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Célébration du Centenaire des Semaines
Sociales de France Vendredi 24 septembre 2004 - 19 h 00
La création des Semaines Sociales, au début
du siècle dernier, s’est faite au croisement de trois crises :
crise de l’économie dans l’expansion industrielle
qui ébranlait l’équilibre de la société rurale,
crise politique dans une Europe traversée par les conflits de
la France avec l’Allemagne (1870-1914), crise de l’Église, à la
veille des lois de 1905 qui devaient conduire à la séparation
de l’Église et de l’État. Malgré cela,
nos prédécesseurs de 1904 demeuraient préoccupés
de l’évolution sociale des populations ouvrières,
je pense ici au textile et aux mines. A l’heure même où Marx
préparait son manifeste et publiait L’idéologie allemande,
l’archevêque de Cambrai écrivait une lettre pastorale : "Si
la Religion sait noblement apprécier le Travail, elle sait aussi
le régler. A côté de la loi qui l’impose, elle
a placé la loi qui le modère"... Et après avoir évoqué les
conditions de travail lamentables des enfants et des femmes dans les
fabriques, il dénonce "cette exploitation de l’homme par
l’homme, qui spécule sur son semblable comme sur un vil
bétail, ou comme sur un agent et un pur instrument de production".1
De la protestation au droit. Remarquons l’insistance
mise par l’évêque sur le droit, il pose la question
en ces termes pour opposer aux "lois de l’économie" un droit
du travail où la nature de l’homme est prise en compte ainsi
que les conséquences sociales, morales et religieuses, de l’évolution
industrielle. Cette préoccupation sera celle de nombreux laïcs
catholiques qui s’attacheront à "penser autrement" la transformation
sociale par le travail. Il en est résulté de nombreux courants
et mouvements ; ils alimenteront l’enseignement social de
l’Église. Celui-ci trouvera une première expression
systématique dans l’encyclique de Léon XIII Rerum
Novarum, traitant des conditions de la vie ouvrière. Nous y trouvons
la même recherche d’un droit protecteur de l’homme,
en opposition à un libéralisme sans contrôle. Pour
sauvegarder la dignité humaine des travailleurs et préconiser
l’humanisation du travail productif.
Il n’est pas étonnant alors que, dix ans
après l’encyclique, les promoteurs des Semaines sociales
aient eu cette même perspective d’un droit du travail et
que ce soient des professeurs de droit qui, à Lyon comme à Lille,
aient formé le projet d’assises sur l’évolution économique
et politique que la société était en train de produire. Énoncer
les exigences juridiques concrètes d’une morale humaniste
et chrétienne leur semblait urgent pour endiguer les forces du
capital et du progrès industriel. Et susciter un syndicalisme
chrétien. Nous devions retrouver le même langage chez Pie
XI dans l’encycliqueQuadragesimo anno (40ème anniversaire
de Rerum Novarum) Certes, les chrétiens n’étaient
pas les seuls à s’exprimer sur cette situation du monde
du travail. Nous avons évoqué Marx, mais il faudrait parler
d’Engels, de Proudhon et de tant d’autres qui, au nom du
socialisme, s’inscrivaient dans le débat pour refuser les
règles du capitalisme d’alors. Les encycliques critiquaient
en ces courants la part prépondérante attribuée à l’État,
le recours à la violence dans les luttes et la suppression des
médiations ; ici les Papes se référaient au
rôle social des "corporations" supprimées par la loi Le
Chapelier lors de la révolution française. Renonçant à s’allier
aux courants socialistes d’alors pour ces raisons, des chrétiens
chefs d’entreprise entendaient traiter les problèmes par
des initiatives sociales concernant l’encadrement, la formation,
l’éducation par des patronages catholiques, le logement
des travailleurs et de leur famille. Ou encore des "communautés
de travailleurs" ; citons dans notre région Léon Harmel à Reims
ou Philibert Vrau à Lille, Jules Catoire et, plus tard Emile Coliche.
