Semaines Sociales de France - Session

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Sortie des Actes de la 82ème session le 2 mai 2008Actualités


"Sous le Grenelle, une Bonne nouvelle"



En préparant cette session, sur un terrain relativement peu défriché auparavant par les Semaines sociales, nous étions quelque peu anxieux, prévoyant déjà la question revenue à maintes reprises au cours de ces trois journées: mais en quoi les Chrétiens vont-ils faire la différence? En fait, leur déroulement nous a conduits à mieux répondre à une autre question, excellemment formulée à un moment donné par Jacques ARNOULD: Qu'est-ce qu'être chrétiens, dans le contexte de ce "Développement durable" ? En tant que chrétiens sociaux, que voulons-nous être au juste ?



Pour retracer le cheminement qui a été le nôtre, l'image la plus percutante me semble être celle du chemin de Damas. Faisant route vers Damas, Paul est jeté à bas de sa monture et entend une voix qui s'écrie "Saül, pourquoi me persécutes-tu?" C'est le début d'une aventure spirituelle. Paul entrevoit alors qu'il s'était fourvoyé. Celui dont il persécutait les disciples était vraiment le Christ sauveur. Libéré de ses préjugés, il devint à son tour l'Apôtre d'une libération par l'Esprit qui transforme en sagesse ce qui passait auparavant pour folie.  Paul recouvre alors la vue. Mais c'est pour une vision neuve, celle d'un  nouveau style de vie, comme dirait Elena Lasida.



Premier temps de ce chemin de Damas: la chute, la rupture.



Jean Marc JANCOVICI, Nick STERN, nous invitent à faire preuve d'un pessimisme actif. Ils le font chacun à sa manière, l'un insistant plutôt sur l'alarme, l'ampleur de la menace à vue de génération, l'autre d'avantage sur les solutions politiques, nationales et internationales pour la conjurer. Tous deux s'accordent sur l'idée d'une augmentation délibérée des prix de l'énergie par la taxation. Nick STERN complète cette recommandation par une invitation pressante à la solidarité avec les pays du Sud et souligne que développement et adaptation au changement climatique vont de pair. Il laisse aussi entrevoir un nouveau de coopération entre entreprises et pouvoirs publics. Dans la bouche de l'économiste britannique,  le thème de l'Alliance n'est pas loin.



Avant d'aller plus loin dans les conclusions de cette session, nous devons franchir cette première étape qui nous désarçonne: voulons-nous comme chrétiens sociaux et comme citoyens partager ce pessimisme actif et nous y engager personnellement? Je répondrai pour ma part: Oui, mille fois oui. Toute la sagesse héritée de la tradition sociale chrétienne nous met au coté de cette prévoyance collective, de cette solidarité entre les nations riches et pauvres, de cette volonté de donner visage humain au futur. C'est ce "Oui" qu'expriment les propositions présentées ce matin par Philippe DACOSTA.



Ce soutien, cette adhésion étant exprimés, où se trouve l'originalité chrétienne? Le cheminement de notre session montre que pour répondre à cette question, nous devons d'abord comprendre ce que recouvre exactement la démarche des trois piliers du développement durable. Mais cette découverte à son tour, nous amène à reconsidérer notre manière de croire. A cette condition notre parole et nos actes pourront redevenir signifiants pour nos concitoyens.



Deuxième étape de cet itinéraire, la découverte de ce qu'est réellement le développement durable.



Pour Laurence TUBIANA comme pour Bernard CHEVASSUS au LOUIS, le changement climatique, l'épuisement de l'énergie renouvelable, ne sont qu'une porte d'entrée dans un ensemble de problèmes interdépendants. Ils nous rappellent que l'ensemble des questions de la "soutenabilité" sont liées les unes aux autres : l'énergie, l'eau, la biodiversité, la pollution des sols, la déforestation, mais aussi la concentration géographique de la pauvreté, les migrations.



