur un consensus
de fortes distinctions sexuées identitaires, soulignées par des
rôles différents au sein de la famille et de la société.
Aux femmes était réservé lintime, ce qui touche la
vie et lentretien de la famille nourriture, soins, vêtements
, cest-à- dire la vie privée, le foyer. Aux hommes
était dévolue la gestion de la culture, de léconomie,
de la politique, des lois, cest-à-dire la vie sociale et publique.
La révolte des féministes
Or, à la fin des années soixante, les femmes
se sont révoltées contre cet état de fait. Malgré
les mouvements féministes, notamment les suffragettes, de la seconde
moitié du XIXe siècle, malgré une lente progression des
femmes dans les études, dans les années cinquante, le modèle
féminin breveté reste la parfaite ménagère qui élève
les enfants du baby boom. En 1962, seules 40 % des femmes de 25-49 ans travaillent,
et le plus souvent sont confinées à des tâches subalternes
; en 1998, seulement trente-cinq ans plus tard, ce taux sélève
à 78 %. Le courant féministe de la fin des années soixante
va toucher toute la population et quasiment tous les pays du globe. Ses zélatrices
font une relecture de lhistoire des femmes, et elles y découvrent...
leur non-histoire ! Au fil des siècles, ces dernières ont été
vues comme inférieures, déraisonnables, jouissant dune reconnaissance
limitée, voire nulle, sur le plan juridique, dangereuses, car en proie
à lhystérie, une « maladie » que lon disait
liée cest son origine étymologique à
lutérus, et tenues de rester à leur place, cest-à-dire
soumises à lhomme.
À quelques exceptions près, toutes les époques
saccordent pour considérer quune femme nest «
quun homme manqué » (Thomas dAquin). Elles doivent
donc être les « esclaves des hommes » (Napoléon, Code
civil, 1804). Elles ont été filles dÈve, sorcières,
maléfiques, ou Marie toute pure, cest-à-dire écrasées
ou mises au pinacle, dans les deux cas réduites à un mythe, tenues
à lécart, jamais vis-à-vis ni partenaires. Elles
ont toujours été parlées par lautre sexe.
Or, dans les années soixante et soixante-dix, voici
que les femmes prennent la parole. Mais, pour une Parole de femme dAnnie
Leclerc qui sessaye avec émoi, comme en une naissance, à
parler au féminin, dautres rejettent leur féminité
et leur maternité qui leur semblent faire corps avec la domination dont
elles ont été lobjet. Les plus radicales déclarent
la guerre des sexes selon le schéma de la lutte des classes.
Cette prise de conscience des femmes va provoquer une révolution
culturelle. En lespace de trente ans, les femmes accèdent, grâce
à une série de lois, à la majorité juridique, à
leur indépendance sexuelle, à une reconnaissance sociale nouvelle.
Les hommes voient donc leurs sphères réservées
(y compris le corps préfectoral, le corps des TPG, lAcadémie
française, et larmée) envahies, et leurs « droits
» sur les femmes abolis les uns après les autres.
La remise en cause de leur « supériorité
» entraîne le doute sur leur virilité. Lautorité
paternelle, quils tenaient de Dieu via le roi qui avait déjà
été ébranlée par la révolution de 1789 et
par linterdit de battre son enfant (1887) , est totalement désacralisée
par mai 1968, qui est à mes yeux une célébration symbolique
du meurtre du père. « Il est interdit dinterdire. »
En 1971, le dernier bastion du pouvoir juridique de lhomme, « lautorité
paternelle », tombe pour devenir « autorité parentale ».
Les années soixante-dix sont des années de brouillage
des identités sexuées, et dans lintime, et dans la société.
Certains et certaines vont profiter de cette crise pour opérer un tri
entre ce qui est fondamental et ce qui nest que conjoncturel dans le masculin
et dans le féminin, et pour enraciner leur nouvelle identité sexuée,
mais le discours dominant, « politiquement correct », est celui
dune égalité qui gomme les différences. On a du mal
à mettre en mots la différence sexuée. Il y a du soupçon
dans lair. Et un grand désarroi.
Où en sommes-nous à lorée de lan
2000 ?
Le combat pour légalité nest pas
gagné pour les femmes. Malgré toutes les lois sur la parité,
les femmes ne sont pas toujours les égales des hommes dans la sphère
publique.
