La Lettre n°24 (octobre 2001)
Les Français et les biotechnologies : coups de sonde
Dossier établi par Jacques-Antoine et Peuline Fournet
- CESEM Opinion (1)
en vue de la 76e session des Semaines Sociales de France
Les progrès de la science permettent aujourd'hui de reculer les limites
de la vie et de la mort, de bouleverser les limites entre espèces, de
modifier au plus profond l'identité biologique des êtres. Comment
ces nouvelles possibilités sont-elles accueillies par le grand public
? A mesure que la science progresse, de nouvelles questions éthiques
entrent dans le débat public et interpellent l'opinion.
La recherche : une affaire d'Etat
Les Français sont conscients de l'importance de la recherche scientifique
en général pour le prestige et l'avenir d'un pays, et un tiers
d'entre eux en font une priorité essentielle. Jugée en retard
par rapport aux Etats-Unis (74%) ou au Japon (57%), la France donne à
ses citoyens le sentiment de faire jeu égal en la matière avec
l'Allemagne et la Grande-Bretagne (pour respectivement 50 et 44%), et 65% souhaitent
que la part du budget que l'Etat lui consacre augmente.
Pour 31%, la recherche scientifique doit principalement être financée
par l'Etat, pour 7% par les entreprises, 58% prônant un financement à
parts égales entre ces deux secteurs (2)
. La recherche médicale (84%), en particulier celle sur le cancer (81%)
et le sida (67%) est jugée prioritaire (3),
mais il convient aussi pour 78% de contrôler ce que font les scientifiques
dans leurs laboratoires.
Face au sentiment d'une profusion d'applications scientifiques non maîtrisée,
à la crainte d'une " science pour la science " aveugle, sans
garde-fous éthiques, il apparaît au grand public que c'est avant
tout aux chercheurs eux-mêmes de réfléchir sur leurs pratiques
et de se donner des limites. Cet encadrement doit passer par des comités
scientifiques ou des comités d'éthique (pour 45%), composé
d'experts scientifiques (92%), mais aussi de juristes (70%), de philosophes
et de simples citoyens (84%). Si la confiance des citoyens va d'abord aux scientifiques
(78%) et aux intellectuels (64%), l'idée d'un contrôle qui serait
assumé par des responsables politiques (31%) ou les autorités
religieuses (17%) est en revanche beaucoup moins retenue.
Applications : ça dépend pour quoi
De toutes les applications récentes de la biotechnologie, le clonage
humain est celle qui suscite toujours le plus de rejet dans l'opinion mais
les proportions varient fortement en fonction de la finalité qui lui
est associée. Si le rejet d'un clonage effectué à des fins
non-médicales est massif et sans-appel (88%, contre 9), son utilisation
dans un but thérapeutique, afin de soigner des maladies graves, est beaucoup
plus controversée : 51% des Français y voyaient une mauvaise chose
en avril 1999 et 46% une bonne chose (4).
L'opinion se montre en tout cas fataliste face à une expérience
qu'elle juge inéluctable : en 1999, 38% des Français interrogés
(contre 60) pensaient que le clonage d'êtres humains se réaliserait
d'ici deux ou trois ans. Elle était aussi très sceptique sur les
moyens d'en éviter les dérives : sur ce sujet précis, les
autorités scientifiques (seules 37% leur font confiance pour s'autoréguler,
contre 61) ne sont guère mieux loties que le pouvoir politique (19% de
confiants, contre 79).
La pratique d'examens génétiques sur l'embryon suscite
des réactions globalement positives, dans une proportion variable en
fonction de l'objectif assigné à cette innovation médicale
: les Français approuvent massivement (93%) leur utilisation quand il
s'agit d'éviter que des enfants naissent avec des maladies génétiques
graves (5). Au niveau
de l'opinion européenne, l'utilisation de tests génétiques
pour détecter des maladies héréditaires est l'utilisation
de la biotechnologie jugée la plus utile, la plus acceptable moralement
et la moins risquée. C'est aussi celle qui devrait être le plus
encouragée (6).
Dans l'opinion française, le soutien est plus mesuré mais reste
majoritairement, quand il s'agit "d'améliorer les caractéristiques
de l'enfant à naître", un but ambigu, susceptibles de dérives
eugénistes : 53% des interviewés (contre 45) y sont néanmoins
favorables, les cadres (32% d'avis favorables), les professions intermédiaires
(31%) et les habitants de l'agglomération parisienne (39% contre 69%
pour les résidents des communes rurales) étant les plus réservés.
Le questionnaire aurait d'ailleurs gagné à être approfondi
pour savoir ce que les interviewés entendent exactement par " amélioration
" : absence de maladie ou choix des caractères physiques ?
