79ème Semaine Sociale
L'Europe, une société à inventer
23 - 26 septembre 2004
Lille Grand Palais

Pèlerin du 28/09/2004

Dieu aime ceux qui font des rêves

Pèlerin

En cent ans de Semaines Sociales, de nombreux rêves sont devenus réalité. Cette fois, les 4.500 chrétiens présents à Lille se sont attaqués à un nouveau défi, à la lumière de l’Evangile : « L’Europe, une société à inventer ».


« Nous, chrétiens d’Europe, avons beaucoup en commun. Faisons vivre cette communauté ! » Ainsi parle Roza Thun, 50 ans, une Polonaise venue porter, devant les 4.500 participants aux 79 e semaines sociales, à Lille, la fraîcheur explosive de son témoignage. Pour avoir imprimé des journaux clandestins sous le communisme, elle sait ce que veut dire « s’engager pour son prochain et les générations futures ». Pourtant, depuis que l’Europe s’est réunifiée, elle constate avec douleur que les contacts avec l’Ouest se sont affadis. « Je n’ai pas la nostalgie du passé, dit-elle, mais nous avons besoin de l’engagement des chrétiens pour construire cette Europe de la solidarité. Il est bon que l’on se rencontre ici, à Lille, pour nous apercevoir que nous sommes nombreux. »

Ce vendredi 24 septembre, une ruche grouillante et studieuse remplit le Grand Palais, dans la capitale du Nord. Experts et témoins de toute l’Union se succèdent aux tribunes. Une trentaine d’évêques assistent aux débats, en simples participants. Thème de ces 79 e semaines sociales du 23 au 26 septembre : « L’Europe, une société à inventer ». Après des années de guerre fratricide, rappelle Jacques Delors, qui a présidé la Commission de Bruxelles pendant dix ans, l’Europe s’est fondée sur la réconciliation et le pardon. Mais il lui reste du chemin à faire pour devenir une société politique. »

Avec ses dix nouveaux membres, un projet de Constitution, et la Turquie qui frappe à sa porte, l’Union remet, une fois de plus, son existence en jeu. Comment faire pour que ces 453 millions d’Européens partagent des valeurs communes de justice et de solidarité ? « Nous sommes 260 millions de catholiques dans l’Union 1, souligne Mgr Adrianus Van Luyn, évêque de Rotterdam (Pays-Bas). Cela nous confère une responsabilité particulière. »

Cette « responsabilité particulière » des chrétiens dans la vie publique, voilà cent ans qu’elle s’exprime et se ressource à l’occasion des Semaines sociales. Sorte d’université itinérante, elles voient le jour en 1904, à l’initiative d’un autodidacte Marius Gonin et d’un professeur de droit Adéodat Boissard. Tous deux s’inspirent de l’encyclique Rerum Novarum, dans laquelle le pape Léon XIII dénonce le caractère inhumain de la condition ouvrière, et appelle les prêtres et les laïcs à s’engager dans un combat pour une société plus juste par le droit, la formation, le dialogue social.

Depuis cent ans, des milliers de laïcs sont à la pointe de ce combat pour la dignité de la personne. Ils puisent, dans les Semaines Sociales, des analyses et des idées d’action sur des thèmes brûlants de notre société : le désordre de l’économie internationale (en 1932, déjà, à Lille), la question coloniale, le développement, l’immigration, le progrès social, la famille, la violence, le rôle des chrétiens dans la vie politique, la crise du civisme, l’argent (en 2003, à Paris) …

 

Faire front contre l’individualisme

Un siècle après leur fondation, les Semaines sociales peuvent se vanter d’avoir anticipé l’assurance chômage, l’impôt proportionnel aux revenus ou, encore, le RMI. Des chrétiens, inspirés par elles, ont créé les HLM, inventé les Allocations familiales (1919), jeté les bases d’un régime d’assurances sociales (1929) … Animées par Michel Camdessus, ex-directeur du Fonds monétaire international, elles doivent aujourd’hui faire front, contre l’individualisme ambiant, « à une époque où certains, dans la société, voudraient cantonner la religion au seul domaine des convictions intimes », déplore Mgr Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence épiscopale.

Lille aura montré que des chrétiens, engagés dans la vie publique, peuvent être des « moteurs » dans l’organisation d’une société européenne soucieuse des valeurs de l’Evangile. L’Europe, qui vient en aide à des régions en crise, qui se trouve en tête du palmarès mondial de l’aide humanitaire, n’échappe pourtant pas à la vague de la « déréglementation » de l’économie. Que fait-elle contre l’exclusion ? Comment peut-elle revenir à plus de justice ? Aux jeunes qui le bombardent de questions, Jacques Barrot, commissaire européen aux transports, avoue son engagement de chrétien mais aussi ses limites : « Il faut se battre pour la survie de notre industrie, menacée par l’Asie. Mais les décisions, en Europe, sont un éternel compromis. »

Doit-on pour autant s’interdire de « faire rêver », comme le réclament les jeunes présents aux Semaines sociales ? Jean-Claude Juncker, premier ministre luxembourgeois, futur président de l’Eurogroupe (qui rassemble les pays de la zone euro), s’est efforcé de leur répondre : « Ne remplaçons pas les égoïsmes nationaux par un égoïsme européen, dit-il. Tant que régneront la faim et la pauvreté sur cette planète, l’Europe n’aura pas accompli son devoir. » Comment tolérer, par exemple, que l’Afrique, le plus proche voisin de notre riche Europe, soit aussi le plus déshérité de tous les continents ? « Dieu aime ceux qui, de leurs doux rêves, font des réalités moins dures, avertit Jean-Claude Juncker, Il risque de perdre patience avec l’Europe. »


1 Et 360 millions de chrétiens toutes confessions confondues.

Philippe Demenet
(paru dans Pélerin du 30/09/04)

 

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