Session 1999
Interventions des jeunes
Cayetana Diez
Alban Sartori
Victor Hilario
Cayetana Diez
Participer pour la première fois aux Semaines sociales
de France est pour moi, jeune chrétienne, à la fois une opportunité
et une nécessité. Celles-ci nous permettent de nous exprimer en
tant que jeunes chrétiens sur notre perception de la société
et du monde, elles nous permettent de partager notre vision de la vie avec dautres
chrétiens, venus dhorizons différents et ainsi participer
à la construction de la société.
« L Évangile, les chrétiens et les
nouveaux enjeux de société » est un thème vaste et
riche, pour une session qui se trouve à la croisée de deux siècles,
et qui se doit de faire à la fois un bilan du siècle qui se termine
et une anticipation des interrogations des années à venir. Mais
cest également un thème porteur despérance
pour les chrétiens comme pour les non-chrétiens. En effet, dans
une société qui dit nattendre rien des chrétiens,
dans une société pour laquelle lÉglise est perçue
comme lautorité, la morale, un défi nous est lancé
: défendre la personne humaine et mettre en cohérence sa vie et
ses engagements de chrétien.
Quels sont les enjeux majeurs auxquels la société
aura à répondre et quelle est notre place dans le monde ? Au cours
de nos réunions de réflexions, nous avons donné quelques
éléments de réponses en nous appuyant sur lenquête
évoquée par Robert Rochefort. Il sagira pour la société
de retrouver la valeur de lhomme ainsi que le sens de lappartenance
à une communauté. Il faut admettre, tout dabord, quen
cette fin de siècle nous avons quelquefois une vision très pessimiste
du monde, de la machine économique en général, et également
de grandes inquiétudes éthiques du fait des évolutions
de la science. On peut se demander dans quelle mesure lhomme subit toutes
ces appréhensions ou bien agit face à elles. Lhomme est
à la recherche de sens, il souhaite comprendre et mieux percevoir le
beau, le sacré, mais il garde cependant, et avec raison, une peur viscérale
de lextrémisme.
Le problème qui apparaît est justement cette recherche
du bonheur personnel, cette fuite vers lindividualisme, que la société
de consommation a introduit dans notre vie. Je me demande, alors, si on peut
chercher son bonheur seul, si on doit se centrer sur soi-même pour y accéder
? Le bonheur ne vient-il pas en allant vers les autres, en tissant des liens
? Nous vivons dans une société de droits, et nous avons laissé
de côté tout ce qui avait trait aux devoirs, nous nous focalisons
sur nos envies et nos exigences sans nous intéresser aux attentes, aux
besoins de lautre. La morale chrétienne est pourtant bien basée
sur une attention au prochain
Néanmoins,
des chrétiens sont tentés de renoncer à leur responsabilité
dans la société, dans lentreprise. Cette dernière,
bien que permettant lintégration sociale, nest plus le lieu
du partage des convictions et nest pas toujours celui de lépanouissement
personnel. Les hommes sont ainsi confrontés à une difficulté
de positionnement vis-à-vis de lengagement, aussi bien de lengagement
personnel que de lengagement envers les autres. Mais alors, une question
me vient à lesprit : si lon cherche lenvironnement
idéal pour se construire, où faut-il aller ? Ce que je ne trouve
pas toujours dans le travail, dans les études, dans lenvironnement
familial,
jirai le chercher ailleurs, dans un engagement associatif, par exemple,
qui me permettra, dune part, de me retrouver avec des personnes ayant
la même sensibilité que moi, des aspirations similaires, et dautre
part dagir concrètement pour les autres, de faire changer les choses.
Un engagement associatif, oui, mais auprès de quel type
dassociation : sportive, culturelle, caritative, éducative ? Ma
sensibilité et mon caractère mont orientée vers un
mouvement déducation pour les jeunes : les Scouts de France. Je
trouve dans mon engagement un bon équilibre entre lépanouissement
des jeunes et mon propre développement. Le fait daider des adolescents
à prendre en main leur vie et de les accompagner dans leur développement
tant physique quintellectuel, affectif, social ou spirituel contribue
à ma progression personnelle. Le scoutisme étant un mouvement
mondial, il me permet aussi de saisir la dimension internationale dun
engagement associatif.
Un engagement pour tous les jours, ou seulement de temps en
temps ? Pour un an, ou beaucoup plus longtemps ? Il faut sengager selon
ses possibilités, en tenant compte de sa situation personnelle, familiale,
professionnelle et en gardant à lesprit le vrai sens de lengagement.
Je ne le fais pas uniquement parce que cela me plaît, mais parce que cela
me permet de transmettre quelque chose aux autres, de prendre des responsabilités,
mais aussi dacquérir des compétences, de partager avec des
gens de toutes générations et de donner un sens à ma vie.
Dailleurs, je ne suis pas seule, donc je dois faire attention à
ne pas prendre ce qui mintéresse quand jen ai besoin, mais
à agir en tant que membre dune communauté, dun groupe.
