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Ne pas voir trop vite la politique
comme un miroir social
Ne pas voir trop vite la politique comme un miroir social René Rémond insiste en préambule sur le manque de recul dont nous souffrons pour aborder le thème qui lui a été proposé. Ce dernier, d'autre part, implique que l'on cherche dans le politique des implications sociales, alors que les élections n'ont pas pour mission première de nous fournir des informations sur l'état de la société, sauf peut-être lorsqu'il s'agit d'un référendum. Mais en l'occurrence, on peut estimer que le second tour des dernières élections présidentielles se sont apparentées à un référendum. De plus, il ne serait pas complètement illégitime de chercher dans une évolution politique des indices sur notre société. On y est même conduit nécessairement. En bonne partie parce qu'il n'y a pas d'autres occasions d'investigation aussi globale. Aucune autre consultation ne s'adresse à la société dans la totalité de ses composantes (tous âges, tous sexes, toutes catégories sociales, ). Après les deux tours de l'élection présidentielle, les commentateurs et analystes ont spontanément relevé deux faits principaux :
Certains en ont ainsi conclu, en rapprochant ces résultats, en y ajoutant les bulletins blancs, les non-inscrits et les votes pour des partis sans contenu politique majeur, que la majorité des électeurs avaient traduit par leurs votes une volonté d'abstention ou de protestation. Pour les uns, il s'est agi d'une preuve d'indifférence, pour les autres, d'une preuve de rejet. De fait et par extension, on en est venu à parler :
On voit bien ici le lien direct établi de fait entre des résultats électoraux et les conclusions que l'on en tire sur l'état du corps social. On peut se demander si ce lien de causalité est pertinent, et s'il agit comme l'on croit. Il convient, pour René Rémond, de réfuter tous les arguments simplificateurs, qui consisteraient à voir un lien trop étroit entre réalité politique et réalité sociale, alors même que ce lien paraît évident pour nombre de gens (combien de fois François Mitterrand n'a-t-il pas dit : " Nous avons la majorité sociale, donc nous avons la majorité politique ! " ?). Cela tendrait à introduire dans cette relation un déterminisme dangereux et se réfère à une tradition mécaniste et matérialiste. L'expérience prouve exactement le contraire. Le vote est un phénomène complexe, qui est la résultante de toutes sortes de choses : les considérations propres du sujet qui entrent en contradiction avec beaucoup d'éléments qui lui sont extérieurs (des traditions familiales, des solidarités d'ordre divers, des convictions personnelles, ). Et même si l'on supposait que l'électeur exprime par son vote le diagnostic qu'il fait de l'état de la société, tel qu'il le voit, cette hypothèse rencontrerait de nombreuses limites. Il existe en effet une très grande subjectivité dans la position du citoyen. Il ne voit ainsi qu'à retardement les effets positifs d'une politique dans son environnement . Et en sens inverse, une fois les objectifs d'une politique atteints, il a tendance à les considérer comme acquis. Par exemple, le fait que le gouvernement sortant n'ait pas tiré le moindre bénéfice d'avoir créé ou accompagné la création, pour la première fois depuis 25 ans, de 900.000 emplois est à la fois déconcertant et profondément injuste. Il est important pour René Rémond, au-delà de simples précautions de méthode, d'insister sur ce fait : le vote reste libre du contexte social dans lequel il s'effectue.
Votes protestataires et "fracture sociale" : attention aux lectures simplistes Sous réserve du second tour des législatives, qui
n'a pas encore eu lieu, comment interpréter, néanmoins, les derniers
résultats électoraux ? Le premier tour des élections présidentielles
apporte ainsi plusieurs messages. La nouveauté, à la différence des temps passés, est peut-être que l'on prend conscience de cette fracture, alors qu'elle était tacitement admise auparavant. Et l'attente qui suit cette prise de conscience se tourne parfois exclusivement vers la politique. Dans nos sociétés qui ne sont pas libérales (au sens anglo-saxon du terme), habituées à une gestion volontariste et moraliste de la chose publique, on estime ainsi que c'est à la politique de corriger seule cette injustice. On voit ici comment une attente sociale se projette sur le champ politique. La distribution géographique du vote des extrêmes a également présenté des nouveautés. Il est ainsi étonnant qu'un département comme la Haute-Savoie ait placé en tête Jean-Marie Le Pen en tête de ses candidats, alors que la prospérité de cette région ne semble pas indiquer la fracture précédemment évoquée. Il faut ici garder en tête qu'un choix politique est toujours conditionné par une multiplicité de causes. Entre autres, on peut relever ici un caractère cyclothymique de l'électorat français. La période 1993-1998 a été marquée par une grande morosité ; celle de 1998 à 2001 par une bonne reprise. Et l'on voit apparaître, en ce moment, la montée d'une inquiétude latente. Les Français prennent peu à peu conscience des grandes mutations que notre société a connues dans les dernières décennies. Du fait d'un contexte de mondialisation flou, de lourdes questions pèsent sur notre identité nationale à venir ; et ce ne sont pas les moins fortunés qui y sont le moins attachés. Pour citer un autre exemple, tout le monde ne profite pas également de la loi sur les 35 heures, bien au contraire, et certains se posent des questions sur les conditions futures de leur vie professionnelle. L'exploitation de ces grandes inquiétudes est surtout le fait des deux extrémismes. Celui de gauche refuse la mondialisation ; celui de droite refuse l'Europe ! Mais en face et de cette inquiétude et de son exploitation, aucun homme politique n'a expliqué tous les bénéfices de l'ouverture de la France au monde. Les seuls à avoir fait campagne sur les thèmes de l'ouverture, pour s'y opposer, sont, en majeur et en populiste, Jean-Marie Le Pen, en mineur et en réfléchi, Jean-Pierre Chevènement ! Les autres formations politiques ont laissé le champ libre au développement des fantasmes et des appréhensions. Il faut ajouter à cela que les plus démunis face à ces évolutions ont perdu leur défenseur principal, le parti communiste, du fait de son affaiblissement et du fait de sa dite compromission, due à sa participation au pouvoir. Enfin, le parti socialiste semble avoir perdu le contact avec sa base, les classes populaires ; il s'agit plutôt aujourd'hui d'un parti de classes moyennes et de cadres. Ce faisceau d'explications semble largement aller dans le sens de ceux qui voient majoritairement dans les derniers résultats électoraux une expression protestataire. Mais René Rémond insiste aussi sur le fait qu'une certaine acceptation des thèses extrêmistes est perceptible : on ne peut pas croire que les 18 % d'électeurs de Jean-Marie Le Pen n'étaient que des protestataires. Un certain nombre d'entre eux (certainement la majorité) n'ignorent pas du tout le fond du programme du Front National, en particulier en ce qui concerne la volonté de refermer notre pays. Une partie d'entre eux adhèrent donc positivement à l'idée de reconstruire une " muraille de Chine " à nos frontières.
