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Frères et Soeurs en Jésus-Christ, N'attendez pas de moi, ce soir, de savantes analyses de situation d'ailleurs la Semaine Sociale vous en a données beaucoup, et de bonnes. N'attendez pas de moi une liste de « réformes de structures » pour employer le jargon du temps. Je pourrais dresser des programmes, qui en vaudraient peut-être bien d'autres, mais parce qu'ils sont miens, ils n'ont point de place dans cette chaire, où je ne parle pas en mon nom et par mon autorité, mais au nom et par l'autorité du Christ et de l'Eglise, ce qui est tout un. N'attendez pas de moi que je choisisse, avec considérants à l'appui, entre la réforme et la révolution. Ce choix regarde chacun d'entre vous, si tant est qu'il ne soit pas purement conceptuel. A considérer l'histoire, peut-on choisir entre la réforme et la révolution comme un gâteau chez le pâtissier? Hésitera-t-on entre une réformette au chocolat et une révolution au kirsch ? Comme il convient à un prêtre, et particulièrement à un prêtre du Prado, disciple de ce Père Chevrier qui ne voulut connaître que l'Evangile du Christ, n'attendez de moi que l'Evangile, rien que l'Evangile, mais tout l'Evangile, pur et brûlant, dur et lumineux, dans sa déchirante douceur et ses exigences impitoyables. Que dit l'Evangile ? L'Evangile dit au seuil même du Royaume : « Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre » et même bienheureux les pauvres tout court, c'est-à-dire non seulement les dépouillés, les sans-richesse, mais les humbles, les doux, les abandonnés à Dieu. L'Evangile dit : « Malheur aux riches à cause de leurs richesses ». Oui, à cause de leurs biens qui s'interposent comme des écrans entre leur regard et la réalité spirituelle, ou qui s'accrochent à leurs jambes comme le boulet du forçat, les empêchant de courir vers le Royaume de Dieu. L'Evangile dit : « Faites-vous des amis avec le Mammon d'iniquité ». Cet argent, qui, même honnêtement gagné, dans les limites de l'honnêteté commune, a toujours quelque chose d'ambigu, d'impur et de dangereux, reversez-le dans le sein des pauvres. L'Evangile dit : « Ce que vous ferez à l'un de ses petits, c'est à moi-même que vous le ferez », le Christ s'identifiant aux pauvres, c'est-à-dire à tous ceux qui, d'une manière ou d'autre, ont besoin de leurs frères. L'Evangile nous dépeint le Jugement Dernier: les élus à la droite du Christ, les réprouvés à sa gauche. Qu'ont fait les élus ? Ils ont servi le Christ dans ses pauvres. « J'avais faim et vous m'avez donné à manger ... ». Qu'ont fait les maudits ? Ils ont péché par omission, par aveuglement, en ne voyant pas le Christ dans ces pauvres. « J'avais faim et vous ne m'avez pas donné à manger ». Quel chrétien conscient de sa faiblesse pourrait lire, sans crainte ni tremblement l'évocation du jugement qui juge l'histoire ? L'Evangile parle avec toute la clarté et toute la netteté voulues. II nous dit que le pauvre, c'est le Christ, et que le Christ, c'est le pauvre par excellence, le Dieu qui a voulu avoir besoin des hommes. Sur la face de tout pauvre, la face radieuse et douloureuse du Christ, la Sainte Face se reflète. Dans le regard de tout pauvre, je vois le regard du Christ qui rencontre mon regard. Le regard vitreux, pierreux, terreux de ce vieillard, dont tes yeux desséchés ne trouvent même plus la ressource des larmes, c'est le regard du Christ : il rencontre mon regard et me fait baisser les yeux. Le regard terne, délavé et détrempé de cette vieille femme que tous méprisent, c'est le regard du Christ : il rencontre mon regard et me fait baisser les yeux. Le regard fixe et égaré de ce malade mental, envahi par ses obsessions, c'est le regard du Christ : il rencontre mon regard et me fait baisser les yeux. Le regard furtif, timide et apeuré du chômeur, sans cesse renvoyé de porte en porte et de bureau en bureau, c'est le regard du Christ. II rencontre mon regard et me fait baisser les yeux. Le regard déshumanisé et glacial de cette prostituée, c'est le regard du Christ : il rencontre mon regard et me fait baisser les yeux. Le regard effrontée douloureux de l'enfant sans amour, le gamin des quatre cents coups, le voyou des rues, c'est le regard du Christ; il rencontre mon regard et me fait baisser les yeux ... Et voici que tous ces regards de pauvres se concentrent, se fondent en un seul regard, votre regard: O Christ des pauvretés, ô Christ des douleurs ; il rencontre mon regard et me fait baisser les yeux. Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde, disait Blaise Pascal : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. Jésus souffre dans ses pauvres jusqu'à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. Rendons-nous cette justice, mes frères, que nous dormons bien, d'un sommeil épais et tranquille. De l'exemple de Pierre, Jacques et Jean, nous avons reconnu le sommeil au Jardin des Oliviers : nous dormons pendant l'agonie du Christ. Le Seigneur peut frapper à notre porte, comme l'ami importun ; ou cogner à nos volets, ainsi que chantait le Père Duval, nous avons le sommeil dur : nous ne nous éveillons pas. Quand je dis nous, ce n'est pas formule de politesse ou pluriel de majesté, nous, c'est vous, auditeurs des Semaines Sociales, c'est moi, prêtre de Jésus-Christ, c'est nous tous chrétiens. Je ne pense pas seulement à ce riche de l'Evangile, qui a laissé derrière lui une nombreuse postérité. Nous l'appelons le mauvais riche ; saint Luc l'appelle le riche, tout court. Tout occupé à festoyer, il ne voit même pas Lazare étalant sa misère et ses ulcères à sa porte, disputant aux chiens errants leur nourriture. Sa richesse lui bouche les yeux et l'entendement. Que de contemporains lui ressemblent. Combien de Parisiens des beaux quartiers connaissaient-ils l'existence d'immondes bidonvilles, à quelques minutes en auto de l'Etoile ? Je ne pense pas seulement aux satisfaits qui rassurent leur conscience en se disant que, d'après l'Evangile, il y aura toujours des pauvres parmi nous et que, dans ces conditions, un de plus, un de moins ! ... Leur sécurité repose d'ailleurs sur un contre-sens, car la parole du Christ n'a jamais entendu signifier l'immortalité de certaines formes de misère, elle constate un fait : les apôtres ont toujours des pauvres avec eux. On peut cependant lui donner une signification spirituelle et universelle en ce sens que l'humanité comptera toujours des hommes qui, de façon ou d'autres, auront besoin d'aide matérielle ou morale. Tout homme est à la fois un pauvre par son besoin d'aide et un riche par ses possibilités d'aide. Bonne raison pour agir et servir au' lieu de se réfugier dans la fausse paix des consciences heureuses. Non, ce n'est point à ces riches lourds et crasses que je pense maintenant, mais à nous, mes frères, à vous et à moi, les « gens bien », les chrétiens adultes, conscients, organisés et militants, qui donnons généreusement aux quêtes lorsqu'elles nous sollicitent, qui nous posons des questions, qui travaillons dans les syndicats et les partis pour un avenir plus juste, pour les réformes de la révolution. J'ai peur que nous nous satisfassions à trop bon marché, que nous prenions nos bons sentiments et nos bonnes intentions pour des actes, bref, que nous soyons, en même temps, des illusionnistes et un peu pharisiens « sur les bords » comme dit l'argot. Nous dormons, tout au moins, nous sommeillons. Si cette Semaine Sociale devait nous tirer du sommeil et du rêve et nous obliger à regarder avec une lucidité exigeante nos trop belles âmes, elle aurait déjà rempli une partie de sa tâche. Soyons durs et rappelons-nous que nous devons tendre vers la perfection du Père céleste qui est toute générosité. Que faisons-nous exactement pour les pauvres d'aujourd'hui ? Nous parlons, nous dissertons, nous discutons : agissons-nous ? Nous donnons aux quêtes mais ce don n'épuise-t-il pas notre générosité et ne prenons-nous pas trop facilement notre parti d'agir par oeuvres ou institutions interposées ? Nous caressons de grands projets d'avenir : la perfection totale des lendemains de révolution : mais sommes-nous présents au présent. Nous évoquons volontiers l'Eglise des pauvres, c'est la mode, mais cette formule magnifique, pleine du suc de la vérité, n'en faisons-nous pas un slogan ? L'un des signes de l'avènement du Royaume, c'est que les pauvres sont évangélisés. Quand, je considère les misères massives de notre temps, les vieillards, les émigrants, par exemple, je n'ai pas l'impression que les