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La haute silhouette légèrement voûté de René Rémond
contemple l’œil satisfait la foule de congressistes qui déambulent,
le temps d’une pause, dans les halls du Grand Palais de Lille Europe.
L’auteur du Christianisme en accusation affiche un grand
sourire : « Cette fois, le seuil de visibilité est
atteint, se réjouit-il. On ne peut plus ignorer les chrétiens.
Nous sommes parvenus à sortir du silence médiatique. » La « visibilité » dont
parle l’historien, ce sont les 4500 personnes qui ont assisté,
durant trois jours, à cette 100 e édition des Semaines sociales,
sur le thème de l’Europe. La visibilité, ce fut encore
la présence de « poids lourds » de la scène
politique européenne, de Jacques Delors à Jean-Claude Juncker,
en passant par Romano Prodi ou Bronislaw Geremek. Pour Emmanuel, jeune
congressiste tout juste entré dans le monde professionnel, cette édition,
de Lille, marquée par « la présence de chrétiens
de toute l’Europe », indiquerait même un « tournant » :
Cent ans après leur création, les Semaines sociales prennent
une autre dimension », s’enthousiasme-t-il. Et de fait.
La venue dans la métropole nordiste d’un millier d’Européens
de l’Est et du Sud a constitué l’autre point fort de
cette session. « Notre présence était plus qu’anecdotique,
confirme Stefan Vesper, secrétaire général du Comité central
des catholiques allemands (ZdK). Nous avons été assez nombreux
pour qu’un véritable échange puisse avoir lieu. » « Les
chrétiens ne pourront bâtir une identité européenne
sans une scène commune, ajoute Emmanuel. Nous avons besoin de nous
retrouver, et de confronter nos positions.
Et celles-ci sont diverses. C’est même ce qui a frappé Claude
et Monique, un couple de Parisiens : « Les valeurs entre
Européens sont sans doute communes, mais leurs perceptions, elles,
restent complètement différentes », observe Claude.
C’est ainsi par exemple que, lors d’un débat sur la
famille, Gudrun Cyprian, sociologue allemande, a décrit à un
auditoire stupéfait la famille allemande, ou plutôt l’absence
de famille, puisque dans ce pays où un tiers des femmes n’ont
pas d’enfants, « une partie e la société pense,
travaille et vit sans enfants ». « Entre pays européens,
il existe une diversité d’approches qui bouscule nos propres
critères », confirme le P. Robert Floréan, du
diocèse de Cambrai, attentif, lors de la table ronde sur la pauvreté, à l’expérience
italienne d’emplois de « service civil ». « C’est
nouveau, ces Français qui s’intéressent aux autres »,
ironise gentiment Sœur Katrien Alexander, venue de Flandre et qui
se réjouit : « On a pu montrer que d’autres
modèles de gestion du religieux existent en dehors de la laïcité française,
sans pour autant que lesdits modèles soient rétrogrades. »
Interpellés, les congressistes l’ont encore été par
ce responsable syndical venu de Roumanie qui a rappelé que « s’il était
bien de s’élever contre les délocalisations en Europe
de l’Est, il ne fallait pas oublier que les acquis sociaux, eux,
ne se délocalisent pas ». Bousculés, enfin, Monique
et Claude, par la forte présence des moments de prière à laquelle
ces « vieux habitués des Semaines sociales » n’étaient
pas accoutumés, mais qui répondait au souhait et à la
sensibilité des « chrétiens venus de l’Est ».
L’Europe impossible à construire ? Lille a démontré le
contraire : à voir la multiplicité des initiatives,
la richesse des débats, l’attention aux orateurs, le sérieux
des questions posées, il s’est sans doute esquissé ici,
comme le notait Mgr Gérard Defois, évêque de Lille,
une certaine manière d’être chrétien engagé en
Europe, « une méthode d’analyse et de prise de
décision commune ». Mgr Josef Homeyer, président
de la Comece (qui réunit les conférences épiscopales
européennes), voit même dans ces Semaines Sociales de Lille « la
mise en route d’une Europe des laïcs chrétiens »,
très fortement appuyée par les évêques et cardinaux
présents. A travers les différents ateliers et débats,
les mêmes priorités pour l’Europe sont en effet ressorties,
exprimées hier, en guise de conclusion, par le président
des Semaines sociales, Michel Camdessus. Pour cette Europe, il faut d’abord,
ont jugé les congressistes, défendre la famille, comme un
des lieux premiers contre l’exclusion, avec un souci pour les familles
les plus pauvres. Car, soulignait Mgr Homeyer, « l’injustice
sociale a plus fait, en Europe, pour fragiliser l’institution familiale
que la sécularisation ». Autre priorité, l’ouverture œcuménique
et interreligieuse, pour savoir « trouver où l’autre
cache son trésor spirituel », selon l’expression
de la pasteure Agnes von Kirchbach. Mais c’est plus généralement
sur la solidarité que l’ensemble des participants s’est
retrouvé, avec l’urgence d’inclure dans l’Europe
ce « 26 e pays » dont a parlé Jean-Claude
Juncker, premier ministre du Luxembourg, un pays « habité » par
les 17 millions de chômeurs européens. L’exigence de
solidarité s’est d’ailleurs exprimée, pendant
trois jours, au travers de multiples témoignages : « En
fait, ici, c’est l’Eglise sous-jacente qui vient, observe la
religieuse flamande Katrien Alexander, celle qui cherche à agir,
concrètement, dans la société. Et qui lui rappelle
ses valeurs. »
Isabelle de Gaulmyn
(paru dans La Croix du 27 septembre
2004)
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