79ème Semaine Sociale
L'Europe, une société à inventer
23 - 26 septembre 2004
Lille Grand Palais

Courrier International du 07/10/04 et The Independant

La France, studieuse fille aînée de l’Eglise

Courrier International

Les catholiques français ne participent pas ouvertement à la vie politique, mais ils mènent des réflexions approfondies sur les questions de société. Une activité discrète qui surprend The Independant.


De manière tout à fait imprévue, je me suis trouvé à la Semaine sociale de France, qui s’est tenue à Lille du 23 au 26 septembre dernier. La première chose qui m’a frappé est le nombre considérable de participants : plus de 4.000 personnes se sont déplacées pour réfléchir à des questions de société dans le cadre de cette rencontre des catholiques de France. Depuis cent ans, l’événement a lieu tous les ans dans une ville différente, véritable université itinérante, comme se plaisent à le penser les participants.

Je ne suis pas sûr qu’il existe un équivalent britannique, du moins à une telle échelle. Deux fois par an, le synode général de l’Eglise d’Angleterre rassemble un millier de personnes à Londres ou à York, et une partie des débats seulement est consacrée aux questions sociales.

Un autre élément surprenant du rassemblement est l’absence du clergé. Contrairement aux synodes de l’Eglise d’Angleterre, où les évêques et autres clergymen sont présents en grand nombre, les Semaines Sociales de France réunissent essentiellement des laïcs. J’ai entendu dire qu’il y avait douze évêques à Lille. Il devait s’agir d’observateurs silencieux, en tenue civile et assis au milieu de la foule.

Le fait que les catholiques laïcs français réfléchissent entre eux aux questions de société vient en grande partie du caractère marqué de la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans l’Hexagone. C’est ce type de réflexion qui a abouti à la récente décision d’interdire le port de signes religieux dans les écoles, en particulier le voile musulman. Alors que la Réforme anglicane du XVIe siècle a donné aux Anglais une Eglise nationale, la Church of England, dans laquelle les évêques sont encore aujourd’hui nommés par la Couronne, la Révolution de 1789 a créé en France un Etat laïc. Cette tendance a été renforcée en 1905 par une rupture radicale entre le temporel et le spirituel, la République française de l’époque ne reconnaissant que l’Etat et l’individu. Les Semaines Sociales, fondées en 1904, se sont donné un troisième espace de réflexion : la société civile en elle-même.

A cet égard, la France diffère aussi de ses voisins les plus proches. Contrairement à la Belgique, à l’Allemagne et à l’Italie, elle n’a jamais préconisé la constitution de partis politiques confessionnels, comme les démocrates-chrétiens. Dans les années 1880, le Pape a interdit la fondation d’un parti catholique en France pour que l’aspiration des évêques à un retour à l’Ancien Régime n’apparaisse pas au grand jour. Mais l’Eglise a régulièrement appuyé les partis d’extrême droite et a fini par accorder son soutien au régime de Vichy malgré ses tendances antidémocratiques et totalitaires. C’est sans doute la raison pour laquelle les évêques ont eu le réflexe de faire profil bas pendant la rencontre de Lille.

Une religiosité plus militante qu’outre-Manche

La Grande-Bretagne, elle non plus, n’a jamais eu de partis politiques confessionnels. Avec une Eglise nationale, le pays n’a jamais envisagé d’en créer, même s’il y a un siècle on aurait pu dire à juste titre, selon l’expression consacrée, que la Church of England était le parti conservateur en soutane. A la même époque, le vieux Parti libéral affichait des positions non-conformistes de modération, et le nouveau Parti travailliste s’inspirait du méthodisme. Ces influences ont pratiquement disparu aujourd’hui.

Un autre aspect notable du rassemblement de Lille est son organisation « en douceur ». Les 4.000 participants se sont répartis eux-mêmes en six forums pour discuter d’un large éventail de questions avec des experts. Le résultat ? Ni résolutions enflammées, ni délégations auprès de ministres, ni manifestations. Les catholiques laïcs réintègrent leur place dans la société et s’efforcent de faire passer le message en douceur. Il y a là, à mon sens, une différence majeure avec la Grande-Bretagne, où les chrétiens témoignent généralement de leur foi dans leur façon de vivre personnelle. Les catholiques français, du moins les laïcs, sont plus militants. Comme l’ont récemment déclaré les évêques, « la politique est l’affaire de tous ».

A l’occasion de la Semaine sociale, un magazine français [La Vie] a effectué un sondage sur la perception que les gens ont de l’Eglise. Est-elle proche des pauvres ? Oui, pour 62% des personnes interrogées. Est-elle proche des riches ? Oui, pour 59%. Soulève-t-elle des questions importantes ? Oui, pour 48%. Ses réponses sont-elles intéressantes ? Oui pour 40%. A-t-elle un trop grand poids dans la société française ? Oui, pour seulement 15% ; 32% pensent qu’elle devrait avoir davantage voix au chapitre, et 52% se disent satisfaits de la situation actuelle.

Je serais très curieux de savoir quels résultats obtiendrait l’Eglise d’Angleterre et les autres grandes religions britanniques dans un sondage similaire. Je crains, mais peut-être à tort, que les réponses soient moins positives.

Andreas Whittam Smith
(paru dans Courrier International du 07/10/2004)

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