On retrouve les mêmes réserves s'agissant des tests pratiqués
sur des adultes. S'il paraît souhaitable d'utiliser les découvertes
de la recherche génétique pour soigner les maladies graves (88%)
ou le fonctionnement du cerveau (63%), les citoyens rejettent ses applications
dans le domaine du sport (67%), de l'alimentation (68%) ou de l'apparence physique
(71%) (7).
Sont aussi redoutés les mauvais usages qui pourraient être faits
de ces tests par les employeurs lorsqu'ils recrutent du personnel (64%) ou par
les organismes d'assurance santé lors de la souscription d'une assurance
(76%) (8). 80% souhaitent
que la loi interdise leur usage par les employeurs ou les assureurs
(9). Ces inquiétudes n'empêchent
pas les Français de s'intéresser par eux-mêmes aux progrès
de la médecine prédictive : 66% seraient prêts à
faire un test génétique pour savoir s'ils risquent d'avoir un
cancer, si un tel test existait.
Cette évolution de l'opinion rappelle le débat sur les greffes
et les dons d'organe, ressentis à l'origine comme une véritable
transgression, aujourd'hui beaucoup mieux acceptés. Les Français
sont aujourd'hui très favorables au don d'organe sur le principe, même
si la pénurie reste inquiétante dans les faits. 78% se disent
prêts à faire un don d'organes après leur mort, l'adhésion
étant maximale chez les jeunes, les professions libérales et les
cadres. L'idée d'autoriser un prélèvement d'organes chez
un proche après son décès rencontre aussi un assentiment
majoritaire (63% contre 31). Au total, seuls 14% des interviewés refusent
strictement d'envisager l'idée du don d'organes pour eux-mêmes
ou leurs proches, essentiellement au nom de l'intégrité physique
du corps ou pour des motifs religieux ou philosophiques (10).
De même, on observe en ce moment en France la levée d'un tabou
autour de la question de l'euthanasie. La possibilité d'y recourir
dans un cadre médical, légitimé par la loi, et pour des
personnes atteintes de maladies insupportables et/ou incurables, reçoit
l'assentiment de plus de 80% des Français (11).
D'une manière générale, l'opinion se montre aujourd'hui
assez libérale en matière d'éthique médicale, jugeant
qu'il faut laisser à chacun le choix de décider en conscience
de son destin. Dans le débat sur l'avortement, on assiste ainsi
à une évolution de l'opinion sur un sujet qui reste polémique
: la délivrance de la pilule du lendemain à l'école (56%)
ou l'allongement du délai légal pour l'IVG (62%) sont aujourd'hui
acceptés par une majorité de Français
(12).
Médecine : droit à l'information
Cette évolution des murs s'inscrit dans un mouvement plus large
d'exigence de transparence dans l'accès à la santé et à
l'information médicale, alors même que les progrès de la
médecine sont perçus comme une nouvelle source d'inégalités
(pour 66%). La multiplication des affaires liées à la santé,
comme celle du sang contaminé, ajoutée à l'élévation
du niveau de connaissances dans la population, conduisent les Français
à s'intéresser davantage à leur santé, au fonctionnement
du système de santé, jugé inégalitaire
(13) et transforment les relations médecins-patients.
L'accès au dossier médical fait ainsi partie des attentes forte
de l'opinion. Les Français considèrent le non-accès du
malade à son dossier comme une atteinte à la liberté individuelle
(58%) et sont très largement favorables (à plus de 85%) à
un accès libre, direct et complet (14)
(15). Derrière cette revendication
se profile aussi le problème crucial de la reconnaissance et de l'indemnisation
des accidents thérapeutiques, un sujet délicat pour les pouvoirs
publics et les professions médicales par l'ampleur des dépenses
qu'il pourrait entraîner.
Quoi qu'il en soit, 87% des Français déclarent se sentir concernés
par les débats sur l'avenir du système de santé, et se
montrent plutôt pessimistes : 39% redoutent sa dégradation, 31%
pensent qu'il va plutôt s'améliorer (16).
1. 27 rue Taitbout, 75009 Paris - 01 40 22 05 22
2. SOFRES/L'Usine Nouvelle - Ministère de l'Education Nationale,
15 février 2001
3. SOFRES/Ministère de la Recherche, novembre 2000
4. BVA/Réponses Santé, avril 1999
5. IFOP/Eureka, mars 2000
6. Eurobaromètre 52.1, mars 2000
7. SOFRES/L'Equipe, 5 janvier 2001
8. IPSOS/Mutuelles de France, novembre 2000
9. IFOP/Mutuelles de France, mai 2001
10. IFOP/Dimanche Ouest France, octobre 2000
11. IFOP/JDD, 15 avril 2001 et SOFRES/ADMD, juin 2001
12. SOFRES/Le Figaro, 25 septembre 2000
13. SOFRES/Cnam, juillet 1999
14. SOFRES/Libération, 15 mars 2000
15. IPSOS/Panorama du Médecin, février 2000
16. BVA/Acta Média, décembre 2000
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