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De manière tout à fait imprévue, je me suis trouvé à la
Semaine sociale de France, qui s’est tenue à Lille du 23 au
26 septembre dernier. La première chose qui m’a frappé est
le nombre considérable de participants : plus de 4.000 personnes
se sont déplacées pour réfléchir à des
questions de société dans le cadre de cette rencontre des
catholiques de France. Depuis cent ans, l’événement
a lieu tous les ans dans une ville différente, véritable
université itinérante, comme se plaisent à le penser
les participants.
Je ne suis pas sûr qu’il existe un équivalent britannique,
du moins à une telle échelle. Deux fois par an, le synode
général de l’Eglise d’Angleterre rassemble un
millier de personnes à Londres ou à York, et une partie des
débats seulement est consacrée aux questions sociales.
Un autre élément surprenant du rassemblement est l’absence
du clergé. Contrairement aux synodes de l’Eglise d’Angleterre,
où les évêques et autres clergymen sont présents
en grand nombre, les Semaines Sociales de France réunissent essentiellement
des laïcs. J’ai entendu dire qu’il y avait douze évêques à Lille.
Il devait s’agir d’observateurs silencieux, en tenue civile
et assis au milieu de la foule.
Le fait que les catholiques laïcs français réfléchissent
entre eux aux questions de société vient en grande partie
du caractère marqué de la séparation de l’Eglise
et de l’Etat dans l’Hexagone. C’est ce type de réflexion
qui a abouti à la récente décision d’interdire
le port de signes religieux dans les écoles, en particulier le voile
musulman. Alors que la Réforme anglicane du XVIe siècle a
donné aux Anglais une Eglise nationale, la Church of England, dans
laquelle les évêques sont encore aujourd’hui nommés
par la Couronne, la Révolution de 1789 a créé en France
un Etat laïc. Cette tendance a été renforcée
en 1905 par une rupture radicale entre le temporel et le spirituel, la
République française de l’époque ne reconnaissant
que l’Etat et l’individu. Les Semaines Sociales, fondées
en 1904, se sont donné un troisième espace de réflexion :
la société civile en elle-même.
A cet égard, la France diffère aussi de ses voisins les
plus proches. Contrairement à la Belgique, à l’Allemagne
et à l’Italie, elle n’a jamais préconisé la
constitution de partis politiques confessionnels, comme les démocrates-chrétiens.
Dans les années 1880, le Pape a interdit la fondation d’un
parti catholique en France pour que l’aspiration des évêques à un
retour à l’Ancien Régime n’apparaisse pas au
grand jour. Mais l’Eglise a régulièrement appuyé les
partis d’extrême droite et a fini par accorder son soutien
au régime de Vichy malgré ses tendances antidémocratiques
et totalitaires. C’est sans doute la raison pour laquelle les évêques
ont eu le réflexe de faire profil bas pendant la rencontre de Lille.
Une religiosité plus militante qu’outre-Manche
La Grande-Bretagne, elle non plus, n’a jamais eu de partis politiques
confessionnels. Avec une Eglise nationale, le pays n’a jamais envisagé d’en
créer, même s’il y a un siècle on aurait pu dire à juste
titre, selon l’expression consacrée, que la Church of England était
le parti conservateur en soutane. A la même époque, le vieux
Parti libéral affichait des positions non-conformistes de modération,
et le nouveau Parti travailliste s’inspirait du méthodisme.
Ces influences ont pratiquement disparu aujourd’hui.
Un autre aspect notable du rassemblement de Lille est son organisation « en
douceur ». Les 4.000 participants se sont répartis eux-mêmes
en six forums pour discuter d’un large éventail de questions
avec des experts. Le résultat ? Ni résolutions enflammées,
ni délégations auprès de ministres, ni manifestations.
Les catholiques laïcs réintègrent leur place dans la
société et s’efforcent de faire passer le message en
douceur. Il y a là, à mon sens, une différence majeure
avec la Grande-Bretagne, où les chrétiens témoignent
généralement de leur foi dans leur façon de vivre
personnelle. Les catholiques français, du moins les laïcs,
sont plus militants. Comme l’ont récemment déclaré les évêques, « la
politique est l’affaire de tous ».
A l’occasion de la Semaine sociale, un magazine français
[La Vie] a effectué un sondage sur la perception que les
gens ont de l’Eglise. Est-elle proche des pauvres ? Oui, pour
62% des personnes interrogées. Est-elle proche des riches ?
Oui, pour 59%. Soulève-t-elle des questions importantes ? Oui,
pour 48%. Ses réponses sont-elles intéressantes ? Oui
pour 40%. A-t-elle un trop grand poids dans la société française ?
Oui, pour seulement 15% ; 32% pensent qu’elle devrait avoir
davantage voix au chapitre, et 52% se disent satisfaits de la situation
actuelle.
Je serais très curieux de savoir quels résultats obtiendrait
l’Eglise d’Angleterre et les autres grandes religions britanniques
dans un sondage similaire. Je crains, mais peut-être à tort,
que les réponses soient moins positives. |