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- Elle pourrait faire avancer la réflexion collective de l’Eglise sous deux aspects qui sont très contrastés mais aussi très complémentaires. La question de l’argent a une dimension technique, surtout aujourd’hui quand on considère l’opacité des mécanismes financiers pour une grande partie du public, mais c’est aussi une réalité centrale de l’anthropologie, un instrument fondamental des relations humaines. Dans les deux domaines, il faut faire avancer la doctrine sociale chrétienne, ce qui ne signifie d’ailleurs pas qu’il faille dire des choses absolument nouvelles à tous égards : la réflexion sur l’argent a été présente tout au long de l’histoire du christianisme. Mais raviver et actualiser certaines préoccupations dans l’une et l’autre de ces deux dimensions, me paraît très souhaitable.
- Cette opposition entre catholiques et protestants à propos de l’argent a été beaucoup reprise à la suite de Max Weber. Je ne suis pas sûr qu’historiquement elle soit vraiment pertinente. Ce qui est certain, en revanche, c’est que le progrès économique est dû à l’accumulation des instruments de production, qu’on appelle le capital. Faut-il que ce capital soit concentré en peu de mains ou, au contraire, réparti entre un grand nombre ? C’est une autre question dont on peut discuter. Mais, en tout cas, c’est le capital qui permet un accroissement de la production et donc une amélioration - bien ou mal distribuée - des niveaux de vie. Jamais les catholiques n’ont méprisé ou dénigré les instruments de production. Ce qui a pu faire une certaine différence, c’est que le protestantisme a été beaucoup plus individualiste que le catholicisme. Or, dans l’histoire récente, le développement économique a pu sembler lié à l’individualisme. Je pense que c’est en partie vrai et aussi largement faux, parce que le progrès économique et social est toujours lié à la coopération entre les hommes, à la solidarité. Et si cette dimension collective n’existe pas, l’individualisme devient destructeur. D’ailleurs, dans la tradition protestante, l’individualisme sur lequel on met l’accent, n’empêche pas une grande pratique de la solidarité.
- Oui, dans les dix ou vingt dernières années, on a observé une régression considérable. Pendant un siècle, nos sociétés avaient progressivement mis en place une coopération et une solidarité vraiment organisées à la fois pour le bien de la production et pour celui de sa répartition. Nous avions enregistré de très grands progrès à cet égard. Puis, dans les chocs de l’histoire, notamment lors de l’effondrement du communisme, des esprits conquérants sont venus nous dire : « Il faut prendre absolument le contrepied du système marxiste qui avait prétendu faire du social. Le social, c’est abominable. Il ne faut pas s’en occuper. Il faut permettre à chacun de poursuivre librement ses propres intérêts. » Ce discours purement idéologique nous met dans une situation qui aboutit à détruire le tissu de vieilles civilisations, comme on le constate par exemple, en Asie orientale. On provoque ainsi une énorme crise dans laquelle nous sommes actuellement plongés.
- J’ai commencé par parler d’idéologie parce que je crois que les idées mènent le monde. Ce sont des idées qui ont conduit à durcir certains aspects de notre pratique économique ces dernières années. Il est vrai aussi que simultanément se sont produites des modifications techniques qui ont encouragé le développement de l’individualisme. Ainsi, l’informatique a permis de faciliter l’échange des signes de la propriété, indépendamment de leur situation dans l’espace. En théorie, les marchés financiers ont pour but de permettre de déplacer le capital pour l’utiliser là où il sera le plus efficace pour la société, au regard de jugements certes subjectifs, malgré les divers instruments d’évaluation. Mais dans la réalité, aujourd’hui, beaucoup de gens qui opèrent sur les marchés financiers ne sont aucunement préoccupés de savoir ce qui se passe dans les entreprises réelles. Ces marchés deviennent alors des jeux, des casinos. Cela n’a plus rien à voir avec l’économie réelle. Ce qui est très grave dans cette situation et ce sur quoi je souhaiterais que l’Eglise intervienne vigoureusement, c’est que, si l’on ne régule pas ces marchés, on arrive à une totale absence de relation entre les échanges financiers et les entreprises concrètes qui, elles, utilisent des biens qui ont une certaine valeur et des hommes - organisateurs et travailleurs, sans parler des consommateurs - qui en ont plus encore. Ces communautés de travail et de coopération peuvent ainsi, se trouver complètement déstabilisées.