À lécole, 41 % de filles en TS, chiffre
inchangé depuis dix ans.
Dans le travail, les salaires des femmes sont de 13 % inférieurs
à ceux des hommes, à fonction égale. Le chômage touche
davantage les femmes. Ces dernières restent des subordonnées dans
les entreprises privées comme parmi les fonctionnaires. 55,6 % des agents
de lÉtat sont des femmes, mais seulement 10,2 % ont des emplois
de direction et dinspection. Il y a 36 % de journalistes femmes, mais
6 % des directeurs de journaux.
En politique, en 1993, les femmes députées étaient
6 %, le même pourcentage quen 1946. Aujourdhui, elles sont
10,9 %, mais 44 % en Suède et 12 % au Sénégal. Même
dans les municipalités, les femmes ne sont que 17,7 %.
LÉglise catholique apparaît comme le dernier
bastion de la misogynie. Ceux qui y gouvernent et ont la parole dautorité
sont tous des hommes, alors que ce sont les femmes qui la font vivre à
la base.
Les femmes ne sont pas égales non plus dans la dignité
et le respect. Cest dailleurs un des combats de Jean-Paul II, quil
évoquait dans sa Lettre aux femmes avant la conférence de Pékin
en 1995. Et le 28 juin 1999, les conférences épiscopales dEurope
et la conférence des Églises européennes lançaient
un appel commun pour que cesse « la violence exercée à légard
des femmes ».
La violence à légard des femmes
Ces violences sont mondiales et protéiformes :
- Violences familiales :
Une femme est battue toutes les 12 secondes aux USA.
70 % des viols en France ont lieu au sein de la famille.
70 % des divorces au Viêt-nam sont imputés à la violence
du
conjoint.
80 % des Pakistanaises se plaignent de violence domestique.
5 000 femmes en Inde sont tuées chaque année parce que la belle-famille
trouve la dot insuffisante.
- Violences contre les foetus féminins :
En Inde, on estime un déficit de 40 à 50 millions de femmes
à
cause des IVG sur des foetus féminins.
En Chine, cest un million dinfanticides par an quand la pre-mière-
née est une fille (chiffres UNICEF).
- Violences culturelles :
130 millions de femmes sont touchées par lexcision.
- Violences économiques :
Les femmes sont les premières touchées par la pauvreté.
Lexploitation des petites filles par la prostitution et le tourisme
sexuel fleurit.
- Violences dans toutes les guerres, notamment ethniques, contre
les femmes et les enfants, car ils représentent lavenir de la
race.
- Violences plus soft de nos pays dits civilisés contre les mères
au
travail. Quand une jeune maman de deux enfants, cadre dans une
grande entreprise, se voit demander de ne pas en faire un troisième,
refuser un 4/5 e de temps, et quelle est obligée de rentrer le
soir parfois
à 22 h 30 chez elle, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.
Ne nous étonnons pas que le pourcentage des mères
au travail régresse. 1994 : 63,5 %. 1997 : 52 % des mères
de deux enfants, de 25 à 29 ans.
Les inégalités ne seront jamais totalement effacées
par des lois, fût-ce celle des quotas, car les hommes nont pas envie
de partager le pouvoir dans la sphère publique et celle-ci est restée
tellement masculine que les femmes sy sentent étrangères.
Celles qui y réussissent en payent souvent le prix dans leur maternité
et leur féminité.
Quant aux violences, elles sont lexpression de la part
sauvage du mâle, une sauvagerie qui, comme la misogynie, vient dune
peur archaïque de la mère toute-puissante.
Le combat des hommes pour légalité
Mais une nouveauté apparaît : le combat des hommes
pour leur égalité. Car eux non plus ne sont pas égaux.
Cest dans la sphère privée quils sont dominés
par les femmes. On a vu naître ces dernières années des
associations de pères privés de leurs enfants par un divorce...
Déjà en 1984, dans un rapport du Conseil économique
et social, une sociologue féministe, Évelyne Sullerot, tirait
la sonnette dalarme à propos de la condition paternelle en péril,
et Louis Roussel, en 1989, constatait le « déclin des pères
».
Il y a certes les « nouveaux pères » qui
aiment paterner, mais il y a la cohorte des pères absents (sur 1,2 million
de familles mono-parentales, la presque totalité a une femme pour chef
de famille) et la cohorte des pères démissionnaires par paresse
ou par inhibition de leur virilité. Pas plus que les hommes dans la sphère
publique, les femmes nont envie dabandonner leur pouvoir dans la
sphère privée.