Crise du politique : les Français ne sont pas devenus " indifférents " Au-delà du lien entre réalité sociale et actualité politique, difficile à traduire, il faut revenir sur la " crise de la démocratie ", évoquée à l'issue des scrutins. L'idée que les Français seraient " indifférents " à la politique semble depuis peu balayée. On a beaucoup souligné le taux d'abstention des dernières élections, mais n'oublions pas qu'il est à hauteur du taux de participation aux dernière élections municipales en Grande-Bretagne ! Il ne faudrait pas, comme Bruno Frappat l'indiquait les derniers jours, qu'un abstentionniste cache les deux électeurs qui votent ! De plus, le sursaut spontané de la population après les résultats du premier tour des présidentielles, qui n'a pas été initié par les grandes formations politiques ou les médias mais rattrapé après coup par les uns et les autres, est également un signe de cette non-indifférence. On peut également penser à la célérité (1h30 heure après les résultats !) avec laquelle tous les hommes politiques de gauche, sans se concerter, ont appelé explicitement à voter pour leur concurrent direct, alors même que l'on sait la lourdeur de ce choix pour des hommes politiques. Toute cette dynamique, qui n'est en rien de l'indifférence, a permis de faire chuter le taux d'abstention à 19 % au second tour. On voit bien ici que l'électorat est mobilisable, quand " ça en vaut la peine ", quand il sent qu'on a besoin de lui. Le vote du second tour des présidentielles est ainsi moral, pas politicien. Et c'est le rôle des politiques de mobiliser les électeurs. On voit bien leur relative inefficacité entre les deux scrutins, au vu du taux de participation du premier tour des législatives. Une fois la mobilisation passée et le second tour présidentiel " validé ", la mobilisation a faibli, sans que l'on réagisse. Le problème est comparable à la gestion du retour des JMJ : comment faire en sorte que tous ces jeunes qui rentrent galvanisés acceptent quelques jours ou semaines après de participer, au quotidien, à la vie de l'Eglise ?! En somme les élections nous ont montré qu'il n'y pas d'indifférence à la politique, qu'il y a de la ressource et peut-être même une attente parmi les électeurs. Et la déception est peut-être à la hauteur d'une attente parfois sur-dimensionnée ! Notamment celle qui consiste à croire que la politique va régler toutes les difficultés, en particulier les plus concrètes et les plus quotidiennes. Mais les partis politiques ont leur part de responsabilité dans ce phénomène, en contribuant à cette approche populiste des problèmes communs. Aucun grand choix politique n'a été proposé ; on a plutôt parlé des conditions de vie, des 35 heures, de la Sécurité Sociale, etc. Le parti communiste a apporté son eau au moulin, en mettant en exergue " les problèmes des gens ", alors qu'il avait autrefois une grande capacité à relier les grands enjeux géo-stratégiques au panier de la ménagère. L'exemple du débat sur le quinquennat est emblématique. On a décidé que " cela n'intéressait pas les gens ". Et parce qu'il y a eu un accord tacite entre le Président et le Premier ministre, il n'y a eu aucun débat à l'Assemblée ! Aucun débat non plus sur l'équilibre des pouvoirs entre l'Etat et les régions, entre la France et l'Europe, alors que la Convention travaille sur notre avenir : tout cela est absolument confondant ! Le peuple, face à ces évolutions, n'affiche pas d'indifférence à l'égard de la politique, au contraire. Mais il aimerait d'une part qu'on lui explique ce qu'est la politique. Nous souffrons d'une carence pédagogique grandissante en la matière, qui explique lui-aussi la montée des extrémismes. D'autre part, nous souffrons d'un manque criant de débats de société ouverts dans nos institutions politiques. Les débats sur le PACS ou sur le choix du patronyme, qui ont pourtant des incidences marquantes sur nos sociétés, n'ont pas eu lieu et on n'a pas su y associer la population. Cette absence de débat tue la pratique de la démocratie. L'absence d'initiation à la politique et à la pratique du débat démocratique ont donc joué un rôle dans ce que l'on qualifie a posteriori d'indifférence. Pas d'indifférence donc de la part de l'électorat, et du bon sens même, au vu des résultats du premier tour des législatives. Alors que l'on aurait pu craindre un éparpillement des voix induit par le grand nombre de candidats en lice, les électeurs ont fait le choix de soutenir une majorité.
En somme, la politique doit rester le lieu où l'on hiérarchise des priorités en fonction d'un projet global de société. Il nous faut travailler à une revitalisation du débat politique, pour éviter l'exténuation de l'électorat et profiter de sa vitalité qui existe en puissance.
Alban Sartori,
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