Campagne pour une société plus juste Les Semaines Sociales de France lancent une vaste campagne pour une société plus juste résumée en 12 propositions.  Vous pouvez y réagir sur le forum mais surtout signer ces 12 propositions pour peser dans le débat des présidentielles

Campagne pour une société plus juste

Les Semaines Sociales de France lancent une vaste campagne pour une société plus juste résumée en 12 propositions.
Vous pouvez y réagir sur le forum mais surtout signer ces 12 propositions pour peser dans le débat des présidentielles

 
 
 
 
 
 

François Bayrou*

 

Intervention Semaines Sociales, le 26 novembre 2006



Mesdames, Messieurs,

Avant d’évoquer ensemble les propositions des Semaines Sociales pour une société plus juste, je voudrais vous dire tout d’abord ma profonde conviction que la France a besoin d’un ‘projet de société’. Je ne dis pas d’un « nouveau » projet de société, mais d’un projet de société tout simplement. Je considère que le plus frappant ces dernières années dans notre pays – probablement même depuis plusieurs décennies – c’est que, peu à peu, le projet de société de la France s’est perdu dans les sables. Chacun invoque à l’envie le manque de repères dans des secteurs probablement majoritaires de la société française. Mais l’absence d’énoncé par les responsables publics du projet de société qu’ils portent pour la France, avec elle et en son nom, me paraît le premier élément de cette dispersion, qui va dans beaucoup de secteurs jusqu’à la décomposition. Or la France, en raison de son histoire, des choix qui sont les siens, ne peut exister que par son projet de société.
Avez-vous observé que nous sommes le seul pays du monde à avoir adopté comme devise trois valeurs : liberté, égalité, fraternité ? Je me suis amusé à faire la liste des devises des autres pays du monde. Elles sont de deux grandes familles : les unes exaltent les valeurs nationales, le pays, l’union et l’unité du pays ; les autres évoquent le lien avec la transcendance. Aucun pays, sauf la France et ceux qui l’ont suivi – généralement les pays qui ont appartenu au le cercle de l’empire – n’a choisi dans sa devise non pas l’exaltation de la Nation, ni l’honneur de la religion de la Nation, mais trois vertus.
Or, le pays qui installe comme projet national ‘liberté, égalité, fraternité’ ne peut pas se sentir bien lorsque, faisant le bilan de la situation où il se trouve, il découvre qu’il a 4 millions de chômeurs – je dis 4 millions même si les statistiques officielles disent 2, je m’estime fondé à pouvoir y ajouter les Rmistes et les chômeurs de longueur durée bénéficiaires de l’ASS en situation de rupture et d’exclusion. Ce pays ne peut pas se sentir bien lorsqu’on rencontre au centre de ses grandes villes, à tous les coins de rue, des SDF qui dorment dehors qu’il pleuve ou qu’il vente. Ce pays ne peut pas se sentir bien lorsqu’il réalise qu’il a accumulé sur les épaules des citoyens qui travaillent une dette qui ne pourra plus être évacuée par la dévaluation. Cette dette est telle que les générations actuelles, et pas seulement les générations futures comme on le croit, subissent un prélèvement sur leur travail, leur création et leur effort de deux ordres : un transfert vers des prêteurs étrangers et, pour ce qui est des prêteurs français, un prélèvement sur les pauvres pour donner aux gens plus aisés. Je lisais dans un calcul récent que ce transfert est de l’ordre de 150 euros par mois par ménage : on s’étonne ainsi de voir les difficultés de fin de mois et de niveau de pouvoir d’achat en France.
Ce pays ne peut pas se sentir bien quand il est incapable d’apporter une réponse au drame que représentent pour nous les banlieues et ces générations – c’est quelquefois la troisième – issues de l’immigration auxquelles nous ne parvenons pas à apporter une intégration comme elle devrait l’être dans la société française. Enfin, ce pays ne peut pas se sentir bien lorsqu’il a au-dessus de lui la menace des changements climatiques que le film récent d’Al Gore illustre. Tout cela dans une crise générale des institutions politiques qu’il suffit d’énoncer pour en mesurer la gravité : crise de l’État, de sa définition et de son service ; crise européenne, probablement la plus grave que nous ayons connue depuis que l’Europe s’est formée ; crise de la décentralisation – un sondage tout récent montre qu’une grande majorité de Français souhaite que l’on revienne sur la décentralisation.