Notons aussi, à cette époque, l’arrivée de
nouvelles populations venues d’autres pays : des italiens
et des polonais dans les mines. Durant la première partie du vingtième
siècle, la réflexion des Semaines sociales balise les grands
problèmes philosophiques et politiques de la société,
elles sont à la recherche d’un sens chrétien du progrès
et de l’évolution des techniques de production. Qu’il
s’agisse de la famille, du monde rural ou des relations internationales
en 1932 à Lille, elles ouvrent à des universitaires, à des
prêtres, à des chefs d’entreprise, des espaces de
parole et d’imagination. En lien avec l’épiscopat,
elles relisent dans une actualité particulièrement fébrile
-les années 29 et 30- les messages du Pape, tout en prenant leurs
responsabilités propres d’hommes et de femmes immergés
dans l’action et les courants de pensée d’une époque
particulièrement instable. Il s’agit d’ériger
contre les dérives des puissances économiques destructrices
de l’humain un ordre fondé sur la justice, le juste salaire,
le droit des familles au travail, une relation équitable entre
le capital et le travail. Ceci fut rappelé par Jean-Paul II, lors
de son passage à Saint Denis en mai 1980 ; il soulignait : "Que
cet ordre doit être continuellement réalisé dans
le monde, et même qu’il doit être réalisé de
nouveau, au fur et à mesure que croissent et se développent
les situations et les systèmes sociaux, au fur et à mesure
des nouvelles conditions et des possibilités économiques,
des nouvelles possibilités de la technique et de la production,
et en même temps des nouvelles possibilités et nécessités
de distribution des biens". 2
De l’enseignement à l’engagement. Mais
le Concile Vatican II devait promouvoir une attitude toute nouvelle de
l’Église en tant qu’autorité : elle remettait
désormais aux laïcs la construction de "l’ordre temporel" comme
leur "tâche propre". Dans l’esprit de l’Évangile
et de l’Église,"ils doivent en ce domaine agir par eux-mêmes
d’une manière bien déterminée". Et plus encore : "Membres
de la cité, ils ont à coopérer avec les autres citoyens
suivant leur compétence particulière en assumant leur propre
responsabilité et à chercher partout et en tout la justice
du Royaume de Dieu". 3 Nous quittons le domaine du droit et de la proclamation
de repères en vue de promouvoir un ordre juste, pour celui de
l’engagement sur le terrain où les principes chrétiens
sont confrontés à l’action politique et économique ;
ils s’inscrivent en des analyses communes avec d’autres acteurs économiques,
politiques et sociaux. De telles orientations ne pouvaient que rejoindre
la longue expérience des Semaines sociales dont le pluralisme
des références s’était déjà exprimé en
maintes sessions. L’eenseignement de l’Eglise s’offrait
comme une source, et non un système concurrent, pour animer le
corps social et la vie économique. C’était par ailleurs
souligner, à la suite du texte concilaire sur L’Église
dans le monde de ce temps l’aide que l’Église recevait
de la société non-chrétienne elle-même dans
sa tâche et son enseignement. Il ne s’agissait plus d’en
rester à des organismes d’action sociale ou politique spécifiquement
catholiques, mais de participer à tout ce qui était cohérent
avec l’Évangile et les références de l’Église
dans la société. Les chrétiens ne cherchaient plus à proposer
une "troisième voie" entre libéralisme et marxisme, ils
entraient dans ledébat au nom d’un souci de l’homme
partagé avec d’autres, compte tenu du contexte actuel de
notre économie de marché.
Inventer pour créer dans la diversité. Une étape
importante devait être franchie par Paul VI dans sa Lettre au cardinal
Roy en 1971, lorsque le Pape mit en relief la grande variété des
analyses et des propositions pour traiter la nouvelle donne de l’économie
mondiale. Les principes universels et les prescriptions sur le salaire,
le capital ou les conditions de travail ne pouvaient plus être
définis à partir d’une seule doctrine et être
appropriés à toutes les parties du monde. "Face à des
situations aussi variées, il Nous est difficile, dit Paul VI,
de prononcer une parole unique, comme de proposer une solution qui ait
valeur universelle... Il revient aux communautés chrétiennes
d’analyser avec objectivité la situation propre de leur
pays, de l’éclairer par la lumière des paroles inaltérables
de l’Évangile". Il en résulte qu’à partir
d’un tronc commun de droits de l’homme ou de valeurs essentielles
issues du christianisme, le recherche comme l’action se doivent
d’être plurielles et en perpétuelle remise en cause.
Nous n’en sommes plus aux principes éternels de la justice
et de la charité mais devant leur inscription historique en des
peuples et des cultures très diversifiées. Les propos du
Pape remettent entre les mains des laïcs, en communion avec leurs
pasteurs, le soin de produire et de créer des messages plus adaptés
aux situations. Jean-Paul II reprendra souvent ce langage, tout en remarquant,
ce qui est nouveau, le caractère systémique et dynamique
des échanges économiques mondiaux4. Il relèvera
pour les peuples en développement le rôle de la formation
culturelle et du transfert des technologies pour construire une société de
justice et de solidarité. Comme vous le voyez, les Semaines sociales
ont tour à tour précédé, accompagné,
suivi les impulsions de l’Église en matière sociale
et économique. L’éthique sociale des chrétiens
se fait ainsi parole du peuple de Dieu dans la variété des
peuples et la dynamique de l’Évangile. Les mouvements chrétiens
tels le MCC., l’action catholique, les EDC ou "Évangile
et société", ont chacun selon leur personnalité contribué à la
prise en compte des conséquences sociales de l’évangile
pour notre actualité.
