78ème Semaine Sociale
L'argent
14 - 15 - 16 novembre 2003
à la Maison de la Mutualité à Paris

Les faits marquants du samedi matin


Michel Camdessus

La journée de vendredi a permis de poser le diagnostic : l’argent étend son emprise dans toutes les sphères, de la finance à notre vie quotidienne. Ce samedi a plutôt été orienté vers les remèdes. Ou du moins vers des appels énergiques à combattre les travers de cette présence envahissante de l’argent. La conférence de Patrick Viveret comme celle de Pierre Debergé se sont retrouvées sur la nécessité de placer la question du don et du salut au centre de la réflexion.


La violence de l’argent

Pourquoi évoquer le salut ? Pour Patrick Viveret, philosophe, cette nécessité découle d’un constat abrupt, presque apocalyptique : « nous en sommes arrivés à un modèle de développement insoutenable ». Et l’auteur du rapport « Reconsidérer la richesse » de citer Jacques Chirac au sommet de Johannesburg: « La maison brûle. Pourquoi regardons-nous ailleurs ? » Pour Patrick Viveret, il faut envisager en effet que l’humanité « termine son aventure par un tête à queue ».

Cette situation de crise, le philosophe l’explique avant tout par un découplage de l’économie, de l’éthique et du religieux. Un phénomène illustré par ce que Patrick Viveret nomme « la double face de la monnaie ». Dans son sens originel, la monnaie a en effet une fonction « pacificatrice, car au service des échanges, des équilibres économiques ». Mais cette fonction n’est plus d’actualité quand « la monnaie devient un fétiche, quand on lui donne une valeur en elle même : la violence envahit alors les rapports sociaux ».

Robert Rochefort

La monnaie vue comme un fétiche

Le rôle de la monnaie a été perverti. Au Nord, elle se trouve en abondance, tandis qu’au Sud, elle manque : selon l’ONU, la fortune de 222 personnes vaut le revenu de 2,5 milliards d’êtres humains. Dès lors on aboutit à « une contre-productivité de la monnaie par rapport à sa fonction première de facilitation des échanges économiques. Elle devient un obstacle à l’échange quand on la considère comme une fin en soi. »

Les effets pervers sont là : poids de l’économie criminelle, risques écologiques, corruption fréquente… Patrick Viveret en tire un constat définitif : « l’excès de monnaie est une maladie mentale qui produit des effets redoutables chez les personnes atteintes, qui disjonctent du réel. »

Ce constat interroge « la responsabilité du christianisme ». Au Moyen-Age, l’économie du salut dominait, quand il importait avant tout de préparer la vie dans l’au-delà. Est venu ensuite le salut par l’économie, comme l’a montré Max Weber, avec l’arrivée du protestantisme : l’argent gagné devenait le signe de l’élection divine, son accumulation une bonne chose. « Aujourd’hui la question du salut doit donc être reposée » pour Patrick Viveret. Un salut nécessaire pour sortir de notre rapport « intoxiqué à la monnaie », qui fait de nous uniquement des agents producteurs. L’Autre est vu « comme un concurrent, donc comme une menace, ce qui concourre à l’isolement ». En compensation, il nous faut une excitation sans cesse renouvelée, comme le toxicomane : « le désir et l’angoisse de possession, tous deux destructeurs».


Robert Rochefort

La réaction du public

Finalement, le public a surtout semblé remué par la violence de l’attaque contre la monnaie. A se demander si on avait pas affaire là à une vision apocalyptique, comme l’ont fait remarquer plusieurs questions de la salle. « Mais l’annonce de l’Apocalypse peut avoir un aspect salvateur, rappelle le philosophe, dans la mesure où elle crée une émotion nécessaire pour prévenir des catastrophes à venir. » Comment ? Non pas tant en redonnant du poids à la politique par rapport à l’économie, mais plutôt en poussant la première « à changer son rapport au pouvoir : il faut avancer vers une démocratie mondiale, qui doit être une utopie concrète pour ce siècle ».

Appel entendu, semble-t-il, puisqu’on se bousculait à la sortie de la conférence pour acquérir sa retranscription audio. « Ce genre d’exposé donne envie de se mobiliser », explique Charles-Eric Duperray, étudiant à l’ICAM Nantes. « Il invite à la lucidité sur la situation actuelle, même si j’ai pu entendre derrière moi des gens choqués par la virulence du discours », ajoute Michaël Le Nezet, prêtre à La Rochelle. Pour autant, le philosophe ne fournit pas de solutions clé en main, faisant regretter à un autre membre du public qu’il n’ait pas « proposé de pistes politiques concrètes ».

