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Lille est à la une. Non contente d’avoir été désignée
en 2004 Capitale européenne de la culture, la ville s’apprête à recevoir
demain le centenaire des Semaines Sociales de France. Avec un thème
tout trouvé : « L’Europe une société à inventer ».
Cet événement ne passera pas inaperçu n’en déplaise à ceux
qui auraient bien voulu traîner aux gémonies la doctrine sociale
de l’Eglise. C’est raté !
Les personnalités politiques lilloises – Pierre Mauroy (président
de Lille-Métropole) et Martine Aubry (maire de Lille) – ont
répondu à l’appel, mais aussi les ténors de
la construction européenne comme Jacques Delors (ancien président
de la Commission) ou le slovaque Jan Figel (membre de la Commission). Les
congressistes également, qui devraient être plus de quatre
mille …
Passer le cap des 100 ans n’allait pourtant pas de soi. C’est
peu dire que les Semaines sociales, inventées par des laïcs
et inspirées par l’encyclique de Léon XIII Rerum
Novarum (1891), ont été ballottées par l’Histoire.
Dans l’atmosphère soixante-huitarde, les Semaines ont même
failli disparaître avec le naufrage de m’Action catholique
et du syndicalisme chrétien. Une autre doctrine avait pris le dessus,
la lutte des classes.
N 1973, tout le monde est persuadé que les Semaines sociales sont
mortes et enterrées. Plus personne n’y croit, pas même
les piliers de l’action sociale comme Mgr Matagrin à Grenoble : « Je
ne pense pas que le thème du catholicisme social soit aujourd’hui
mobilisateur. Il est ignoré de beaucoup trop de nos contemporains
pour la simple raison d’ailleurs qu’ils ignorent l’Histoire ».
Il faudra attendre les années 80 pour que le Phénix renaisse
de ses cendres, avec des présidents comme Jean Gélamur, Jean
Boissonnat ou Michel Camdessus.
Deux penseurs s’y côtoient, l’un royaliste, l’autre
démocrate
L’histoire n’avait pas dit son dernier mot. Car l’intuition
de 1904 a finalement résisté au temps. Le génie de
l’Eglise est de proposer une troisième voie entre le socialisme
et le libéralisme. Non pas un programme politique, mais des balises
théologiques et morales entre lesquelles il faudra naviguer à vue.
Telle sera l’œuvre de Marius Gonin et Adéodat Boissard,
deux laïcs soucieux de la condition ouvrière.
Marius Gonin est un autodidacte. Issu du petit peuple de Lyon, il a dû travailler
dans une scierie dès l’âge de 16 ans. Témoin
de la déchristianisation de ses camarades ouvriers, il a voulu consacrer
sa vie à la promotion des « travailleurs ».
Il devient membre du tiers-ordre franciscain avant de travailler pour La
Croix de Lyon et fonder des groupes d’étude et d’action
sociale.
Adéodat Boissard, de son côté, est un intellectuel.
Maître-assistant à la faculté catholique de Lille,
il est l’un des premiers enseignants de la section « sciences
sociales et politiques ». Proche des cercles démocrates-chrétiens,
il deviendra député de Côte d’Or et fondera le
parti démocrate populaire (PDP).
En 1902, lors d’une réunion des catholique sociaux, Adéodat
Boissard lance l’idée d’une université itinérante
du catholicisme social. Marius Gonin est séduit par le projet. La
première « Semaine » va se dérouler à Lyon
en août 1904. On y évoque pêle-mêle les problèmes
du « salaire vital », des « retraites
ouvrières » et des « assurances »,
devant un auditoire de quatre-cent cinquante personnes. Aucun sectarisme
politique dans cette université volante qui va se transporter l’année
suivante à Orléans. Le comité de patronage fait cohabiter
un royaliste, Albert de Mun, et un démocrate, Marc Sangnier. Qui
se fâcheront plus tard …
Le catholicisme social se veut une réponse aux idéologies
politiques, comme l’indique Philippe Levillain, spécialiste
de l’histoire de l’Eglise : « Léon XIII
favorise et stimule tout un mouvement de réflexion à partir
de Rome. Le but du souverain pontife est de réfléchir sur
les conséquences néfastes du libéralisme issu de la
Révolution française. Le laissez-faire, laissez-passer de
l’économiste Quesnay a paradoxalement favorisé l’avènement
du socialisme ».
Face à la montée des totalitarismes
1904-2004 : le centenaire des Semaines sociales est l’occasion
de rappeler la formidable audace des fondateurs, confrontés à une
République anticléricale. L’historien René Rémond
(qui interviendra à Lille) ne manque pas de souligner ce paradoxe.