chrétiens, que les prêtres même, se battent au portillon pour être les premiers à évangéliser ces pauvres. Sans doute, loin de moi le pessimisme. Je sais ce que font certains groupes de chrétiens pour servir et évangéliser les pauvres, et je tiens à leur rendre hommage - et à ceux dont on a parlé durant cette Semaine, et à ceux dont on n'a point parlé, oubli que je regrette, comme les Petites Soeurs des Pauvres ou les Soeurs de l'Assomption. Mais encore une fois, ce serait une illusion spirituelle que d'exercer une générosité pour ainsi dire vicariale, de nous croire généreux, parce que d'autres chrétiens font preuve d'une générosité héroïque. Nous n'avons que trop recouru dans le passé à cette apologétique lénifiante et vaniteuse. La vérité c'est que, si nous aimons le Christ dans les pauvres, toute misère doit nous empêcher de dormir. Comment dormirai-je en paix quand des photos m'ont présenté les petits enfants du Biafra, incertains entre la vie et la mort ? Comment dormirai-je quand j'entends monter vers moi, dans les ténèbres, la clameur de tous ceux qu'on bafoue, qu'on humilie et qu'on torture, comme vous, ô Christ douloureux, au prétoire et sur le calvaire ? Comment prendrai-je sans remords de bons repas bien arrosés quand d'innombrables familles souffrent de la faim et quand le coût de nos exploits gastronomiques suffirait à nourrir une de ces familles pendant deux mois ? Manquons-nous de coeur ? Je ne le pense pas, nous manquons surtout d'imagination. C'est parce que nous n'imaginons pas la misère des autres que nous reposons dans une fausse paix, la paix de l'ignorance. Peut-être manquons-nous aussi de cette ampleur de vue qui embrase d'un seul coup d'oeil la totalité du réel. Aussi, incapables de poursuivre deux idées à la fois, nous réfugions-nous dans des exclusives qui deviennent des alibis, des excuses pour nous dispenser, sinon de l'action, au moins des formes d'action qui nous déplaisent. Ainsi les deux alibis contraires du secours immédiat et du secours différé. Occupés à nous colleter avec la misère pour soulager hic et nunc ceux qui souffrent, accaparés par les tâches de bienfaisance ou de solidarité, nous ne comprenons pas que notre activité fébrile et parfois épuisante n'est souvent qu'une goutte d'eau dans le désert, que les misères massives proviennent de causes institutionnelles et qu'il faut s'attaquer aux fléaux dans leurs racines. Si nous érigeons cette attitude en dogme, nous en faisons un alibi, dont l'expérience montre qu'il a trompé, chez les chrétiens, beaucoup de coeurs généreux. C'est l'alibi du secours immédiat. Si, à l'inverse, préoccupés de grandes réformes ou de bouleversements révolutionnaires, les yeux tellement fixés sur l'horizon de l'avenir que nous ne voyons plus ce qui se passe à nos pieds et à nos côtés, nous laissons les misères immédiates hurler à notre porte, en nous bouchant même les oreilles pour ne pas les entendre, nous nous créons un nouvel alibi, très commode pour protéger notre temps, notre bourse et la tranquillité de notre conscience. C'est l'alibi du secours différé, l'alibi de la révolution, qui leurre aujourd'hui un certain nombre dé chrétiens, endurcissant leur coeur naturellement généreux et les amenant à regarder avec mépris ceux de leurs frères qui, pensent-ils, perdre leur temps aux besognes que le jargon catholique de notre époque appellent caritatives. II m'est arrivé de penser, en marge de l'Evangile, que si le Lévite, dans la Parabole du Bon Samaritain, ne s'est pas arrêté pour secourir le blessé saignant au bord de la route, c'est qu'il était pressé d'arriver à Jérusalem en temps voulu pour une importante réunion du Comité pour la suppression du brigandage sur la route de Jérusalem à Jéricho. II n'avait pas le temps de s'occuper des détails. En fait, l'alternative entre le secours différé et le secours immédiat est un problème notionnel, que la tradition chrétienne vivante a toujours résolu par l'action, comme le montrent les exemples de Vincent de Paul et de Frédéric Ozanam. Haec opportebat facere et illa non omittere rappelle un passage de l'Evangile, qu'aime à citer Jacques Maritain : il faut faire cela et ne pas négliger le reste. II faut s'attaquer à la misère dans ses manifestations et dans ses