Est-ce pour toutes ces raisons que bon nombre des jeunes qui
ont participé aux réunions de préparation de cette session
étaient par ailleurs déjà investis dans les mouvements
? Mais, le plus intéressant au cours de ces réunions a été
sans doute de partager, déchanger, dimaginer, autour dun
même thème, dune même « cause », avec des
chrétiens dhorizons divers, de différentes sensibilités,
de différents mouvements. La diversité est une richesse et cest
en se mettant à plusieurs que lon va plus loin.
Alban Sartori
Par déformation scolaire, je vais revenir sur les liens
qui unissent des jeunes, chrétiens ou non, en recherche de sens, et la
manière dont ils se projettent dans le monde professionnel et dans léconomie
capitaliste qui est la nôtre. Certains éléments de résultats
du sondage mont en effet marqué, dans la mesure où ils recoupent
une expérience générale que jai pu avoir lorsque
jétais responsable de la communauté chrétienne du
groupe Essec ou ailleurs, à loccasion de différentes rencontres
de jeunes croyants.
On estime que lon peut être chrétien dans
sa vie privée ; on estime que lon peut rentrer en entreprise et
y travailler ; on nestime pas forcément, voire pas du tout, quil
est possible davoir une activité à dimension chrétienne
au sein de lentreprise et dans le cadre de léconomie. Il
est étonnant de constater, à travers les résultats du sondage,
que plus on est issu de formation supérieure et donc plus on est amené
à avoir des responsabilités en entreprise, plus on estime que
le grand danger dans la décennie à venir sera léconomie.
On oppose les valeurs de lÉvangile que lon peut retrouver
dans laction sociale aux mêmes que lon ne peut pas retrouver
en entreprise. Ce constat est surprenant en même temps quinquiétant
: finalement, on a limpression que plus on aurait les moyens davoir
une influence sur léconomie, plus cette dernière nous fait
peur. On revient à lidée de lavion sans pilote précédemment
évoquée.
On constate bien chez les jeunes des réactions paradoxales
similaires. À lorigine de cette dissonance, on retrouve, à
mon sens, aussi bien des explications dordre psychologique quun
manque de préparation et de formation à lapprentissage de
la complexité.
Au-delà des parcours et des liens de causalité
particuliers qui peuvent amener des jeunes à avoir telle ou telle réaction,
on observe une histoire commune et un passé psychologique. Les jeunes,
actuellement, forment cette tranche dâge que lon appelle les
« enfants de la crise ». Nous navons jamais joui dune
économie aussi florissante que celle que nos parents ont pu connaître.
La majorité dentre nous a été confrontée,
directement ou indirectement, à des difficultés liées au
chômage. Et beaucoup de jeunes aujourdhui sont davantage concernés
par la difficulté à trouver un emploi que par les grandes questions
dordre fondamental, philosophique ou téléologique, même
celles que pose lexercice de leur activité.
Pour tous ces jeunes, afin quils puissent se sentir à
laise dans la sphère professionnelle, afin quils puissent
lhabiter pleinement, il y a un cap psychologique à passer, une
schizophrénie à dépasser. En bref, il sagit de répondre
à cette invitation de Francis Mer, posée ici comme dans nos murs
de lEssec il y a quelques années de cela : « Soyez vous-même
! » Il sagit dun appel à être soi-même
malgré les difficultés et à croire, et daucuns y
arrivent, que lon peut être soi, croyant, convaincu et actif en
entreprise.
La complexité des problèmes auxquels le jeune
croyant est confronté et le fait quon ne la prenne pas toujours
en compte est pour moi la seconde cause majeure du malaise évoqué
plus haut. L économie est devenue extrêmement importante
dans nos sociétés, notamment depuis la chute de certaines idéologies
politiques. Nos sociétés sont de plus caractérisées
par un nombre croissant dinteractions, qui prennent effet de plus en plus
rapidement. Dès lors, comprendre un phénomène économique
et en avoir une vision morale ou sémantique, cela revient à affronter
la complexité. Cest une difficulté sur laquelle beaucoup
de jeunes butent. Partant dune volonté de bien faire, ils tentent
de répondre aux problèmes seuls et, très souvent, ils échouent.
En effet, pour affronter cette complexité, il faut rassembler des compétences,
des expertises, il faut dialoguer pour se faire un avis commun. Du reste, dans
les recherches que jai pu entreprendre, toutes les personnes interrogées,
prêtres ou laïcs, se disent spécialistes dune discipline
mais dune seule (économie, histoire, théologie
). Et
pour quun économiste voie la portée théologique dun
problème, il dit avoir besoin des lumières de son collègue
théologien. On gagne beaucoup au dialogue, qui est difficile, souvent
compliqué lui aussi, assez dépourvu dintuition parfois,
mais qui est pour moi le préalable nécessaire à toute progression.
Et on sent, à travers le sondage réalisé, des avancées
vers plus dunicité personnelle. Il ny a donc plus quun
pas à franchir entre la volonté des gens davancer vers plus
de sens et la richesse des outils quils peuvent mobiliser à ces
fins dans le dialogue.
