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« Nous, chrétiens d’Europe, avons beaucoup en
commun. Faisons vivre cette communauté ! » Ainsi
parle Roza Thun, 50 ans, une Polonaise venue porter, devant les 4.500 participants
aux 79 e semaines sociales, à Lille, la fraîcheur explosive
de son témoignage. Pour avoir imprimé des journaux clandestins
sous le communisme, elle sait ce que veut dire « s’engager
pour son prochain et les générations futures ».
Pourtant, depuis que l’Europe s’est réunifiée,
elle constate avec douleur que les contacts avec l’Ouest se sont
affadis. « Je n’ai pas la nostalgie du passé, dit-elle,
mais nous avons besoin de l’engagement des chrétiens pour
construire cette Europe de la solidarité. Il est bon que l’on
se rencontre ici, à Lille, pour nous apercevoir que nous sommes
nombreux. »
Ce vendredi 24 septembre, une ruche grouillante et studieuse remplit
le Grand Palais, dans la capitale du Nord. Experts et témoins de
toute l’Union se succèdent aux tribunes. Une trentaine d’évêques
assistent aux débats, en simples participants. Thème de ces
79 e semaines sociales du 23 au 26 septembre : « L’Europe,
une société à inventer ». Après
des années de guerre fratricide, rappelle Jacques Delors, qui a
présidé la Commission de Bruxelles pendant dix ans, l’Europe
s’est fondée sur la réconciliation et le pardon. Mais
il lui reste du chemin à faire pour devenir une société politique. »
Avec ses dix nouveaux membres, un projet de Constitution, et la Turquie
qui frappe à sa porte, l’Union remet, une fois de plus, son
existence en jeu. Comment faire pour que ces 453 millions d’Européens
partagent des valeurs communes de justice et de solidarité ? « Nous
sommes 260 millions de catholiques dans l’Union 1,
souligne Mgr Adrianus Van Luyn, évêque de Rotterdam (Pays-Bas).
Cela nous confère une responsabilité particulière. »
Cette « responsabilité particulière » des
chrétiens dans la vie publique, voilà cent ans qu’elle
s’exprime et se ressource à l’occasion des Semaines
sociales. Sorte d’université itinérante, elles voient
le jour en 1904, à l’initiative d’un autodidacte Marius
Gonin et d’un professeur de droit Adéodat Boissard. Tous deux
s’inspirent de l’encyclique Rerum Novarum, dans laquelle
le pape Léon XIII dénonce le caractère inhumain de
la condition ouvrière, et appelle les prêtres et les laïcs à s’engager
dans un combat pour une société plus juste par le droit,
la formation, le dialogue social.
Depuis cent ans, des milliers de laïcs sont à la pointe de
ce combat pour la dignité de la personne. Ils puisent, dans les
Semaines Sociales, des analyses et des idées d’action sur
des thèmes brûlants de notre société :
le désordre de l’économie internationale (en 1932,
déjà, à Lille), la question coloniale, le développement,
l’immigration, le progrès social, la famille, la violence,
le rôle des chrétiens dans la vie politique, la crise du civisme,
l’argent (en 2003, à Paris) …
Faire front contre l’individualisme
Un siècle après leur fondation, les Semaines sociales peuvent
se vanter d’avoir anticipé l’assurance chômage,
l’impôt proportionnel aux revenus ou, encore, le RMI. Des chrétiens,
inspirés par elles, ont créé les HLM, inventé les
Allocations familiales (1919), jeté les bases d’un régime
d’assurances sociales (1929) … Animées par Michel Camdessus,
ex-directeur du Fonds monétaire international, elles doivent aujourd’hui
faire front, contre l’individualisme ambiant, « à une époque
où certains, dans la société, voudraient cantonner
la religion au seul domaine des convictions intimes », déplore
Mgr Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence épiscopale.
Lille aura montré que des chrétiens, engagés dans
la vie publique, peuvent être des « moteurs » dans
l’organisation d’une société européenne
soucieuse des valeurs de l’Evangile. L’Europe, qui vient en
aide à des régions en crise, qui se trouve en tête
du palmarès mondial de l’aide humanitaire, n’échappe
pourtant pas à la vague de la « déréglementation » de
l’économie. Que fait-elle contre l’exclusion ?
Comment peut-elle revenir à plus de justice ? Aux jeunes qui
le bombardent de questions, Jacques Barrot, commissaire européen
aux transports, avoue son engagement de chrétien mais aussi ses
limites : « Il faut se battre pour la survie de notre industrie,
menacée par l’Asie. Mais les décisions, en Europe,
sont un éternel compromis. »
Doit-on pour autant s’interdire de « faire rêver »,
comme le réclament les jeunes présents aux Semaines sociales ?
Jean-Claude Juncker, premier ministre luxembourgeois, futur président
de l’Eurogroupe (qui rassemble les pays de la zone euro), s’est
efforcé de leur répondre : « Ne remplaçons
pas les égoïsmes nationaux par un égoïsme européen,
dit-il. Tant que régneront la faim et la pauvreté sur cette
planète, l’Europe n’aura pas accompli son devoir. » Comment
tolérer, par exemple, que l’Afrique, le plus proche voisin
de notre riche Europe, soit aussi le plus déshérité de
tous les continents ? « Dieu aime ceux qui, de leurs doux
rêves, font des réalités moins dures, avertit Jean-Claude
Juncker, Il risque de perdre patience avec l’Europe. »
1 Et 360 millions de chrétiens
toutes confessions confondues.
Philippe Demenet
(paru dans Pélerin du 30/09/04)
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