La nécessité d’un projet de société

Quel projet de société alors pour la France ? Ce projet peut selon moi s’énoncer comme ceci : nous sommes le pays qui, dans la compétition internationale, considère la solidarité non pas comme un handicap mais comme un atout. Je choisis le mot de solidarité parce qu’il est actif : c’est le mot des montagnards en cordée. Tout le monde marche, avance, partage l’effort, mais celui qui tombe est rattrapé. Il faut avoir la lucidité de dire que ce modèle et ce projet s’opposent à celui qui domine aujourd’hui, en tout cas dans le monde occidental. Ils s’opposent au modèle qui considère que le creusement des inégalités est au pire inévitable, au mieux un accélérateur pour la croissance. Il existe des démonstrations savantes sur ce sujet, que les économistes connaissent bien. Un exemple : on nous dit que la croissance, c’est l’investissement ; l’investissement, c’est l’épargne ; et que marginalement, les riches épargnent beaucoup plus que les pauvres ; donc, le fait qu’il y ait dans une société plus de riches garantit plus d’énergie économique pour la société en question. De la même manière, on nous dit que l’inégalité salariale accentuée pousse à l’initiative, donc que le modèle inégalitaire est plus « énergétique » que le modèle solidaire, puisque tout le monde y gagne au bout du compte.
Je ne partage pas ce sentiment sur le fond : je pense que les inégalités se paient très chers à court et plus encore à moyen terme. Il suffit de regarder ce qui se passe dans nos banlieues avec des taux de chômage de 50% dans certaines catégories de la population, notamment les jeunes issus de l’immigration, et d’imaginer ce que la transmission de ce « patrimoine » d’exclusion va représenter comme handicap pour notre pays. Mais je considère en outre que ce modèle est en contradiction profonde avec la nature historique et culturelle du peuple français. Je n’ignore pas qu’il y a des peuples qui acceptent l’inégalité depuis le début des temps, ou qui acceptent le communautarisme ou des développements séparés. Mais, nous, le peuple français, nous l’avons refusé depuis la Révolution et même bien avant. Après tout, la fameuse expression de mon « camarade » Henri IV sur « la poule au pot tous les dimanches » pour toutes les familles françaises, et bien d’autres décisions plus élaborées ou plus savantes, ce n’était pas autre chose que la volonté de regarder la Nation comme une et l’égalité comme un des fondements de son existence.
Nous sommes, nous les Français, le peuple de la solidarité. Et nous considérons qu’elle doit être un atout. Un peuple mieux formé, inventif, équilibré, c’est mieux pour la performance, la création, l’invention, c’est mieux qu’un peuple qui n’aurait pas cette chance.

