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Le « 26 e Etat-membre »
Les chrétiens sociaux n’ont pas fait à Lille de démonstration
de force confessionnelle. Ils ont voulu rappeler un héritage, celui
des pères-fondateurs de l’Europe, originaires pour beaucoup
de cette famille d’esprit. Et réaffirmer des convictions qui,
au-delà d’un « oui » implicite à la
Constitution, vont toutes dans le sens d’une Europe plus sociale,
unie et déterminée en politique étrangère dans
les combats pour la paix, plus ardente dans le soutien aux exclus en Europe
et dans les continents pauvres, notamment en Afrique.
Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg, a « retourné » un
public désenchanté par la lourdeur institutionnelle, les
lacunes de l’Europe sociale, les incertitudes nées de l’élargissement
et de la perspective d’adhésion de la Turquie. Débattant
avec Jacques Delors, le futur patron de l’Eurogroup a montré une
résolution antilibérale qui ne pouvait aller que droit au
cœur de ce public chrétien.
Coordination de politiques économiques nationales « recroquevillées
sur elles-mêmes », harmonisation fiscale, avec des taux
minima d’imposition des sociétés, politique de droit
du travail européen comprenant un socle de minima sociaux :
c’est un discours-programme qu’a prononcé M. Juncker,
proclamant sa « fierté » pour le succès
de l’euro, mais dénonçant l’incapacité de
l’Europe à traiter avec le « vingt-sixième
Etat-membre », celui des 25 millions de chômeurs. Pour
lui, la déréglementation libérale est coupable : « Elle
est devenue la forme la plus malsaine de la pensée unique sur l’économie ».
Jacques Delors aussi s’est employé à apaiser un public
impatient : « Tout demander à l’Europe, c’est
affaiblir la cohésion nationale ». En revanche, il a
distribué ses coups de patte contre les engagements non tenus par
les gouvernements nationaux et les solidarités de façade.
Pour lui, le triptyque de l’Acte unique - « compétition,
coopération, solidarité » - reste à appliquer.
De « vrais partis » européens doivent se créer.
Il a enfin défendu un modèle communautaire critiqués
par des délégués de l’Est venus dire à Lille
leur crainte de tomber sous la tutelle de Bruxelles, comme ils étaient
hier « sous la coupe de Moscou ».
La christianisme social peut se flatter d’avoir, en un siècle,
réussi à imposer beaucoup de ses idées réformatrices.
Il n’en a pas pour autant fini sa tâche. D’une part parce
que rien n’est jamais acquis dans une construction européenne,
qui peut à tout moment « s’ensabler »,
comme l’a rappelé Michel Camdessus. D’autre part parce
que les droits de l’homme et la justice sociale exigent, selon eux,
des politiques familiales volontaristes à l’échelle
européenne, des statuts protégeant mieux les travailleurs,
des actions de volontariat (service civil de jeunes) en faveur des exclus,
d’insertion des immigrés rejetés, etc.
Des utopistes ? Ces assises inédites ont encore réaffirmé la
vocation de l’Europe à jouer un rôle de « soldat
de la paix » dans le monde. Et, à propos du débat
référendaire sur la Constitution, Michel Camdessus a dit à la
presse qu’un « non » aurait des conséquences
géopolitiques considérables : « Un non serait
l’épreuve dont la France n’a pas besoin aujourd’hui ».
Henri Tincq
(paru dans Le Monde du 28/09/04)
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