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78ème Semaine Sociale
L'argent
14 - 15 - 16 novembre 2003
à la Maison de la Mutualité à Paris
Les faits marquants du vendredi après-midi
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Elle avait déjà pointé le bout
de son nez en matinée, au cours de la conférence de Jean
Boissonnat. La finance a eu droit à tous les honneurs vendredi
après-midi au cours de la conférence de Paul H. Dembinski.
Une importance justifiée par le rôle central qu’elle
a pris depuis 20 ans dans le système économique et monétaire
mondial, et par ses effets sur notre rapport à l’argent.
La finance a tellement grandi qu’on a du mal à la cerner.
Comment la définir ? Pour Paul H. Dembinski, qui est directeur
de l’observatoire de la finance à Genève, la finance
repose sur « deux piliers principaux : les titres doivent être
transmissibles, et il faut une méthode pour mesurer la valeur de
ces titres, c'est à dire un marché ». Associez un
système juridique efficace à ces deux ingrédients,
et vous obtenez un système financier moderne. |
| Le tournant des années 70
Mais quelque chose a changé au royaume de la finance. Jusqu’aux
années 70, elle était réservée en somme à
un petit monde : ceux qui avaient assez d’épargne pour la
mobiliser sur les marchés. Une vérité qui a été
complètement battue en brèche depuis trois décennies.
« D’abord, grâce à la baisse fantastique des
coûts des télécommunication (divisés par 200%
au moins pendant cette période), et grâce à l’apparition
de circuits spécialisé de transactions financières
», explique le directeur de l’Observatoire de la finance.
A cela s’ajoute des facteurs politiques, avec la libéralisation
des transactions de change dans les années 60,
Toutes les conditions étaient réunies pour un changement
d’échelle de la finance, un événement fondateur
va le précipiter. Le 15 août 1971, le président américain
Richard Nixon « coupe le cordon ombilical qui reliait le dollar
à l’or et le laisser flotter, plongeant le monde dans un
certain désarroi ». Pour Paul Dembinski, tout change puisque
« les monnaies nationales deviennent des actifs financiers comme
les autres ».
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Une ampleur inédite
Ce changement peut être perçu à travers la taille
qu’a pris la finance en quelques années. Les chiffres donnent
le vertige : en 1980, la capitalisation financière mondiale faisait
20% du PIB mondial, elle en fait 100% aujourd’hui. Le directeur
de l’Observatoire peut multiplier les exemples : la valeur des obligations
représente aujourd’hui 30 000 milliards de dollars, soit
le produit des richesses mondiales, quand les valeurs notionnelles des
produits dérivés (sur quoi porte le contrat) représentent
elles le double.
« Au final tout ça ne veut plus dire grand chose »,
comme le reconnaît Paul Dembinski : on compte au total 500 000 milliards
de dollars de transactions financières chaque année, soit
20 le PIB des pays de l’OCDE, et 40 à 50 fois celui des PVD
!
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L’emprise de la finance sur les sociétés
contemporaines
Une telle croissance peut-elle s’expliquer uniquement par des facteurs
économiques ou politiques ? Pour Paul Dembinski, il ne fait pas
de doute que l’extension de la finance a été facilitée
par « l’évolution des mentalités et des valeurs,
notamment à l’Ouest ». La finance est devenue depuis
les années 50 un « nouveau savoir, avec une production scientifique
faisant de l’argent une pure manipulation de symbole ». Surtout
cela a accompagné la naissance d’un « homo financiarus
», petit fils de l’ « homo economicus », et qui
voit le monde à travers deux paramètres : « le rendement
et surtout le risque, qui est devenu un produit. Ou plutôt la couverture
contre ce risque », ajoute le directeur de l’Observatoire
de la Finance.
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Ces développements créent l’illusion
« d’une société sans risque, voire d’une
utopie sécuritaire à laquelle on aspire tous », estime
Paul Dembinski. C’est la financiarisation des mentalités
: au Nord, « nos sociétés ont mis leur espoir dans
des actifs financiers dont on attend des dividendes ». Au Sud, les
populations se soucient avant tout dans la subsistance immédiate.
D’où un facteur potentiel de tension, qu’il faut combattre
en remettant la finance à la place « qui devrait être
la sienne : la finance doit être au service de l’homme et
du bien commun, elle l’a oublié ». Et pour cela l’implication
de tous est nécessaire, « par des idées, des exemples
et des comportements ».
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Séance de questions
La finance n’a pas été épargnée par
les critiques au cours de cet exposé. Les questions du public n’ont
pas permis de lui trouver un ardent défenseur, Au contraire certains
se demandaient si la finance a une utilité sociale. Assurément
pour Paul Dembinski, qui rappelle que les marchés « doivent
permettre de faire le lien entre ceux qui ont l’argent et ceux qui
ont un projet d’investissement ». Mais il est certain pour
lui que le marché a un peu trop délaissé cette activité.