- C’est l’un des gros problèmes de cette pratique. Il y a certainement intérêt à ce qu’il existe des marchés financiers. Mais il faudrait aussi des orientations de la communauté tout entière qui a tout de même des critères de jugement. C’est ce qu’on avait essayé de faire après la guerre avec une planification au moins indicative qui visait l’avenir davantage que ne le font les investisseurs courants, y compris les plus puissants qui n’ont souvent que des perspectives immédiates. Quant aux gens qui ont recours aux fonds de pension, ils pensent certes à l’avenir, mais au leur, très court en vérité. Ils n’ont guère le souci du long terme. L’économie ne devrait pas échapper totalement au politique. Ce qui fait problème, ce n’est pas la distinction entre les signes et les biens. Un titre de propriété, même s’il appartient à l’Etat, est encore un signe. Ce qui est en cause, c’est la déconnexion entre un certain fonctionnement des marchés financiers et l’économie réelle. Il y a un système qui fonctionne par lui-même, pour lui-même, qui n’a aucun rapport et qui ne cherche pas à en avoir – c’est ce qui est grave – avec ce qui se passe réellement sur le terrain dans des communautés humaines produisant des biens concrets destinés à des hommes concrets. Je voudrais évoquer à ce propos un petit livre qui a été publié en 1994 par François Villeroy de Galhau et Antoine de Salins, tous deux membres du conseil des Semaines sociales de France : Le développement moderne des activités financières au regard des exigences éthiques du christianisme (Editions du Conseil pontifical Justice et Paix). Les auteurs sont attentifs bien sûr, aux conséquences globales de cette économie financière moderne, qui a favorisé encore plus la domination du capital par rapport au travail. Mais ils insistent aussi sur le plus vieil aspect de notre réflexion sur l’argent, c’est-à-dire la séduction de l’argent. Les pratiques contemporaines rendent plus redoutable cette séduction qui détruit les hommes. Nous quitterons cette terre sans emporter notre magot financier et si nous voulons vivre pleinement nous devons conserver les mains libres. L’argent pose à la fois une question d’organisation sociale et aussi une question très profonde qui n’est pas latérale, mais se situe au cœur de nos vies.
- J’ai envie de répondre en citant un grand spéculateur, Georges Soros. Il raconte dans un de ses livres qu’un jour, comme illuminé, il a pensé soudain : « Mais c’est abominable ! Je vais mourir riche ! ». Au sens de : je vais mourir idiot. Et à partir de là, il a commencé à se dire : « je n’ai rien à faire de tout cela. La mécanique financière est très intéressante comme technique. Elle me passionne et je suis devenu très compétent dans ce domaine. De cette manière j’ai gagné beaucoup d’argent et j’en gagnerai peut-être encore beaucoup. Mais à quoi ces signes de richesse accumulés me serviront-ils le jour où je mourrai ? » C’est la parabole de l’Evangile, tout simplement. L’Eglise doit s’intéresser aux techniques financières parce que c’est là que se joue la séduction de la richesse. À cause de ces techniques, des hommes perdent le sens de leur vie. En outre, ces techniques financières ont des conséquences lourdes sur l’organisation sociale. Or l’Eglise ne peut pas y être indifférente. La technique financière n’est pas assimilable à la technique du moteur automobile. Chaque opération sur les marchés financiers a des conséquences sur les relations humaines. Certaines de ces opérations peuvent tuer des personnes. Bien sûr, à travers les mécanismes sophistiqués actuels, ces conséquences peuvent apparaître lointaines. L’Eglise a le devoir de montrer les conséquences humaines des processus financiers qui se déroulent à l’échelle mondiale. Il tient aussi à chacun de nous d’expliquer tout cela à nos enfants. Ces mécanismes financiers sont compliqués certes, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas les comprendre, ni en voir les conséquences humaines. Jean-Paul II en parle expressément dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis. Il affirme que celui qui renonce à cet effort agit contrairement au dessein de Dieu. Beaucoup de gens, dans l’Eglise, négligent ces questions, car ils pensent que cela les détourne de l’essentiel qui est la relation à Dieu. Ils oublient ainsi que l’Evangile ne sépare pas l’amour de Dieu de l’amour du prochain. Et cet amour se prouve dans les œuvres, pas dans les sentiments. On ne prépare le Royaume de Dieu qu’en entrant dans toutes les réalités humaines avec leurs complexités.
[Lire « Le domaine financier appelle,
lui, des compléments »
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