Face à un tel changement global, la réponse du développement durable a de quoi nous déconcerter. Elle n'est pas dans la continuité du "modèle d'économie sociale de marché", cadre de référence de la pensée sociale chrétienne, depuis la seconde guerre mondiale, au sens où il s'agirait d'ajouter une contrainte environnementale à la contrainte sociale. Il ne s'agit pas seulement de compléter le cadre de règles publiques par une panoplie de taxes environnementales. Il s'agit aussi de modifier les conditions du pilotage de nos organisations collectives , de nos collectivités territoriales , de nos entreprises et de nos nations, afin de faire en sorte que les buts et les normes objets des choix communs, soient autant que possible informés et enrichis par les savoirs de tous, en particulier de ceux qui sont au contact du terrain



Laurence TUBIANA et Elena LASIDA ont me semble-t-il, bien mis le doigt sur cette dimension cognitive, sur cette question d'un nouveau rapport au savoir pour la détermination du but à atteindre. Face à la complexité des enjeux d'un développement durable, la connaissance, la détermination appropriée du but final, ne sont plus à la porté d'un acteur central, fût il légitimé par l'élection démocratique. Elles sont à construire et à vérifier régulièrement, au fur et à mesure des progrès accomplis, avec le concours des acteurs concernés. C'est la construction collective de ce chemin plutôt que son terme qui devient l'enjeu du développement durable. N'est-ce pas ce visage, plutôt déconcertant, que nous a montré Alain JUPPE, en maître-horloger de la complexité bordelaise?



Même l'entreprise, lieu d'un pouvoir clair, et en principe hiérarchique, n'échappe à ce bouleversement des règles de pilotage. Comme le débat entre Bertrand COLLOMB et Michel CLERC l'a fait apparaître, de nouvelles dynamiques intérieur/ extérieur se font jour: la prise en compte des contextes extérieurs, invite à la décentralisation des responsabilités à l'intérieur; mais l'extérieur lui-même , en particulier le cadre normatif des règles ne constitue plus une donnée purement exogène à l'entreprise: par la Co-régulation , par les partenariats public-privés, les contrats de compensation carbone négociés avec l'autorité publique, l'entreprise privée contribue par son savoir faire à  l'élaboration du cadre de l'intérêt public.



Vision peut-être idyllique diront ceux que frappe surtout l'âpreté de la concurrence, l'étroitesse des horizons financiers. Perspective visionnaire certainement, rejoignant le pronostic de Marcel GAUCHET qui voit dans la contrainte environnementale la promesse d'un retour de l'Etat. Chance aussi pour notre temps de rendre à la politique son rôle de construction et d'orientation de l'avenir, comme me le confiait Pierre Yves COSSE, ancien Commissaire au Plan et présent dans cette session. Chance aussi pour l'Europe d'apparaître à nouveau. Chance aussi pour l'Europe de trouver un souffle nouveau, d'incarner pour les peuples qu'elle rassemble une vocation mondiale, comme le suggérait encore ce matin Alain LIPIETZ. Comment ne pas voir, ayant mesuré la dimension mondiale du développement durable, que l'Union européenne représente aujourd'hui pour la jeune génération le moyen de regarder en face l'avenir?



Revivre notre foi chrétienne à la lumière du développement durable
 
La troisième étape de notre cheminement est sans doute la plus décoiffante, pour reprendre ici un adjectif utilisé à propos de l'intervention de Jean Marc JANCOVICI. Elle touche en effet notre manière de vivre la Foi chrétienne. En acceptant de ne pas placer nos principes chrétiens à-priori au centre de la vie économique et sociale , en déplaçant ce centre vers l'enjeu profondément humain et profondément actuel du développement durable, en accomplissant donc cette expérience de "décentrement" à laquelle invite le Père Christoph THEOBALD, se révèle à nous,  la richesse enfouie sous trop de formulations moralistes et de fausse certitudes,   de notre foi chrétienne .