Il y a aussi
une violence faite aux hommes par les femmes, une violence plus soft, mais néanmoins
pernicieuse. Jappellerai cette violence « la rétention du
don », du don de soi à son conjoint, du don de lenfant au
père. « Cest la mère qui nomme le père »,
disait Lacan. Elle peut aussi, par son comportement, lui en interdire laccès,
psychiquement parlant. Le psychanalyste Philippe Jullien a beaucoup écrit
sur ce sujet.
Le pédiatre Aldo Naouri, honni des féministes,
ne cesse de rappeler la toute-puissance des mères, dautant plus
puissantes quelles ont acquis la maîtrise de leur fertilité.
La récente campagne de publicité de Kookai (lavabo, ongles...)
et de Vuitton (main écrasée par un talon) sont lexpression
de la peur fantasmée de la toute-puissance des femmes.
On a beaucoup parlé de la « femme objet ».
Il y a aussi des « hommes objets ».
La mixité pour le meilleur et pour le pire
Je voudrais ajouter un appendice intéressant et inattendu
au chapitre du défi de légalité. La mixité
des études qui est un acquis largement positif peut jouer
dans certains cas contre légalité : au collège, cela
joue plutôt contre les garçons, car les filles sont mûres
plus tôt ; au lycée et dans les filières dexcellence,
cela joue plutôt contre les filles. Deux exemples : des enregistrements
de cours de mathématiques et de physique ont montré que les professeurs
interrogent davantage les garçons et font leur cours en fonction des
aptitudes de ceux-ci. Quand on sépare filles et garçons pour ces
cours, les notes des filles remontent.
Après 1986 (date de fusion des Écoles normales
supérieures Ulm et Sèvres pour les filles,) les normaliens ont
été recrutés avec un classement commun et lon a vu
la quasi-disparition des normaliennes en mathématiques et physique.
En 1985 : 41,7 % des filles en physique et 33,3 % des filles
en maths.
De 1986 à 1992 : 6,8 % de filles en maths et 17,4 %
en physique.
Pourquoi ? « Les taupes sont des bagnes machistes »,
dénonce Christiane Beaudelot, professeur à Ulm, qui déplore
la catastrophe de cette diminution qui prive les sciences de lapproche
et des qualités féminines.
« La mixité a imposé à tous une
norme masculine », note pour sa part lhistorienne Michelle Perrot.
Jérôme Vignon, qui a observé la montée
du féminisme dans les pays scandinaves dès les années cinquante,
et la politique volontariste des quotas égalitaires, note deux observations
contradictoires :
« Les féministes scandinaves se sont aperçues
quen revendiquant systématiquement légalité
des droits avec les hommes, elles enfermaient les femmes dans une société
construite par les hommes et donc quelles les masculinisaient (1).»
« Les hommes se voient partout proposer comme modèle
de devenir des femmes... et ils se demandent si cest la peine de sengager
dans cette société où la figure ultime est celle de la
mère (2).»
La différence menacée
Si le « défi » de légalité
nest pas encore gagné, on voit donc apparaître un deuxième
défi : celui de la différence à préserver. Pierre
Rosanvallon a dit : «Légalité a une contrepartie :
elle rend abstrait lindividu. » Cela sexprime fort bien dans
le mot gender lancé par les féministes américaines et qui
a fait lobjet de débats à Pékin.
Ce néologisme est une réponse au mot «
nature ». Pendant des siècles on a enfermé les hommes et
les femmes dans leur « nature » sexuée, dans leur sexe biologique.
Pour se libérer de ce carcan, on emploie le mot gender, que lon
pourrait traduire par « sexe social ». Écoutons lanalyse
de Joëlle Wiels du CNRS : « Le genre est une construction sociale,
une réalité historique, politique, juridique, linguistique, culturelle.
» Cela revient à relativiser la nature et le sexe biologique. Cest
encore Joëlle Wiels qui écrit : « Ce nest pas la nature
qui empêche un homme dépouser un autre homme, mais des dispositifs
légaux reposant sur une idéologie normative. »
Si lon prend le chemin du gender, la nature humaine est
vraiment en danger !...