Au point de poser un défi au politique, comme l’ont demandé
d’autres personnes du public ? Pour le directeur de l’Observatoire
de la Finance, le changement d’échelle de la finance fait
que l’espace politique ne correspond plus « au périmètre
économique et surtout financier » : « on se trouve
face aux limites de notre système démocratique, pour lesquelles
je n’ai pas de réponses ».
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Dans les couloirs du palais de la Mutualité, les
néophytes en finance digéraient cet exposé «
très riche et assez stimulant », selon Nathalie Gravelo,
assistante sociale en région parisienne. Si bien que certains regrettent
l’absence de glossaire, pour retenir les notions exposées
pendant la conférence. Autre son de cloche avec Patrick Ravier,
qui travaille e cinn banque d’affaire : « c’était
juste un constat, j’aurais aimé qu’on aille plus loin
et qu’on propose des alternatives à ce système financier
qui va s’écrouler tôt ou tard ». |
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| Pause |
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Après cet exposé, l’après-midi
a été consacrée à de longs temps d’échanges
avec cinq grands témoins. Parmi eux, Chico Whitaker, membre de
la commission brésilienne Justice et Paix et membre du comité
d’organisation du Forum social mondial.
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| Focus sur Chico Whitaker
Le point de vue du Sud sur l’argent ? Pour Chico Whitaker, l’un
des Grands Témoins présents vendredi après-midi,
on pourrait presque le résumer par une blague. Une histoire qui
mettrait face à face un homme venant demander un prêt à
un banquier. Celui ci accepte, à condition que l’homme devine
lequel de ses deux yeux est un œil de verre. « Facile, répond
le demandeur, c’est le gauche, il ne peut pas être à
vous, il a quelques étincelles d’humanité. »
La blague a arraché un sourire à toute l’assistance,
qui avait pourtant quelques raisons de garder le masque en écoutant
l’exposé très noir du membre du comité d’organisation
du Forum social mondial (FSM), dont les trois premières éditions
se sont tenues à Porto Alegre. « L’argent démolit
les économies du Sud en imposant des mesures drastiques contre
les salariés pour se préserver de l’inflation »,
a martelé Chico Whitaker.
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| Pour comprendre cette situation, il faut selon lui s’imaginer
la situation des pays en voie de développement. Ces derniers, pour
se développer, sont obligés de passer par des prêts
accordés par les pays du Nord, qui posent des conditions. «
Les pays du Nord acquièrent de fait un droit d’ingérence
dans la politique économique des pays du Sud», explique le
membre du FSM. Chico Whitaker rappelle alors que les critères des
institutions financières ne sont pas ceux des pays du Sud, que
« les perspectives de convulsion sociale dans ces pays importent
peu pour les gestionnaires » : le paiement des intérêts
de la dette ne peut souffrir d’aucun retard, surtout pas pour investir
dans la direction de la pauvreté.
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| Le constat est abrupt. Il demande, pour qu’on lui
trouve une solution, « une mutation globale pour créer une
société basée sur autre chose que l’argent
».Des réunions comme le Forum social européen de Paris
au même moment, ou le FSM, sont pour lui le lieu idéal pour
faire émerger un tel changement, « car c’est une nouvelle
façon d’impliquer la société civile pour nous
réapproprier la démocratie », plaide-t-il.
Dans le discours de Chico Whitaker, les initiatives de chacun sont nécessaires
et mêmes indispensables pour rompre avec le système actuel.
Elles seules pourront infléchir les politiques des institutions
financières internationales.
Chico Whitaker a demandé à chacun de s’impliquer
pour trouver des solutions aux problèmes rencontrés par
les pays du Sud. Dans la salle, on s’est appliqué à
le faire, en se demandant notamment si les micro-crédits, apportés
pour des projets de développement, ne seraient pas une solution
viable. Une proposition accueillie avec scepticisme par le membre du FSM,
pour la raison que les grandes banques du Brésil refusent de le
développer convenablement : l’activité n’est
pas assez rentable.
Faut-il toujours pour autant incriminer les pays du Nord et les institutions
internationales dans les difficultés du Sud ? Un haut fonctionnaire
européen, ayant déjà participé à des
missions du FMI, rappelle que bien souvent les aides des pays du Nord
sont détournées dans ces pays par des dirigeants politiques
peu scrupuleux. Et que l’annulation de la dette pourrait avoir des
effets contre-productifs. |
Renaud Honoré
Centre de Formation des journalistes.
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