Session 1999
La crise du lien social :
diagnostic et perspectives
Pierre Rosanvallon

Que l’on s’intéresse au syndicalisme, que l’on s’intéresse à la famille, que l’on s’intéresse au travail, que l’on s’intéresse à la ville… partout flotte un air de décomposition du social. Mais comment déterminer les causes profondes de cette décomposition ? La « crise du lien social » suscite immédiatement deux catégories différentes de questions : celles qui ont rapport à la crise des identités, et celles qui ont rapport à la crise des solidarités.

Quand on parle de crise du lien social, c’est tout d’abord admettre que chacun a un rapport moins évident à lui-même, un rapport moins évident aux autres pour se déterminer, en somme qu’il y a un problème à la fois d’identité personnelle mais aussi de lisibilité de la société.

Mais la crise du lien social, c’est aussi et peut-être d’abord une crise des solidarités. Que l’on parle d’État-providence, que l’on parle de solidarité entre nations développées et nations en développement, et l’on pense aussitôt à toutes ces institutions internationales organisatrices ou ces instances chargées de réguler la solidarité entre groupes sociaux, entre nations. Ces mécanismes semblent aujourd’hui en panne. C’est en ce sens-là que l’on peut parler de crise du lien social ; les hommes et les femmes sont moins évidemment reliés entre eux et ils sont moins évidemment reliés à eux-mêmes.

Mais faire ce constat, c’est tout de suite apporter deux précisions, me semble-t-il, très importantes. La première, c’est qu’il ne faut pas croire que la crise du lien social soit simplement un problème contemporain. En effet, ce qui est frappant pour l’historien, c’est de voir que la situation que nous connaissons aujourd’hui est très comparable à celle du début du XIX e siècle, c’est-à-dire de l’époque moderne. Royer-Collard, un auteur qui eut alors son heure de gloire et fut le père spirituel de Tocqueville, a écrit en 1820 un texte célèbre dans lequel il dit : « Maintenant, la société est en décomposition ; elle est en poussière. La révolution n’a laissé debout que des individus. » C’est dire que ce constat d’une société qui se délitait était d’actualité dès cette époque. Et ce, parce que l’image d’une société qui se désagrège, dans laquelle les solidarités apparaissent moins éprouvées, dans laquelle les identités apparaissent plus vulnérables, est celle de la modernité en général !

Pourquoi ? Pour deux raisons très simples : la modernité n’assure plus la cohésion sociale à travers l’intégration des différences d’une part et à travers la communauté des croyances d’autre part.

Qu’est-ce qui forme le lien social dans une société traditionnelle ? Ce sont les différences qui, reconnues comme assignant chacun à une place déterminée dans un ensemble différencié et hiérarchisé, permettent d’intégrer les individus ; l’« Ancien Régime », en France, en offre un parfait exemple : dans cette société de corps, de différences, d’inégalités, de ségrégations, le mot « exclu » n’a pratiquement pas de sens parce que chacun trouve sa place à l’intérieur même des cloisons sociales. On peut dire que le principe d’intégration, le principe de cohésion d’une société traditionnelle, est fondé sur la reconnaissance et l’organisation sociale des différences et des hiérarchies.

À celui-ci s’ajoute un deuxième principe de cohésion qui est celui de la communauté des croyances ; en France, la croyance en Dieu et l’adhésion à la foi catholique. Après la Révolution française, pour prendre un point de repère facile, la nouvelle société, reniant celle, traditionnelle, d’Ancien Régime, en prend l’exact contre-pied, en imposant le principe de l’égalité des citoyens entre eux et celui de la sécularisation qui sont, pour ainsi dire, les deux mamelles de la crise du lien social.

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