Je conclurai en insistant sur limportance que revêtent
à mes yeux les notions de confiance, de formation et de dialogue évoquées
précédemment. Je me réjouis du succès rencontré
par cette session des Semaines sociales de France et de la mobilisation autour
de sa thématique. Mais je reste aussi convaincu quune telle manifestation,
en dépit de son envergure, ne suffira pas à redonner confiance
et sérénité et que seule une action de dialogue permanent
peut redonner courage et soif de vérité, pour et par le collectif.
Victor Hilario
Les points qui vont marquer mon intervention sont en rapport
avec la demande de tolérance (je veux exister tel que je suis, je veux
fonctionner dans lensemble), la recherche de sens (ce nest plus
une seule voix qui peut apporter une réponse, il y a une place pour chacun),
et enfin le besoin dune transformation de la société liés
à des engagements personnels et qui vont donner des repères (la
nécessité de la vérité et lauthenticité
du pape Jean-Paul II ou de Geneviève de Gaulle) étant donné
le trop grand flou dans la vie politique aujourdhui.
Ainsi, personne ne veut donner du crédit à un
seul parti qui pourrait résoudre lensemble du problème,
et principalement aux chrétiens et à lÉglise catholique.
Chacun estime que les situations sont plus compliquées quelles
napparaissent. Il sagit alors de simpliquer soi-même
dans le processus de régulation (affaire Michelin...).
Chaque voix compte et on pourrait espérer que celle
dun chrétien aussi.
Mon expérience professionnelle depuis trois ans ma
impliqué dans un projet de création demplois-jeunes dans
le domaine de la médiation sociale (40 emplois créés dans
le Val-de-Marne...). Cela ma montré quil ny a pas de
solution toute faite. Chaque réponse ne peut être que personnalisée
et commune entre plusieurs acteurs politiques et économiques. Le plus
remarquable, cest limpulsion et la volonté que des jeunes
denviron vingt-cinq ans, de différentes origines et de niveaux
détudes modestes, mettent dans la balance pour résoudre
des conflits naissants et des situations à risque dans un esprit de service
des citoyens. Ils sont utiles, se sentent utiles et se rendent utiles. La valorisation
et la confiance données à ces jeunes sont les ressorts dune
réussite. Des ponts sont à construire, des liens sont à
tisser. Les hommes qui vont exercer des responsabilités progressivement
dans la société sont aussi ces jeunes. Tout cela prend forme dès
lors quil y a des engagements forts.
Je navais aucune expérience pour piloter ce projet,
sauf une conviction profonde quil fallait être présent à
ce moment-là, à cet endroit-là pour sy engager. Et
jai pris tous les risques, même celui de me faire marginaliser par
ma hiérarchie à un moment donné. Au cours dun entretien
de recrutement, un responsable du développement de ce projet ma
posé la question finale sur lorigine de mon engagement puisquil
allait miser sur moi dans cette affaire. Je lui ai alors répondu franchement
que jétais chrétien engagé... Je crois quil
y a des moments où il est nécessaire de dire sa foi, sans sétendre
sur un sujet qui est de lordre de la vie privée, mais parce que
cest attendu.
Je veux mentionner le travail effectué par la session
de la Baume « La politique, une bonne nouvelle », qui est une impulsion
pour les jeunes à sengager. Cest aussi loccasion de
la mise en route de différents mouvements de réflexion qui visent
à agir sur la vie de la cité.
Les bonnes idées se réveillent et beaucoup de
jeunes, de toutes tendances politiques et religieuses, sintéressent
à la pensée dEmmanuel Mounier, le personnalisme communautaire,
comme outil de discernement aux interrogations modernes. « Le personnalisme
nourrit mon engagement politique car cela me donne des repères »,
déclare un jeune élu municipal qui fait partie de lassociation
Intuitu personae.
Croire à légale dignité pour toute
personne humaine est un enjeu principal qui ressort de lenquête.
Quelle place pour lhomme dans la société ? Quelle place
pour chacun dentre nous ?
Daprès Mounier, « la pensée politique
devrait se donner pour tâche de reconstruire la personne humaine ».
Je crois quil y a un besoin dauthenticité
dans cette transition de siècle.
La recherche de sens exprimée dans lenquête
est révélatrice dune exigence à donner au monde et
principalement par tous les hommes de bonne volonté, qui ont peut-être
des convictions personnelles. Une figure comme le pape Jean-Paul II est pleine
de sens. Tout compte, même lavis dun chrétien.
L enquête nous provoque à une démarche
de questionnement fort. Je voudrais répondre quil sagit de
choisir la confiance et de se risquer dans des projets. Il nest pas possible
dexiger plus déthique et de justice dans les affaires, la
politique... sans se décider personnellement à plonger dedans
et à transformer les événements de lintérieur.
Je voudrais terminer par une autre parole dEmmanuel Mounier
: « Du chrétien, il ny a rien à demander : quil
se fasse homme, pleinement homme, quil ait la passion que de chaque homme,
sans exception, on puisse dire quil a pu se faire homme, pleinement homme...
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