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Europe, toi qui plonges tes racines dans le berceau méditerranéen
des grandes civilisations et des trois monothéismes,
Europe, toi, messagère de l’universel, qui
fais rêver tant et tant de millions d’hommes et de femmes,
S’il te plaît,
Ouvre tes yeux et ton cœur à la réalité d’un
monde où les peurs grandissent, où les inégalités
s’accroissent, où les conflits se multiplient.
La réalité, en effet, tu le vois bien, c’est
que les pays les moins avancés, qui étaient 20 en 1970
sont aujourd’hui 50, dont 34 dans la seule Afrique.
La réalité, c’est que, dans ces pays
des damnés de la terre, chacun dispose de moins de 5 euros par
an pour se soigner,
La réalité, c’est qu’ils sont
de plus en plus nombreux, ceux-là et celles-là, à venir
mendier chez toi un peu de bien-être quand ils ne viennent pas
mourir dans le silence de la clandestinité, devant nos portes
closes.
La réalité c’est qu’en ton propre
sein, Europe de la liberté marchande, 17 millions de chômeurs
constituent, à eux seuls, le 26ème Etat de l’Union
Européenne, et que l’extrême pauvreté, fruit
de facteurs multiples qui se renforcent les uns les autres, s’y
développe comme un cancer du corps social.
La réalité, c’est que, chez tes fils
et tes filles d’Europe centrale et orientale, nos frères,
qui émergent d’une longue nuit, le trafic abject des petites
filles et des femmes se développe sous nos yeux indifférents
ou pervers. Mais, s’il te plaît, Europe, notre mère,
ne ferme pas tes yeux de désespoir, ne barricade pas ton cœur
de découragement.
Regarde plus profond. N’aie pas peur. Vois. Car
la réalité c’est que, s’il y a de l’intolérable
chez toi, il y a aussi de l’engagement. S’il y a de l’indifférence,
il y a aussi de l’intelligence, de l’action, de la générosité.
Si le péché de Caïn se prolonge, la sève évangélique
continue de fertiliser ta terre.
Regarde. Vois. Partout chez toi et dans le monde entier,
il existe toujours des passeurs, des médiateurs, des partenaires,
des hommes, des femmes, beaucoup de femmes, qui ne se résignent
pas à la fatalité de la misère. Au Cambodge, au
Congo, au Rwanda, aux Balkans, des lieux ravagés deviennent des
berceaux de renaissance dont les femmes, en masse, sont les promotrices
et les protectrices. Celles-là, ceux-là, sont aujourd’hui
les acteurs souterrains du partage, les soutiers de la solidarité,
les héritiers des fondateurs des Semaines Sociales, les résistants
méconnus de la grande histoire, comme le furent ceux du 20ème
siècle dont parle le professeur Andrea Riccardi.
Ceux-là, celles-là, déjà,
inventent une Europe de l’espérance.
Déjà, ils prouvent que toi, l’Europe,
tu n’es pas seulement une nouvelle entité géographique
ni un simple refuge sécuritaire, mais une nouvelle chance offerte à tes
citoyens et aux citoyens du monde. Mais pour cela, ils ont conscience,
eux, les acteurs du partage, qu’il convient, à frais nouveaux,
de faire preuve d’une « charité inventive »,
selon l’expression de Jean-Paul II. Et ils savent que cette « charité inventive » se
fonde sur des convictions fortes qu’ils osent formuler ainsi :
- Oui,
il nous faut passer de l’humanitaire et du charitable à la mise
en œuvre d’un ordre économique mondial, qui, seul, permettra
une éradication systématique de la pauvreté.
- Oui,
il faut, pour cela, réhabiliter la politique et ceux qui s’y
engagent.
- Oui,
l’aspiration au travail et à la justice est un droit fondamental
et pas seulement une concession faite aux pauvres.
- Oui,
le devoir d’hospitalité est un devoir sacré qui prime sur
la situation, régulière ou irrégulière, d’un
demandeur d’asile.
- Oui,
les migrants doivent être traités, non pas en objets mais en sujets
du développement solidaire de leur pays d’origine.
- Oui,
il nous faut investir dans le savoir et le développement des compétences
pour mieux affronter la complexité du monde et agir sur elle.
- Oui,
il nous faut aller au plus profond du dialogue entre hommes et femmes de foi
ou de convictions différentes, car les murs de nos différences
ne montent pas jusqu’au ciel et, à la source de nos identités
religieuses ou humanistes divers, il y a l’amour.
Forts de notre espérance envers et contre tout
et des convictions qui nous animent, Europe que nous aimons, Europe dont
nous sommes fiers, Nous formulons ce matin un souhait : Que l’Europe
nouvelle que nous sommes ensemble, se dote de moyens intellectuels, matériels,
culturels, spirituels, pour susciter et former des réseaux d’acteurs
diversifiés qui seront, dans l’addition de leurs différences,
les leviers d’un nouvelle ouverture. Nous souhaitons, en particulier,
que puissent se développer, partout en Europe, des démarches
novatrices s’inspirant de l’exemple du « Forum
permanent de l’Insertion » initié par nos amis
lillois. Le « Forum permanent » est une démarche
qui passe par l’organisation de rencontres autour de l’insertion
réunissant des allocataires, des élus, des employeurs et
des travailleurs sociaux. Europe, toi qui es « ouverture » Donne
aux acteurs divers que nous sommes L’audace de nouvelles formes
de partage pour que tu continues d’être, pour le monde qui
te regarde, le continent de l’espérance ».
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