Au terme de ce chemin d’histoire, ce sera mon dernier
point, de nouvelles pages me semblent devoir être écrites
ensemble par les Semaines sociales à l’échelle de
l’Europe, sinon du monde :
1. les perdants de la croissance. Nous l’avons dit :
les Semaines sociales sont nées au croisement d’une crise
sociale générée par la première industrialisation,
d’une crise politique, d’une crise des rapports entre l’Église
et l’État. De nos jours, la mondialisation, les nouveaux
rapports des pays en Europe et de l’Europe avec les pays émergents,
les conflits à connotation religieuse dans le monde, créent
d’autres tensions, des disparités graves et de nouvelles
incompatibilités entre groupes sociaux, voire nationaux. Or le
christianisme, à la suite de Jésus dans l’Évangile,
a osé interroger les pouvoirs sur la place du pauvre et du faible
dans la société. Aujourd’hui il nous faut prendre
en compte les perdants, individuels et collectifs, de la croissance.
Nos systèmes, tant scolaire qu’économique, privilégient
les gagnants et les performants. Trop de nos compagnons de route sont
conduits à la marginalité et, en retour, ont recours à la
violence pour se faire entendre. Nous refusons le fatalisme économique
qui se résigne à quelque logique de marginalisation. La
radicalité des questions issues de la tradition chrétienne
doit être entendue pour faire droit à une fraternité concrète,
elle se fonde sur des interdépendances converties en solidarités,
comme l’a rappelé Jean-Paul II. L’avenir de la paix
mondiale en dépend ; que peut être un vivre ensemble,
un tissu social et un sens collectif dans un contexte de disparités
multiples qu’aggravent les appels médiatiques à la
consommation ?
2. des solidarités historiques. Pour l’Europe,
nous cherchons un socle de valeurs qui soit commun au plus grand nombre.
Parfois il s’agit du plus petit dénominateur commun, celui
de la concurrence économique. Cela ne saurait suffire pour donner
un équilibre aux relations entre les groupes humains. Le christianisme,
en tous cas, ne peut être réduit à une réserve
de valeurs spirituelles et morales ; il est une tradition génératrice
d’alliances et de solidarités, il est une histoire qui a
façonné, bon gré malgré, des générations
où le souci de l’autre et le symbole de l’amour ont été transmis
comme une utopie créatrice pour la vie en société.
Nous le voyons en ce qui concerne la force armée et l’utopie
d’une éthique de la "guerre juste", les stratégies
de répression des violences et l’utopie du dialogue culturel
et politique, la crispation contemporaine sur les identités nationales
et l’utopie du devoir d’asile par l’accueil de l’étranger.
Les forums de demain toucheront ces questions, elles sont souvent refoulées
et refusées. Pour les chrétiens, Dieu n’est pas hors
de l’histoire, son incarnation est une passion qui s’affronte
aux standards de l’opinion publique dominante. Oser penser autrement
l’avenir des peuples est une tâche risquée dont nous
devons nous inspirer pour être cohérents avec la foi. L’Evangile
nous précède sur cette voie.
3. redonner sa place à la culture dans le débat
politique. À la fin du dix-neuvième siècle, les
chrétiens d’Europe se sont ralliés à la démocratie
suggérée par le Pape Léon XIII. Non sans peine car
ils étaient amenés à changer leurs références
fondamentales par rapport à la source de l’autorité et
aux fondements de la loi. Admettre la sécularité des pouvoirs
et la laïcité des institutions fut alors un débat
difficile en France. Il devient de nouveau d’actualité par
rapport aux visions théocratiques qui demeurent le cadre de référence
de nombreuses cultures, tant séculières que religieuses.
Au risque d’engendrer des systèmes modernes totalitaires.
Ce débat s’avère culturel avant d’être
politique. L’universalisme chrétien est censé traverser
les barrières des races et des peuples, il conteste l’absolutisme
des frontières nationalistes. Cela devrait ouvrir des réflexions
sur la nouvelle donne du "paradigme démocratique" à l’échelon
de la planète. Il me semble urgent de privilégier l’abord
de ces "questions interdites" pour sauvegarder des espaces démocratiques.
4. redonner sa place à la politique par rapport à l’économie.
Enfin, notre espace politique est souvent contourné par les relations économiques
d’une forte mondialisation des échanges commerciaux, de
la circulation des produits financiers et de la production-consommation
des biens. En quoi l’Europe peut-elle être créatrice
pour donner une réponse valorisant la politique comme régulatrice
des échanges, de la justice et de la paix, en privilégiant
des solidarités essentielles ? En particulier pour le maintien
de l’emploi. Éveiller ce monde à des subsidiarités
favorisant des croissances concertées est pour l’avenir
de tous un horizon éthique indispensable. Là encore l’Évangile,
les paraboles du bon Samaritain ou celle de Lazare et du riche, nous
inspirent des inversions de fonctionnement social face aux pesanteurs
d’une évolution économique internationale que nous
ne savons pas maîtriser. Oui, une autre page est à écrire
pour le deuxième centenaire des Semaines sociales, elle commence
ce soir, et je vous la confie comme l’appel à un sursaut
d’espérance pour les nouvelles générations
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