79ème Semaine Sociale
L'Europe, une société à inventer
23 - 26 septembre 2004
Lille Grand Palais

La Croix du 27/09/04

Esquisse d’une Europe de l’engagement chrétien

La Croix

Durant trois jours, les 4.500 participants aux Semaines Sociales – parmi lesquels des chrétiens venus d’autres pays d’Europe – ont tenté de dessiner les contours d’un christianisme social européen.


La haute silhouette légèrement voûté de René Rémond contemple l’œil satisfait la foule de congressistes qui déambulent, le temps d’une pause, dans les halls du Grand Palais de Lille Europe. L’auteur du Christianisme en accusation affiche un grand sourire : « Cette fois, le seuil de visibilité est atteint, se réjouit-il. On ne peut plus ignorer les chrétiens. Nous sommes parvenus à sortir du silence médiatique. » La « visibilité » dont parle l’historien, ce sont les 4500 personnes qui ont assisté, durant trois jours, à cette 100 e édition des Semaines sociales, sur le thème de l’Europe. La visibilité, ce fut encore la présence de « poids lourds » de la scène politique européenne, de Jacques Delors à Jean-Claude Juncker, en passant par Romano Prodi ou Bronislaw Geremek. Pour Emmanuel, jeune congressiste tout juste entré dans le monde professionnel, cette édition, de Lille, marquée par « la présence de chrétiens de toute l’Europe », indiquerait même un « tournant » : Cent ans après leur création, les Semaines sociales prennent une autre dimension », s’enthousiasme-t-il. Et de fait. La venue dans la métropole nordiste d’un millier d’Européens de l’Est et du Sud a constitué l’autre point fort de cette session. « Notre présence était plus qu’anecdotique, confirme Stefan Vesper, secrétaire général du Comité central des catholiques allemands (ZdK). Nous avons été assez nombreux pour qu’un véritable échange puisse avoir lieu. » « Les chrétiens ne pourront bâtir une identité européenne sans une scène commune, ajoute Emmanuel. Nous avons besoin de nous retrouver, et de confronter nos positions.

Et celles-ci sont diverses. C’est même ce qui a frappé Claude et Monique, un couple de Parisiens : « Les valeurs entre Européens sont sans doute communes, mais leurs perceptions, elles, restent complètement différentes », observe Claude. C’est ainsi par exemple que, lors d’un débat sur la famille, Gudrun Cyprian, sociologue allemande, a décrit à un auditoire stupéfait la famille allemande, ou plutôt l’absence de famille, puisque dans ce pays où un tiers des femmes n’ont pas d’enfants, « une partie e la société pense, travaille et vit sans enfants ». « Entre pays européens, il existe une diversité d’approches qui bouscule nos propres critères », confirme le P. Robert Floréan, du diocèse de Cambrai, attentif, lors de la table ronde sur la pauvreté, à l’expérience italienne d’emplois de « service civil ». « C’est nouveau, ces Français qui s’intéressent aux autres », ironise gentiment Sœur Katrien Alexander, venue de Flandre et qui se réjouit : « On a pu montrer que d’autres modèles de gestion du religieux existent en dehors de la laïcité française, sans pour autant que lesdits modèles soient rétrogrades. »

Interpellés, les congressistes l’ont encore été par ce responsable syndical venu de Roumanie qui a rappelé que « s’il était bien de s’élever contre les délocalisations en Europe de l’Est, il ne fallait pas oublier que les acquis sociaux, eux, ne se délocalisent pas ». Bousculés, enfin, Monique et Claude, par la forte présence des moments de prière à laquelle ces « vieux habitués des Semaines sociales » n’étaient pas accoutumés, mais qui répondait au souhait et à la sensibilité des « chrétiens venus de l’Est ».

L’Europe impossible à construire ? Lille a démontré le contraire : à voir la multiplicité des initiatives, la richesse des débats, l’attention aux orateurs, le sérieux des questions posées, il s’est sans doute esquissé ici, comme le notait Mgr Gérard Defois, évêque de Lille, une certaine manière d’être chrétien engagé en Europe, « une méthode d’analyse et de prise de décision commune ». Mgr Josef Homeyer, président de la Comece (qui réunit les conférences épiscopales européennes), voit même dans ces Semaines Sociales de Lille « la mise en route d’une Europe des laïcs chrétiens », très fortement appuyée par les évêques et cardinaux présents. A travers les différents ateliers et débats, les mêmes priorités pour l’Europe sont en effet ressorties, exprimées hier, en guise de conclusion, par le président des Semaines sociales, Michel Camdessus. Pour cette Europe, il faut d’abord, ont jugé les congressistes, défendre la famille, comme un des lieux premiers contre l’exclusion, avec un souci pour les familles les plus pauvres. Car, soulignait Mgr Homeyer, « l’injustice sociale a plus fait, en Europe, pour fragiliser l’institution familiale que la sécularisation ». Autre priorité, l’ouverture œcuménique et interreligieuse, pour savoir « trouver où l’autre cache son trésor spirituel », selon l’expression de la pasteure Agnes von Kirchbach. Mais c’est plus généralement sur la solidarité que l’ensemble des participants s’est retrouvé, avec l’urgence d’inclure dans l’Europe ce « 26 e pays » dont a parlé Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg, un pays « habité » par les 17 millions de chômeurs européens. L’exigence de solidarité s’est d’ailleurs exprimée, pendant trois jours, au travers de multiples témoignages : « En fait, ici, c’est l’Eglise sous-jacente qui vient, observe la religieuse flamande Katrien Alexander, celle qui cherche à agir, concrètement, dans la société. Et qui lui rappelle ses valeurs. »

Isabelle de Gaulmyn
(paru dans La Croix du 27 septembre 2004)

 

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