Contre la rupture au sein de la société

La  lutte contre la rupture au sein de la société française, voilà ce qui me paraît essentiel aujourd’hui – Jacques Chirac a parlé autrefois de la ‘fracture sociale’ ! Je considère que la lutte contre l’exclusion doit être une priorité. Je considère que l’on n’est pas quitte avec une famille quand on lui a signé le chèque du RMI à la fin du mois. Si ces quelque centaines d’euros ne s’accompagnent pas d’une action déterminée pour remettre debout ceux qui sont sur le bord de la route, ils deviennent alors une trappe, un piège.
C’est la raison pour laquelle je soutiens l’idée d’une politique « d’activité universelle », c’est-à-dire que l’on demande à toutes les collectivités locales et associations de réserver aux bénéficiaires des minima sociaux une activité de service dans la société. Ce qui leur rendra par exemple une certaine manière de se regarder eux-mêmes, ou l’habitude des contacts sociaux – eux qui en sont réduits souvent à ne plus sortir, à ne fréquenter que des Rmistes et la bière par surcroît. Il faut remettre les personnes debout avec ce qu’elles savent faire. Savez-vous qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’informaticiens au RMI ? Qu’ils donnent des cours d’informatique dans les associations. Beaucoup de personnes ont le permis de conduire : qu’ils aident ceux qui ne peuvent pas se déplacer. Beaucoup pourraient garder des enfants, etc. La multiplication de ces activités sociales me paraît à même de relever les gens abandonnés. Parce que l’exclusion, on s’y enfonce et on risque de ne plus jamais en ressortir.
Je suis aussi favorable, je l’ai proposé dès 2001, à un service civique universel. De manière que se vivent le brassage nécessaire, la rencontre qui permet de sortir de son quartier ou du petit groupe dans lequel on vit, et la découverte de l’idée qu’il est normal que je reçoive, mais qu’il aussi normal que je donne. Cela me paraît une mesure juste, liée au projet de société solidaire français. Car ce n’est évidemment pas dans la redistribution seulement que nous allons trouver ce modèle de société. Pour autant, il ne pourra se vivre que dans un pays qui choisit d’avoir l’activité économique la plus vivante, la plus créative et foisonnante. C’est pourquoi je suis en faveur d’une loi de promotion et de soutien de la petite entreprise : un « Small business act » à la française qui aidera à la multiplication de la création d’entreprise française. Comme je suis en faveur d’une politique fiscale de protection et d’aide aux chercheurs, de manière à relocaliser en France un certain nombre de chercheurs français partis à l’étranger alors qu’ils sont l’essentiel de notre capacité d’avenir.

Pour le dépassement de l’opposition droite gauche

Je voudrais terminer par trois idées. La première est politique. Quand j’observe la dimension des problèmes qu’il nous revient de résoudre si nous sommes des responsables debout, qui refusons l’idée que la politique ne peut plus rien – la dette, l’exclusion, l’immigration, les banlieues, le chômage, le statut du travailleur, la réforme de l’éducation, la nouvelle politique agricole et le climat  –  quel Himalaya ! Mais rien ne pourra se faire sans une nouvelle démarche politique. Ma conviction est que, si l’on reste dans le camp contre camp, le gauche contre droite, l’alternance à chaque fois, il n’y aura aucune espèce de chances ni de