79ème Semaine Sociale
L'Europe, une société à inventer
23 - 26 septembre 2004
Lille Grand Palais

Le Monde du 28/09/2004

Les chrétiens sociaux plaident pour une Europe plus juste

Le Monde

Dès l’amorce de la campagne référendaire sur la Constitution européenne, les chrétiens sociaux ont voulu prendre date. Les Semaines Sociales de France – qui ne durent plus que trois jours – sont une institution centenaire. Fondées en 1904, inspirées de l’enseignement social de l’Eglise catholique, elles ont failli périr après mai 68. Elles ont retrouvé des couleurs dans les années 80 à l’initiative d’hommes comme Jean Gélamur, Jean Boissonnat, Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI, leur actuel président.

Elles ont donné une preuve éclatante de santé et de rajeunissement en réunissant du 23 au 26 septembre à Lille 4.500 participants, militants, cadres, enseignants, syndicalistes, etc. Plus d’un millier venait de vingt pays de l’Union, notamment d’Allemagne (avec le puissant Comité central des catholiques allemands), d’Italie (Sant’Egidio, Action catholique) et de Pologne.

Les premières semaines sociales européennes sont donc nées à Lille, avec des « parrains » comme Romano Prodi, Jacques Delors, Jean-Claude Juncker, Pascal Lamy, etc. Et des universitaires comme René Rémond, Andrea Riccardi, Bronislaw Geremek, des élus, comme Dieter Althaus, premier ministre de Thuringe, Martine Aubry, nombre d’évêques d’Europe et d’Afrique, dont le cardinal Roger Etchegaray, représentant le pape.


Le « 26 e Etat-membre »

Les chrétiens sociaux n’ont pas fait à Lille de démonstration de force confessionnelle. Ils ont voulu rappeler un héritage, celui des pères-fondateurs de l’Europe, originaires pour beaucoup de cette famille d’esprit. Et réaffirmer des convictions qui, au-delà d’un « oui » implicite à la Constitution, vont toutes dans le sens d’une Europe plus sociale, unie et déterminée en politique étrangère dans les combats pour la paix, plus ardente dans le soutien aux exclus en Europe et dans les continents pauvres, notamment en Afrique.

Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg, a « retourné » un public désenchanté par la lourdeur institutionnelle, les lacunes de l’Europe sociale, les incertitudes nées de l’élargissement et de la perspective d’adhésion de la Turquie. Débattant avec Jacques Delors, le futur patron de l’Eurogroup a montré une résolution antilibérale qui ne pouvait aller que droit au cœur de ce public chrétien.

Coordination de politiques économiques nationales « recroquevillées sur elles-mêmes », harmonisation fiscale, avec des taux minima d’imposition des sociétés, politique de droit du travail européen comprenant un socle de minima sociaux : c’est un discours-programme qu’a prononcé M. Juncker, proclamant sa « fierté » pour le succès de l’euro, mais dénonçant l’incapacité de l’Europe à traiter avec le « vingt-sixième Etat-membre », celui des 25 millions de chômeurs. Pour lui, la déréglementation libérale est coupable : « Elle est devenue la forme la plus malsaine de la pensée unique sur l’économie ».

Jacques Delors aussi s’est employé à apaiser un public impatient : « Tout demander à l’Europe, c’est affaiblir la cohésion nationale ». En revanche, il a distribué ses coups de patte contre les engagements non tenus par les gouvernements nationaux et les solidarités de façade. Pour lui, le triptyque de l’Acte unique - « compétition, coopération, solidarité » - reste à appliquer. De « vrais partis » européens doivent se créer. Il a enfin défendu un modèle communautaire critiqués par des délégués de l’Est venus dire à Lille leur crainte de tomber sous la tutelle de Bruxelles, comme ils étaient hier « sous la coupe de Moscou ».

La christianisme social peut se flatter d’avoir, en un siècle, réussi à imposer beaucoup de ses idées réformatrices. Il n’en a pas pour autant fini sa tâche. D’une part parce que rien n’est jamais acquis dans une construction européenne, qui peut à tout moment « s’ensabler », comme l’a rappelé Michel Camdessus. D’autre part parce que les droits de l’homme et la justice sociale exigent, selon eux, des politiques familiales volontaristes à l’échelle européenne, des statuts protégeant mieux les travailleurs, des actions de volontariat (service civil de jeunes) en faveur des exclus, d’insertion des immigrés rejetés, etc.

Des utopistes ? Ces assises inédites ont encore réaffirmé la vocation de l’Europe à jouer un rôle de « soldat de la paix » dans le monde. Et, à propos du débat référendaire sur la Constitution, Michel Camdessus a dit à la presse qu’un « non » aurait des conséquences géopolitiques considérables : « Un non serait l’épreuve dont la France n’a pas besoin aujourd’hui ».

Henri Tincq
(paru dans Le Monde du 28/09/04)

 

[Retourner à l'accueil de la session]

 

Tous droits reservésLes Semaines Sociales de France
Creative Commons License Powered by all-in-web Crédits Conception/Réalisation : ABNetServices