La Lettre n°21 (janvier 2001)
Quatres questions à Michel Camdessus

A partir de ce 1er janvier, Michel Camdessus est président de l'association Semaines Sociales de France, où il succède à Jean Boissonnat arrivé au terme de son mandat.
Agé de soixante sept ans, père de six enfants, Michel Camdessus a eu, tout au long de l'année dernière, à répondre de nombreuses fois aux questions de journalistes sur la manière dont il avait pu conjuguer le pouvoir et sa foi dans les hautes fonctions qu'il a exercées, notamment comme responsable du Trésor, de la Banque de France ou, pendant treize ans, du Fonds monétaire international.
Ainsi a-t-il dit dans La Vie : "J'ai énormément reçu des Semaines Sociales. L'enseignement social chrétien fait partie de ce que j'ai reçu de plus précieux dans mon existence. Je suis à l'âge où l'on entend avec urgence le mot de René Char : "Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux..."

Au seuil de votre présidence des Semaines Sociales de France, avez-vous en tête quelque projet ou idée de programme ?

Non. Je connais les Semaines Sociales depuis très longtemps, mais je suis le paysan du Danube qui rentre en France après treize ou quatorze années à l'étranger. Je me refuse à sortir de ma tête un programme tout casqué comme Minerve sortant de la cuisse de Jupiter.
J'ai naturellement de grandes ambitions pour les Semaines Sociales. Mais je veux d'abord écouter ceux qui les ont amenées là où elles en sont aujourd'hui, après l'enfouissement qu'elles ont connu à la fin des années 70 et au début des années 80. En attendant, j'ai bien quelques idées mais, pour l'instant, je n'ai aps de programme.

Les dernières années ont été marquées par un début de rajeunissement et des ouvertures internationales : deux essais à transformer ?

Il me semble que les Semaines Sociales, plus indispensables que jamais, doivent être aussi plus jeunes que jamais, et évidemment plus européennes et mondiales que jamais. Mais j'ajoute : plus locales que jamais. J'aimerais que nous appliquions cette formule des anglo-saxons : think globally, act locally. En ces temps de mondialisation, nous devons avoir la tête évidemment dans l'universel, encore plus évidemment dans l'européen, mais nous devons agir sur le plan local. Je voudrais étudier avec nos amis du conseil comment nous pouvons raviver, renforcer notre enracinement régional.
Et ceci, dans une perspective aussi oecuménique que possible. Quand je dis oecuménique, je ne dis pas seulement, bien que ce soit essentiel, avec les protestants, les orthodoxes, mais aussi les agnostiques ou les athées qui partagent avec nous une certaine exigence sur et pour l'homme. Mon désir est de faire en sorte que, quelle que soit la diversité des sensibilités parmi les chrétiens et parmi tous nos contemporains, tout le monde se sente en confiance pour participer au dialogue ; un dialogue de tous les hommes de bonne volonté, soucieux d'assurer le respect de la dignité de l'homme ; cela, sans aucunement cacher que nous trouvons dans l'Evangile un message neuf et bouleversant d'espérance pour notre monde.

Une autre perspective ouverte, bien marquée avec le choix du thème de la prochaine session : "biologie, médecine et société", et la sortie du champ "social", même élargi à l'économico-social et au politico-social, pour entrer dans le "sociétal". Que pensez-vous de cet élargissement du champ de réflexion, et peut-être d'expertise, des Semaines Sociales ?

Je pense qu'il est indispensable. Parce que nous sommes en train de laisser se perdre la conception de l'homme comme être social. Selon cette conception, fortement affirmée dans les grandes encycliques de Jean XXIII et Paul VI, une personne se personnifie d'autant plus qu'elle assume sa responsabilité sociale. En ce temps où des changements de toutes sortes renvoient l'individu à sa solitude, il est important de rétablir la dimension sociale et sociétale.
L'individualisme de note société comporte des risques majeurs d'instrumentalisation pour l'homme, abandonné à lui-même. Face à des problèmes qui semblent nous dépasser, aux avancées très rapides de la science, à la puissance mondiale des mouvements financiers, tout nous invite à nous en remettre au pouvoir des "experts". ce serait une dérive fatale. Mais pour aider les hommes à tenir debout, il est absolument essentiel qu'il y ait des lieux où quiconque se soucie de la personne puise réfléchir avec ceux qui savent, ceux qui pensent, ceux qui prient et tous ceux qui s'interrogent pour trouver des réponses qui ne soient pas dictées par les convenances de la technique mais qui soient habitées par le soucis de la dignité de l'homme.

Vous avez passé l'essentiel de votre vie professionnelle dans le monde des experts. Maintenant, que ce soit aux Semaines Sociales ou au Conseil pontifical Justice et paux où vous avez été appelé en août dernier, vous êtes du côté de la société civile. Est-ce une conversion ?

Le Wall Street Journal m'a appelé "Camdessus de Tarse", comme si un jour j'avais été renversé de mon cheval par une vision et était soudainement devenu un être humain. La chose a d'autant plus de sel que, tant que j'étais en fonction au Fonds monétaire international, le même quotidien m'a reproché tous les matins d'être trop social, et pas assez un homme de la finance...
Il n'y a aucune conversion. J'ai toujours pensé que les bonnes réponses aux problèmes des hommes et de sociétés ne peuvent sortir des cerveaux bien huilés des experts, mais d'un dialogue très large, certes éclairé par les experts. C'est du dialogue au sein de la société que les politiques peuvent tirer les conclusions qui font avancer les civilisations.
Je crois profondément que la société civile est gardienne des valeurs. Les Organisations non gouvernementales et autres associations sont ses lieux de vigilance et d'expression.
J'observe que quand elles déploient des pédagogies patientes et non violentes, elles obtiennent des résultats historiques : ainsi, par exemple, de la campagne contre les mines antipersonnels ou la fin de l'apartheid. Beaucoup de chantiers nous attendent encore !

Propos recueillis par José de Broucker

 

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