commencements d’espoir que ces problèmes puissent trouver une réponse. Parce qu’aujourd’hui, en raison de l’existence en France d’extrêmes droite et gauche très puissantes, camp contre camp, ce n’est plus du tout 50 contre 50. Ce qu’on appelle ‘gauche’ et ce qu’on appelle ‘droite’, rassemble en réalité chacun au mieux 30 % des Français. Vous entrez en fonction, vous annoncez les premières décisions et vous vous retrouvez à 30 contre 75 et très vite à 20 contre 80 %. Il n’y a pas une mesure forte qui puisse être mise en œuvre sans dépasser ces frontières-là. Je voudrais simplement rappeler que si Michel Rocard a pu mettre la CSG en place au début des années 90, c’est parce que le centre, qui n’était pas dans son camp, a choisi à l’époque de lui apporter son soutien contre tout le monde : le PC, l’extrême gauche, comme la droite. Je crois au dépassement des frontières. Parce que les alternances à  répétitions – pas une seule élection n’a été gagnée par ceux qui étaient en place depuis 25 ans – conduisent à la destruction à répétition de ce que les prédécesseurs ont fait. On passe son temps en France à des aller-retours entre une inspiration et l’autre, ce qui est mortel pour notre pays. Aucune politique sur les problèmes de fond ne peut se concevoir s’il n’y a pas la durée.
Deuxième idée : aucune politique ne peut non plus se concevoir sur ces sujets graves sans l’Europe. Nous savons tous que l’Europe non seulement n’est plus à la mode, mais qu’elle n’est plus un sujet dans le débat politique français. Je considère que le seul moyen que nous avons, nous peuple français, de nous adresser à la planète et d’avoir de l’influence sur elle, c’est une Europe politique décidée à défendre ses idées et à modifier l’ordre du monde.
Enfin sur l’Afrique, je suis de ceux qui ne croient pas aux politiques banalement anti-immigration. Je ne crois pas aux policiers, aux douaniers, aux murailles, aux chiens policiers, aux papiers d’identité infalsifiables. Je ne crois à rien de tout cela. Je sais bien qu’il faut les mettre en œuvre pour assurer un minimum de régulation, pour ne pas qu’il y ait appel d’air. Mais sur le fond, je ne crois pas que les dix peuples les plus pauvres de la planète puissent vivre à quelques kilomètres des dix peuples les plus riches sans qu’il y ait un transfert, un mouvement de vases communicants. Si nous ne voulons pas que les arrivées massives de pauvres femmes et hommes d’Afrique du Nord et d’Afrique Subsaharienne déséquilibrent nos sociétés, alors il faut que les Africains puissent vivre et travailler chez eux. C’est-à-dire qu’il faut leur garantir qu’ils nourriront et qu’ils équiperont l’Afrique, qui est leur continent et le lieu où ils aimeraient bien vivre et dont ils sont obligés de partir. Une réflexion et une action de cet ordre ne peuvent se conduire que dans un cadre européen. Je suis donc pour la reconstruction du projet d’Europe politique et même d’Europe démocratique.
Le projet de société nécessaire pour la France est un projet qui la réconciliera non pas seulement avec elle-même, mais avec sa vocation universelle. Je suis persuadé que la concurrence des modèles traverse désormais toute la planète, en tout cas tout l’Occident. Je crois que la voix de la France peut, dans le drame universel qui se joue, avoir une valeur et une reconnaissance qui feront que les Français se sentiront plus justes pour eux-mêmes et pour le monde.