On a retrouvé cette dichotomie nature/culture dans le
passionnant débat sur la parité en politique où se sont
fait jour des divergence de points de vue, même parmi les tenants de la
parité, revendiquée par les uns au nom de linjustice faite
à un gender et par les autres au nom de la différence que les
femmes peuvent apporter en fait. Dans ce débat, Sylviane Agacinski sest
fait le héraut de la nature et de la différence. Pour elle, il
ne convient pas de subordonner un sexe à lautre, mais de les penser
dans leur écart et dans leur relation, de les penser différents
et conjugués. Elle écrit : « Lexistence des deux sexes
met chacun à lépreuve dune finitude qui lempêche
de se prendre à lui seul pour lincarnation de lhomme
et qui loblige à coexister avec lautre (3).»
Conjuguer nature et culture
Nous voilà au coeur du grand défi du XXI e siècle
: ne pas nier la nature, mais ne pas non plus y enfermer les individus. Comment
serait-il possible aujourdhui denfermer et de réduire une
femme à son rôle de mère, alors que la maternité
est maîtrisée et noccupe plus quun quart de sa vie
? Mais en même temps, comment serait-il possible dignorer que son
aptitude à la maternité marque tout son être : son intelligence,
son psychisme, tout son rapport au réel et aux autres ? Les femmes sont
marquées par leur connivence avec la vie et ses rythmes, et par le temps.
Les femmes sont marquées par la relation fusionnelle
quelles ont eue avec leur enfant et qui les rend nostalgiques dune
relation parfaite. « Lamour reste une pièce constitutive
de lidentité féminine », écrit Gilles Lipovetski
dans La troisième femme.
Cependant, les femmes ont le droit et le devoir de continuer
à se battre pour leur place dans la sphère du public, pour y apporter
leur génie propre, pour lhumaniser, pour la rendre plus attentive
aux êtres. Quant aux hommes, ils ont le devoir de se battre pour leur
place dans la sphère du privé. Sans le père, le couple
mère/enfant ne parvient pas à sortir de la fusion, et lenfant
non défusionné sera plus facilement livré à la sauvagerie
masculine engendrée par la peur de la femme. Sans le père qui
ose poser linterdit, lenfant ne se structure pas et il éprouvera
ses limites en se livrant à la violence. Les hommes et les femmes sont
donc appelés à jouer ensemble toutes les notes de la partition
de leur commune vie.
Cest sûrement autour de lenfant, fruit le
plus intime et le plus cher dun homme et dune femme, que peut se
jouer le changement social nécessaire à ce partage des tâches
et des rôles. Yvonne Knibiehler, historienne qui sest beaucoup penchée
sur lhistoire des femmes et des hommes, écrivait lors du débat
sur la parité : « La conscience parentale, toujours paritaire,
peut devenir un moteur puissant du changement social et engendrer la démocratie
au XXIe siècle. »
Mais ne nous y trompons pas : les lois de parité ne
suffiront pas à tout régler. Légalité entre
les sexes nest pas un mouvement naturel, cest une conquête
incessante. Car les relations entre les hommes et les femmes sont marquées,
dans les profondeurs de linconscient, par la domination réciproque.
La femme domine dans le domaine de la vie, de lintime. Lhomme domine
dans le domaine de lorganisation sociale. La parole de la femme jaillit
des profondeurs intimes. La parole de lhomme est forgée dans lobjectivité
des choses. Cette pulsion de domination est sans cesse attisée par une
peur mutuelle : celle que lautre me « mange », me réduise
à létat dobjet.
Eclairage biblique
De nombreux penseurs, en cette fin de XXe siècle, saccordent
pour dire quil y a une urgence anthropologique à penser à
nouveau lêtre humain, ses relations et sa finalité, en fonction
dune transcendance. La psychanalyste Monette Vacquin, qui se dit agnostique,
conclut son livre sur les risques que nous font courir les progrès en
biologie et génétique par cette belle formule : « Notre
mythe fondateur ne sappelle pas ADN, mais Adonaï. »
Alors, tournons-nous vers Adonaï, vers les premiers chapitres
de la Genèse, tellement caricaturés et moralisés au cours
des siècles, qui sont pourtant dune richesse insondable pour éclairer
notre humanité, et posons les deux questions : Doù vient
cette domination ? Sur quoi se fonde légalité hommes/femmes
?