 

Pause

 

Jean Boissonnat

La Bible, l’enseignement chrétien et l’argent

Le salut a également été au centre de la conférence suivante. D’entrée, Pierre Debergé s’est placé dans les pas de Patrick Viveret : il faut « interpeller le politique pour aller vers un surcroît de sagesse. » Mais le ton et la méthode ont changé. La voix se fait plus douce, et le doyen de la faculté de théologie de l’Institut catholique de Toulouse s’appuie sur la Bible « non pas pour trouver des solutions, mais pour réfléchir à ce qu’est l’argent », à l’exemple de ce qu’il a fait dans son récent ouvrage « L’argent et la Bible ».

Des exemples multiples de l’Ancien Testament le montrent : « la richesse n’est jamais présentée de manière négative. C’est le signe que Dieu aime, car Dieu veut que les hommes soient heureux. » L’exemple de Job est parlant, lui qui est à la fois « l’homme le plus fortuné de l’Orient » et un être « droit, qui craint Dieu ». Mais quand Job perd toute sa richesse, il s’interroge, et comprend que « la richesse n’est pas nécessairement le signe de l’amour de Dieu : elle peut être mal acquise, sur le dos des pauvres ».

Les Sages vont plus loin encore. Pour eux, rappelle Pierre Debergé, « les richesses sont une épreuve », car celui qui aime l’argent ne l’aimera jamais assez. Selon l’Ancien Testament, les riches sont donc en situation de danger : « danger de faire de l’argent un absolu, avec le risque d’oublier Dieu, et de mépriser les pauvres. » La Bible nous rappelle que la possession des richesses « exigent de faire preuve de discernement et de lucidité ».


Servir Dieu, et non l’argent

Dans le Nouveau Testament aussi, les allusions à l’argent abondent. Car Jésus ne méprise pas l’argent, comme le montre la parabole des talents, qu’il faut faire fructifier . Mais il met en garde contre ses pièges, surtout dans l’Evangile de Luc. « L’argent est trompeur, non pas en lui même mais parce qu’il peut nous enjoindre à nous tromper nous même », rappelle le doyen de la faculté de théologie de l’Institut catholique de Toulouse. La parabole de l’homme qui, ne sachant que faire de sa superbe récolte, décide de construire des greniers pour la stocker et en vivre pendant des années, est significative : « l’argent nous détourne alors de l’essentiel, et ne peut nous donner la sécurité. » Celui qui se laisse piéger par l’argent est dans l’incapacité à entendre « autre chose que la voix de l’argent ».

Jean Boissonnat

Pierre Debergé se réfère alors à un passage de la Bible : « Aucun domestique ne peut servir deux maîtres à la fois », on ne peut servir Dieu et l’argent. Le service de Dieu implique « une attitude de dépossession, où l’on fera de l’argent un instrument au service de la fraternité et de la solidarité ».

Quels enseignements en tirer ? Pour le théologien, il faut retrouver l’importance du don, « signe de liberté, qui nous fait rentrer dans le monde de l’amour et de la gratuité, qui nous empêche de nous enfermer dans un monde régi par la seule rentabilité ». Pour autant, la vie spirituelle ne s’affranchit pas des réalités matérielles. « C’est offenser les pauvres que de dire que le chemin de la spiritualité est celui où l’on ne se bat pas avec l’argent ». Il s’agit seulement d’ éviter de transformer ce dernier en idole que l’on sert. Et de retrouver le sens d’une certaine pauvreté. « Bienheureux les pauvres » : la misère est contre le dessein de Dieu, mais il faut inscrire dans sa propre vie « des lieux de dépossession, où l’on reconnaîtra notre devoir envers ceux qui sont dans le besoin. » L’idéal de la Bible est bien celui d’un juste équilibre à trouver entre la richesse et la pauvreté.


Les réactions du public

A écouter les questions du public, on a cru entendre un soulagement. Soulagement de voir que la lecture de la Bible ne renvoie pas nécessairement une image culpabilisante de l’argent. « Dans la Bible, c’est le dessein de Dieu qui apparaît en premier lieu, pas la culpabilité », explique Pierre Debergé. Comment donner toute sa dimension au don ? Pas forcément en fixant un pourcentage du revenu à y consacrer, «mais en donnant à la mesure de l’infortune des pauvres».

Cet appel à inscrire sa foi dans des pratiques concrètes est revenu dans les discussions des couloirs de la Mutualité. « Je suis contente d’avoir entendu ce discours. C’est une bonne piqûre de rappel, qui me renvoie à ma vie de tous les jours », s’enthousiame Françoise Sterlin, religieuse à Nice-Sophia Antipolis. Quant à Emmanuel Chevalier, directeur financier, il confie : « Cette intervention résonne particulièrement en moi. Je n’ai pas besoin de recettes toutes faites, mais de traduire en geste ce qui a été dit. »

Renaud Honoré
Centre de Formation des journalistes.

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