En nous ouvrant à ce signe des temps du développement durable, nous redécouvrons la richesse et la novation de la promesse du Salut. Nous nous trouvons à nouveau irrigués par l'Espérance née de la Résurrection à partir de laquelle nous ne sommes plus condamnés à la répétition des erreurs et des échecs. Le  neuf, le surcroît d'existence se donnent à voir par ce style de vie qu'évoquait Elena, où domine la qualité des relations humaines, où s'ouvre la possibilité de la contemplation. En même temps, nous reprenons conscience de l'étendue cosmique du salut, selon les termes qui viennent de nous être rappelés par la tradition orthodoxe de Mgr EMMANOUIL qui garde intacte la proclamation de Saint Paul aux Ephésiens:



  Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté
  Le dessein bienveillant qu'il a d'avance arrêté  en lui-même
  Pour mener les temps à leur accomplissement
  Réunissant sous un seul chef, le Christ,
  Ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre



Ainsi déboussolés, désarçonnés, décentrés, mais à nouveau immergés dans le courant vivifiant de la Foi, nous devenons capables d'entendre, avec Saint IRENEE, Saint Grégoire de NYZANCE, Saint FRANCOIS bien sûr et plus proche de nous, Jean BASTAIRE, ce qu'il appelle le chant de la Création. Nous entendons vibrer, aux cotés du théologien protestant Theodore MONOD, anthropologue du désert, l'hymne puissant des étoiles, celui qui inonde le ciel et la prière des moines de Taizé.



Animés par cette espérance, par ce souffle de vie,  nous osons nous tourner vers ces sociétés françaises et européennes qui doutent encore d'elle-même, pour leur dire que sous le Grenelle, avec le Grenelle, il ya en effet une bonne nouvelle, dont j'emprunte à Elena LASIDA la formulation:     


  • Oui, il est possible d'organiser collectivement une diminution de la consommation de ressources non renouvelables ou menacées, de renoncer ensemble à certaines facilités de transports , de chauffage, de production de déchets, si l'on veut bien découvrir , dans cette "retenue " une chance offerte par de nouveaux styles de vie personnelle et professionnelle. En renonçant à élargir son emprise sur les biens patrimoniaux communs,  notre existence peut gagner en profondeur et en réelle qualité humaine.

  • Oui, Il est possible de surmonter la difficulté de l'action collective, d'aller au-delà de simples contrats d'assurance, qui visent à se prémunir du risque causé par le partenaire, en entrant dans l'esprit d'une alliance pour le futur. En visant le  partage des risques entre partenaires elle permet de renouer des relations de coopération et de mutualisation, celles qui furent à l'origine de nos systèmes sociaux.

  • Oui enfin, il est possible de définir de nouvelles références à long terme, qui orientent les choix publics et privés, alors que ni les équilibres naturels du passé, ni la science n'offrent de réponses certaines. Il faut se confier au génie créateur de l'homme, à sa capacité d'inventer, grâce à l'action publique, grâce à la politique qui trouve avec le développement durable une nouvelle grandeur

Tel est, chers amis, le parcours que nous avons accomplis ensemble, pour ceux qui ont pu suivre cette session des Semaines sociales, depuis son début. Il a revêtu de bout en bout la forme d'un dialogue avec la société dans laquelle nous sommes immergés, dialogue porté à sa plus forte intensité par la dernière intervention de Luc FERRY. J'espère que les "antennes sociales" régionales auront la possibilité de le poursuivre, sur la base de ces propositions que je vous invite à mettre en œuvre et approfondir. Ce dialogue, entre Eglises, Religions et société, entre convictions et citoyenneté, sera l'enjeu principal des prochaines Semaines sociales de France qui se tiendront à Lyon les 21, 22 et 23 novembre prochains, auxquelles vous êtes d'ores et déjà cordialement invités.


Jérôme Vignon

Président des Semaines Sociales de France



 

 

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