- La domination nest pas dans le projet du Créateur... Cest
le serpent qui va semer le désordre dans la relation (Genèse
3). Dieu avait dit : « Vous ne mangerez pas... » Le serpent suggéra
: « Si vous en mangez, vous serez comme des dieux. »
Ils avalèrent linterdit, résume Marie Balmary (4)
qui explique : la première loi donnée aux premiers humains,
cest : « Tu ne mangeras pas lautre. » Si je mange
lautre, je le connais, je le sais, jabolis la distance dinconnaissance
vis-à-vis de lautre sexe et je ne lui laisse plus la possibilité
de se dire lui-même, dêtre un sujet parlant. En mangeant
lautre, jen fais un objet de ma toute-puissance...
Du coup je me réduis moi-même à létat dobjet
et lenfant qui naîtra sera aussi objet. « Laccès
à la relation et donc à lalliance ne peut se faire que
par linterdit de manger lautre », écrit M. Balmary.
Cet autre quils mangent au paradis, cest aussi Dieu. Cest
lAltérité quils avalent. Ny a-t-il pas en
effet une relation de cause à effet entre la négation de lautre
humain et la négation de lAutre divin ? « Des deux
côtés, les relations sont établies à faux : la
femme est dominée par lhomme en lequel elle voit le (dieu) porteur
du phallus, lui par elle en laquelle il voit la (déesse) mère
de toute vie » (M. Balmary). Il y a domination/soumission réciproques.
Alors quil y avait égalité dans le projet du Créateur.
- Sur quoi se fonde légalité ?
«YHVH Élohim forme le glébeux Adam, poussière de
la glèbe Adama... YHVH Elohim dit : Il nest pas
bien pour le glébeux dêtre seul ! Je ferai pour lui une
aide contre lui... YHVH Elohim bâtit la côte, quil
avait prise à Adam, en femme. Il la fait venir vers le glébeux.
Le glébeux dit : Celle-ci, cette fois, cest los de
mes os, la chair de ma chair. À celle-la, il sera crié
femme Isha. Oui de lhomme. Ish. Celle-ci est prise (5).»
Que nous dit ce texte ?
Quil y a dabord un humain non distingué,
Adama, de la poussière mise en forme dhumain. Que cet humain va
être dédoublé, mis en vis-à-vis... avec des risques
que ce soit contre lui.
Cest dabord lallégresse de la fusion
amoureuse : « Os de mes os », mais il est annoncé quils
vont vivre laltérité dans une commune humanité. Ish
pour le fonds commun. Isha pour la différence. Ce ne sera plus Adam,
le glébeux, mais ish et isha...
Or voilà quaprès lintervention du
serpent, fait remarquer M. Balmary, apparaît un autre nom, Hawa, Ève,
la mère des vivants, la mère toute-puissante. On a perdu la distance,
et donc le respect de la différence entre ish et isha.
Alors, tout est-il fichu ? Non ! Tout au long de la Bible,
Dieu ne fait que restaurer cette relation perdue, et entre lhomme et la
femme, et entre lhumanité et lui. Et le chapitre I de la Genèse
(qui est plus tardif) nous donne une vision à la fois originelle et eschatologique
de lhomme et de la femme, de leurs relations entre eux et avec Dieu. Élohim
dit : « Nous ferons Adam, le glébeux, à notre réplique,
selon notre ressemblance... Élohim crée le glébeux à
sa réplique, à la réplique Élohim il la créé,
mâle et femelle il les a créés (6).»
Nous avons bien là une seule nature humaine à
la ressemblance de Dieu. Mais cette nature humaine aura deux pôles indispensables
pour la vie, le masculin et le féminin. Et la ressemblance avec Dieu
ne pourra être cheminée que dans laltérité
hommes/femmes, car il est le tout Autre, mais aussi le tout Amour.
Ces paroles fondatrices de la Bible ne sont-elles pas à
garder en perspective pour donner sens à nos combats quotidiens pour
une égalité qui respecte la différence et laltérité
?
1.
Assemblée générale des Semaines sociales de juin 1998.
2. Académie déducation et détudes
sociales.
3. Le Monde, 6 février 1999.
4. Marie Balmary a écrit notamment La divine
origine et Abel ou la traversée de lEden.
5. Récit de Genèse 2, 15-25, traduction
dAndré Chouraqui.
6. Gn 1, 26-27.
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