La Lettre n°26 (avril 2002)
Réconciliation sans frontières
par Michel Camdessus, président des Semaines Sociales

Avec la Convention sur l'avenir de l'Europe qui vient de s'ouvrir et l'élargissement à venir de l'Union à de nombreux pays, l'Europe est aujourd'hui au seuil d'une nouvelle étape. Appelés à nous situer dans cette perspective, nous devons clairement identifier ce qui est à la racine de notre identité de chrétiens européens. Ce fut l'objet principal de la rencontre que nous venons d'avoir à Berlin avec plus de cent responsables venus de vingt pays d'Europe.

Nous sommes les enfants réconciliés d'une même famille, les porteurs d'une histoire de deux mille ans pendant lesquels le ferment évangélique n'a jamais cessé de travailler notre Europe, sans jamais parvenir à la rendre vraiment chrétienne pour autant. Car nous nous sommes tous beaucoup combattus. Nos Eglises aussi se sont déchirées parfois, et ignorées souvent. Mais voici que nos pays se rapprochent et nos Eglises aussi.
Nous pouvons affirmer que ce sont surtout des démarches de réconciliation qui ont façonné, ces dernières décennies, l'évolution politique et sociale de notre continent. On pense, bien sûr, à la réconciliation franco-allemande, à la réconciliation germano-polonaise, à la réconciliation des deux Espagne et à tous les chantiers ouverts pour les réconciliations à venir dans les Balkans ou en Europe orientale, en Irlande, au pays basque … Ce sont les gestes de ceux qui nous ont précédés, ce sont leurs actes de foi et d'espérance qui ont permis à l'Europe d'être ce qu'elle est aujourd'hui. Mais la réconciliation n'est pas acquise d'un coup, à travers un accord, une déclaration ou un traité … C'est un processus permanent qui requiert persévérance et vigilance, et surtout une vive conscience du fait qu'entre Européens, entre frères en humanité, nous ne pourrons jamais cesser de nous demander pardon, sachant très bien que c'est sur le pardon que la paix véritable se construit.

C'est sur cette même efficacité politique du pardon et de l'amour que nous voulons que se fonde un jour la politique extérieure de notre Europe. Car nous ne construisons pas seulement l'Union européenne pour y garantir la paix, organiser la démocratie, soutenir le développement économique et social. La logique de réconciliation, d'ouverture, d'oubli d'une pratique diplomatique fondée sur l' " égoïsme sacré " et l'appétit de puissance, peut et doit être pratiqué au plan mondial. Une diplomatie européenne forte devra être inspirée de ces principes et contribuer à ouvrir aussi un nouvel âge des relations internationales.

Dans un discours au Parlement européen, dès octobre 1988, Jean-Paul II envisageait précisément sous l'angle de la réconciliation tous les défis auxquels l'Europe est confrontée : " D'abord, la réconciliation de l'homme avec la création, en veillant à la préservation de la nature, de sa faune et de sa flore, de son air et de ses rivières, de son équilibre précaire, de ses ressources limitées et de sa beauté qui loue la gloire de Dieu ; puis la réconciliation de l'homme avec ses semblables, en s'acceptant les uns les autres comme des Européens aux traditions ou courants de pensée différents, en accueillant les étrangers et les réfugiés et en s'ouvrant aux richesses spirituelles des peuples des autres continents ; enfin la réconciliation de l'homme avec lui-même, en oeuvrant à la reconstruction d'une vision intégrale de l'homme et du monde, contre les cultures du soupçon et de la déshumanisation, une vision dans laquelle la science, la technique et l'art, loin d'exclure Dieu, suscitent la foi en lui. ".
Les enjeux sont immenses. Ce sont ceux de notre génération. Ils se jouent maintenant.

 

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