Débat


François Ernenwein[1] : Je voudrais concentrer mes questions sur l’une des pointes de votre intervention, les inégalités, à travers le filtre des 12 propositions des Semaines Sociales. Prenons d’abord l’école, au centre des préoccupations des Français : nous avons vu les débats sur la carte scolaire. Plus globalement, ils s’interrogent sur la capacité de réforme de cette structure au fil des ans. Vous avez vous-même été ministre de l’Education. La proposition  1 des Semaines Sociales préconise de donner plus de place dans l’Education Nationale à l’expérimentation, à sa capacité à s’inspirer de ce qui peut être performants même à l’extérieur d’elle. Qu’en pensez-vous ?

F.B. Il n’y a, selon moi, aucune réforme désormais envisageable sans expérimentation. La querelle des méthodes de lecture, par exemple, souffre de l’écart entre l’indication ministérielle et ce qui se passe sur le terrain. La situation n’y change pas pour des raisons aussi triviales que les manuels scolaires, propriétés des collectivités locales destinés à durer 15 ans. Chaque fois qu’une orientation ministérielle demande un changement de méthode ou de cap, l’inertie du manuel fait que tous les parents constatent un gouffre entre l’instruction parue dans le Journal Officiel et ce qui se passe dans la classe. Dans un domaine comme celui-là, je pense qu’il aurait fallu conduire une expérimentation – ce que j’avais lancé à l’époque où j’étais ministre et qui a été abandonnée par mon successeur. Il s’agissait de prendre une série de 10000 élèves, avec des enseignants dévoués à la méthode qu’ils veulent défendre ; une deuxième série de 10000 élèves avec une deuxième méthode, etc, puis on fait une évaluation objective des performances de chacune en fin d’année. Cela peut aller très vite.
Ainsi, ce n’est plus l’idéologie qui préside aux changements, c’est la réalité. Et la réalité est plus forte, plus éloquente, plus convaincante que les idéologies. C’est la même chose en matière d’organisation des établissements. Évidemment, je pense pour ma part qu’il y a une marge d’autonomie à donner aux établissements – ce que les Semaines Sociales défendent dans leurs propositions. Il y a aussi des inconvénients ; seule l’expérimentation permettra de tourner la page sur cela.
Un mot enfin de la carte scolaire. Y mettre fin, cela peut être positif et considéré comme une liberté de plus pour les familles qui ont les relations, le moyen de transport, la capacité de savoir quelles sont les bonnes options et d’élaborer une stratégie scolaire pour leurs enfants. Les autres sont condamnés au ghetto. A ce propos, peut-être avez lu les travaux du sociologue Eric Maurin, il explique que le ghetto se constitue par l’école. Si vous ouvrez cette porte là, vous accentuez le ghetto.
Je défends donc l’idée que la vocation et la mission de la République sont de garantir une qualité d’enseignement, notamment secondaire, aussi exigeante quelle que soit la zone de notre pays où la vie a fait que vous habitez. Qu’après cela, on mette de la liberté dans le système, cela me va très bien. Mais je refuse qu’on abandonne ce principe.
Selon moi, deux éléments permettent de rendre ce principe efficient et pas uniquement théorique. Premièrement, dans tous les établissements secondaires, notamment tous les collèges français, la tranquillité et la discipline scolaire élémentaire doivent être garanties. Il faut donc avoir le courage et la lucidité de dire que les quelque dizaines d’enfants qui déstabilisent un collège en menaçant leurs camarades et les enseignants, doivent en être retirés pour recevoir une scolarité différente dans des établissements adaptés, dans lesquels ils trouveront des repères qu’ils ne trouvent pas dans l’établissement scolaire en question. Cela n’est peut-être pas à la mode, mais c’est nécessaire. Deuxièmement, dans tous les établissements, des filières d’excellence doivent exister, pour que chacun puisse avoir concrètement sous les yeux, dans le quartier de Gennevilliers ou de Nay dans les Pyrénées-Atlantiques, des réussites de premier niveau national. J’ai vécu un temps dans lequel les options les plus rares étaient présentes dans les établissements les plus lointains ; on pouvait préparer là des réussites scolaires exceptionnelles. C’était cela l’égalité républicaine. Je n’ai pas envie que soit réservée aux seuls établissements sélectionnés de centre-ville l’excellence qui est aujourd’hui une nécessité démocratique partout sur le territoire national. C’est cela la voie d’avenir du projet d’une société solidaire en France. Une fois cela garanti, sans doute est-ce plutôt mieux pour un certain nombre de familles de laisser une certaine marge de liberté dans la carte scolaire.

F.E. Le deuxième fil rouge des inégalités est celui évoqué dans la proposition 3 des Semaines Sociales : l’inégalité de rémunération du travail et du capital, phénomène mondial mais qui implique peut-être des mesures nationales ou européennes. Que pensez-vous des plafonnements de rémunération ou de la limitation des stock-options ?
F.B. Vous m’avez entendu rappeler qu’il y a deux modèles en concurrence : l’un dominant, qui considère les inégalités comme un plus pour la croissance ; l’autre, pour l’instant peu défendu, qui considère que la solidarité est un atout dans la compétition internationale.  Je suis du côté du deuxième modèle.
Si Michel Camdessus, avec son expérience, garantit que l’on peut, comme le demandent les propositions des Semaines Sociales, conduire une politique active de limitations des inégalités notamment salariales pour les managers, et qu’on peut le faire, je suis prêt à les suivre aveuglément. Mais je n’en crois rien.
Il n’y a qu’une voie : c’est que l’Europe considère qu’elle est porteuse du même projet de civilisation, à défaut du même projet de société, et que, bâtissant une Europe démocratique, nous puissions mettre cette question sur l’agenda des gouvernements européens, en toute clarté devant les citoyens. Si les citoyens en prennent la mesure, alors je suis sûr que les peuples les citoyens les soutiendront et iront en ce sens.
En revanche, il y a une chose que nous pouvons faire : c’est réfléchir à l’amélioration de la représentation des salariés dans les organes de direction des entreprises. Là, cela peut se penser dans le cadre national. Cela peut même constituer, dans certains cas, une garantie ou une défense contre des actions offensives venues de l’extérieur. Pour le reste, je pense comme beaucoup que la transparence est la meilleure des défenses. Encore une fois, je dis à l’avance que si les personnalités éminentes du monde économique et financier membres des Semaines Sociales pensent que c’est possible dans le cadre national, je suis leur homme.