C’est à l’heure où Marius Gonin et Adéodat
Boissard visent un impact social du christianisme que ce dernier devient
hors-la-loi en France : « Ils entendaient manifester une
présence chrétienne dans l’espace social et travailler
dans une perspective d’ouverture au rapprochement de l’Eglise
et de la société. Or, 1904 est précisément
le moment où triomphent la récusation de toute influence
religieuse sur la société, la contestation de toute présence
d’inspiration chrétienne dans l’Etat et la société ».
Contre vents et marées, les Semaines sociales vont se frayer un
chemin, faisant de surcroît des émules en Belgique, en Espagne,
en Italie et au Canada. Les congrès se succèdent – Dijon,
1906 : « Famille, profession et cité » ;
Amiens, 1907 : « Les principes de l’économie
chrétienne » ; Marseille, 1908 : « Collaboration
des citoyens à l’application des lois sociales » … Le
tour de France des Semaines se poursuit jusqu’à la Grande
Guerre, avec le soutien personnel du Pape Pie X qui considère comme
nuls et non avenus les soupçons de « modernisme » que
certains « intégristes » voudraient faire
peser sur cette aventure.
L’entre-deux-guerres voit un rayonnement accru des Semaines. Le
lien avec Rome est confirmé voire consolidé, avec la publication,
en 1931, de l encyclique de Pie XI Quadragesimo Anno. « Beaucoup
d’intellectuels catholiques participent aux Semaines sociales, précise
l’historien Yves-Marie Hilaire : Maurice Blondel, le Père
de Lubac ou le Père Congar. A l’époque, elles jouent
un rôle face à la montée des totalitarismes. » Toujours
cette « troisième voie » qui tente de se garder à gauche
comme à droite.
Un style nouveau s’affirme dès 1945. économistes,
sociologues, médecins et psychologues vont monter en puissance :
en 1949 à Lille, « Réalisme économique
et progrès social » ; en 1950 à Nantes : « Le
monde rural dans l’économie moderne » ; en
1951 à Montpellier : « Santé et société,
les découvertes biologiques et la médecine sociale au service
de l’homme », etc.
Les Semaines sont devenues une référence, sans être
infaillibles pour autant, comme l’écrit Joseph Folliet en
1949 : « Dans la mesure où il cherche à incarner
la morale chrétienne, le mouvement catholique social présente
un aspect technique et temporel. Dans cette besogne, les catholiques sociaux
rejoignent tous les chercheurs, chrétiens ou non chrétiens.
Ils sont, comme eux, sujets à l’erreur. Et l’on peut,
tout en étant excellent catholique, ne pas partager, sur tel ou
tel jugement, l’avis des mouvements qui officiellement représentent
pour un temps la catholicisme social ».
Une nouvelle pertinence
Personne, donc, n’est obligé de souscrire aux conclusions
des Semaines. Surtout quand elles sont menacées par une politisation à outrance,
comme dans les années 60.
Comment résister aux sirènes du marxisme et du tiers-mondisme ?
Les organisateurs vont prendre de plein fouet la sécularisation
de la société française. Les Semaines sont alors en
sursis, précise le Pr Gérard Cholvy : « On
jette le discrédit sur la doctrine sociale parce que c’est
une via media. Personne n’ose plus soutenir que les solutions
se trouvent dans Rerum Novarum. On regarde ailleurs, vers le marxisme ».
En 1979, alors que le pontificat de Jean-Paul II vient de s’ouvrir,
le théologien Marie-Dominique Chenu fait paraître un essai
au titre retentissant : La doctrine sociale de l’Eglise
comme idéologie. C’est le faire-part de décès
du catholicisme social, mort au combat de l’engagement politique.
Pourtant, il faut croire en la résurrection. « Après
la chute du Mur de Berlin en 1989, l’air du temps change, poursuit
Gérard Cholvy. Jacques Delors déclare : « Les
valeurs fondamentales du christianisme social sont toujours d’actualité »1.
La doctrine sociale retrouve une nouvelle pertinence. Le communisme à la
soviétique s’effondre tandis que le libéralisme américain
montre ses limites. On cherche une voie moyenne ».
Etre dans le monde sans être du monde, c’est le défi
que devra relever la nouvelle génération, à un siècle
de distance.
1 Cité dans La religion en
France de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, Gérard
Cholvy, Hachette supérieur
Samuel Pruvot
(paru dans Famille
Chrétienne n° 1392
du 18 au 24 septembre 2004)
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