Session 1999
Vivre humainement dans
un capitalisme généralisé
Manuela Silva
« À
laube du XXI e siècle, la plus noble mission des
politiciens préoccupés de lavenir de la démocratie
sera
[
] rétablir le primat de la politique sur léconomie.
»
Hans-Peter Martin et Harold Schumann
« O universal é o local sem paredes » (Luniversel,
cest
le local sans murs).
Miguel Torga
Parler de
« capitalisme généralisé » revient à
évoquer la mondialisation de léconomie actuellement en cours.
En effet, depuis plus dune décennie, notre monde nest plus,
comme auparavant, un lieu daffrontement entre deux systèmes économiques
concurrents : le socialisme dun côté, et le capitalisme de
lautre. Le premier sest effondré avec la chute du mur de
Berlin, en 1989 ; le deuxième sétend rapidement et par de
multiples voies aux différentes économies de la planète,
y compris celles liées à des États qui sinspirent
didéologies politiques opposées à ce même capitalisme.
À cet égard, lexemple le plus frappant
est certainement celui de la Chine, pays qui se montre de plus en plus perméable
au capitalisme international. Malgré son idéologie politique,
lampleur de son territoire et la grande dimension de sa population, la
Chine ne peut, économiquement, réagir autrement. Telle est la
puissance du capitalisme international quil ne connaît plus, à
présent, de frontières.
Ce phénomène de la mondialisation est nouveau
par rapport au mouvement dinternationalisation des économies qui,
dailleurs, se poursuit depuis le Moyen Âge. Dabord, grâce
aux échanges commerciaux, ensuite par les mouvements de capitaux et par
les investissements directs à létranger, enfin, plus récemment,
par la spécialisation productive à léchelon international.
Certes, la spécialisation par pays ne disparaît pas, mais elle
se fera, dorénavant, selon une logique globale, cest-à-dire
daprès une règle de maximisation du profit, correspondant
au meilleur rapport qualité/prix de chaque composante du produit final,
quel que soit le lieu de production.
En outre, avec la mondialisation, la concurrence met aux prises
non seulement des firmes, mais aussi des systèmes productifs comprenant
les niveaux de formation professionnelle ou de recherche scientifique, la fiscalité,
la stabilité et la paix sociales, etc.
Autre conséquence : le système financier aussi
a acquis une ampleur insoupçonnable il y a quelques années, revêtant
aujourdhui un caractère hégémonique. En effet, largent
est le plus volatile des biens et il saccommode des facilités accordées
par les nouvelles ressources de linformatique et de la télématique.
Enfin, la mondialisation va de pair avec une information généralisée,
véhiculée par de puissants médias, ce qui tend à
lhomogénéisation des goûts, des valeurs, des aspirations,
des comportements des populations, bien au-delà de leurs frontières
géographiques, politiques ou culturelles. Comme on le voit, ce phénomène,
loin dêtre purement économique, couvre de multiples dimensions
de la vie humaine en société.
Dans son aspect le plus noble, la mondialisation doit être
considérée comme une étape dans le processus évolutif
de lhumanité, un aboutissement (provisoire ?) dune lente
marche de celle-ci, au long des siècles, vers lunité, ce
rêve qui, depuis toujours, a inspiré la pensée et la conduite
humaines.
Mais elle va de pair avec le capitalisme généralisé,
ce qui la marque dun certain nombre de caractéristiques que lon
ne peut ignorer ou sous-estimer. Ainsi, la maximisation du profit est son levier
principal, voire unique, dont sinspire la logique de décision qui
préside au destin des entreprises. Le slogan adopté par maints
chefs dentreprise, « le rendement est tout », est significatif
à cet égard.
La concurrence et la compétitivité deux
autres axes de lédifice capitaliste ne doivent pas connaître
de limites ; en conséquence, le mot « flexibilisation » est
à lordre du jour, même si, passé dans la pratique
de la vie des entreprises, ce principe signifie : chômage, précarité,
bas salaires, inégalités sociales... pour des millions de personnes.
Le rôle de lÉtat en tant que régulateur
des économies nationales, agent de redistribution du revenu et fournisseur
de services publics est minimisé et, dans certains milieux politiques,
tenu même pour un obstacle au souverain principe de la compétitivité
des entreprises sur le plan international, et, en conséquence, devant
être dépassé, en vue datteindre à une économie
dite saine et prospère, selon le langage de la pensée néo-libérale
dominante.
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