causes. II faut soulager les personnes miséreuses et travailler à l'extirpation de la misère collective. Il faut faire à la fois la charité et la révolution, en prenant ce dernier mot dans son sens le plus large. Les choix concrets sont affaire d'opportunité, de possibilité ou de vocations personnelles et collectives. Mais que faire? Je n'ai pas de programme, ni même de conseil à vous donner en bloc. C'est vous qui devez trouver votre chemin par votre recherche et sous la conduite de l'esprit d'amour. Faites tout ce que vous pourrez dans les circonstances où Dieu vous place, avec les moyens qu'il vous donne et dites-vous bien que nulle action n'est méprisable, ni même insignifiante au jugement de Dieu. Le plus humble confrère de saint Vincent de Paul, le plus petit militant d'action syndicaliste ou familiale pèse, dans la balance divine, autant et souvent plus que les grands théoriciens et les praticiens fameux de la politique sociale, encore que, ne l'oublions jamais, la grande, la vraie politique, la politique humaine, dans la mesure où elle tend au bien commun, est au service des pauvres. Pourtant, quand j'ai dit que nous devons faire tout ce que nous pouvons, je n'ai pas dit assez. « Celui qui n'a pas tout donné, c'est comme s'il avait jeté son offrande à la mer ». II faut toujours faire un peu plus que nous pouvons. Ainsi le veulent et l'infini de la charité et la folie de la Croix. J'ai prononcé le grand mot chrétien de charité, mais je pourrais aussi bien parler de justice, car le partage des biens entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas les rétablit dans l'égalité, comme nous le dit saint Paul. Peut-être les moralistes ont-ils trop précautionneusement distingué entre la charité et la justice : il faut une telle distinction pour voir clair et je l'ai souvent faite avec eux. Mais distinction n'est pas séparation, moins encore coupure. De même que la justice poussée jusqu'au bout, jusqu'à l'équité, préfigure l'amour et monte vers, lui, de même la charité, par les partages qu'elle commande, peut être la forme la plus subtile et la plus achevée de la justice. En rigueur de termes, nous ne pouvons rien donner à autrui puisque tout appartient à Dieu et que rien ne nous appartient ; mais nous pouvons partager avec nos frères les dons de la munificence divine dans un élan du cœur où se rencontrent la justice et l'amour. Seulement, pour partager il faut être pauvre. Seuls ceux qui ont un coeur de pauvre savent partager : nous en faisons l'expérience tous les jours depuis l'obole de la veuve. Seuls ceux qui ont une âme de pauvre savent partager sans humilier les pauvres avec lesquels ils partagent. On l'a fait justement remarquer au cours de cette Semaine les pauvres seuls peuvent parler des pauvres. Malheureusement, du fait même qu'ils sont pauvres, ils ne savent s'exprimer ni par la parole ni par la plume - et c'est encore une forme de la misère. Ils sont condamnés au silence et quand, par hasard, l'un d'eux trouve la possibilité de s'exprimer, de porter son témoignage, la littérature se met dans ses écrits comme les vers dans la viande et les snobismes s'en emparent. Pensons aux sottises entassées autour des clochards et des prostituées. Les pauvres ne pouvant s'exprimer, il n'y a pour eux qu'un moyen de les comprendre, c'est de nous faire pauvres avec eux et comme eux, afin de sympathiser avec eux, au sens profond de ce mot qui traduit la communauté des douleurs et des passions. C'est ici que nous retrouvons l'invitation évangélique à l'esprit de pauvreté qui ne saurait aller sans pauvreté volontaire et effective. Je l'ai dit souvent, mais il faut le répéter sans cesse, la pauvreté évangélique est !a condition indispensable de toute lutte contre la misère, que ce soit celle du Tiers-Monde extérieur ou celle du Tiers-Monde intérieur qui vit en marge de nos cités lumineuses. Comme disait le Père Lebret, il nous faut consentir à avoir moins pour être plus et pour que d'autres soient plus. C'est la définition même de l'esprit de pauvreté. Aussi concluerai-je ce rappel d'Evangile comme je l'ai commencé bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre, bienheureux ceux qui se font une âme de pauvre.
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