F.E. Dernière question autour des inégalités mais ouverte sur le monde cette fois : l’aide au développement des pays pauvres a été négligée, et de façon répétée, par les pays prospères. Cette aide a même parfois été instrumentalisée dans les politiques nationales ou d’ensemble. Je ne vous ferais pas l’affront de vous demander si une ‘rupture’ est nécessaire, mais de quelle ampleur doit être selon vous la rupture dans ce domaine ?
F.B. Je ne crois pas pour ma part que l’aide financière directe soit la principale clé du développement de ces régions. Plus exactement, je ne le crois plus. Ces dernières décennies, l’aide financière s’est largement perdue dans les sables, notamment dans les sables de la corruption d’État. Certains vous expliquent que c’est consubstantiel à la situation culturelle de ces sociétés.
Je pense que le développement de ces grandes régions est une question à poser à l’Europe, à la manière dont le plan Marshall lui a permis de prendre des dispositions internes lorsqu’elle a eu à se relever. L’Europe a constitué un marché commun à l’époque, et elle s’est protégée. Je sais que beaucoup aujourd’hui – peut-être à juste titre, je ne l’écarte pas d’un revers de main – posent la question du protectionnisme européen, de la même façon que la campagne électorale récente aux Etats-Unis s’est faite autour du protectionnisme américain. Ces réflexions recouvrent naturellement beaucoup de souffrance et d’angoisse de la part des peuples, et notamment du peuple des salariés qui voit disparaître le tissu industriel.
Je ne suis pas protectionniste par nature, par pensée. Mais je suis convaincu qu’il faut protéger les pauvres de l’influence trop grande des riches. Je pense par exemple que la politique agricole commune de l’Union européenne et la politique agricole des Etats-Unis sont un crime à l’égard des paysans du Tiers-Monde. Prélever des impôts pour provoquer l’effondrement du prix des produits agricoles de manière qu’aucun producteur agricole de la planète, fut-il le plus performants des pays du groupe de Kerns, fut-il producteur de blé dans la Beauce à plus de 100 quintaux à l’hectare, producteur de maïs dans l’Iowa à plus de 120 quintaux à l’hectare, aucun de ces producteurs ne peut vendre ses produits même à l’équivalent de leur prix de revient. Que peut-il alors en être des producteurs qui font misérablement avec leurs bras 10 quintaux à l’hectare ? Vous tuez ceux là aussi certainement qu’avec une mitraillette entre les mains. Vous les déracinez et vous les envoyez dans les bidonvilles autour des méga-cités urbaines. C’est un assassinat.
Je ne crois pas à la problématique unique des aides financières – même si c’est mieux que rien – parce que ce n’est pas seulement ainsi que l’on rééquilibrera les sociétés et que l’on permettra à ces femmes et ces hommes de vivre sur la terre qui les a vu naître. Je souhaite que nous soyons, nous Français, en situation de poser devant le monde, par Europe interposée, la question de l’équilibre et des stratégies internes des politiques que nous conduisons, pour qu’elles deviennent des politiques intrinsèques de développement et non des politiques de développement dépendant d’aides financières qui ne seront jamais suffisantes.



* François Bayrou est Président de l’UDF et candidat à la présidence de la République

[1] François Ernenwein est rédacteur en chef et éditorialiste de La Croix.

 
Dernière modification : 22/12/2006