La Lettre n°29 (janvier 2003)
De nouveau l'immigration
par Robert Rochefort, vice-président des Semaines Sociales

Le dynamisme des peuples a toujours été celui de leur démographie. On le sait bien, d’ici quelques années, le vieillissement des populations frappera de plein fouet tous les pays occidentaux. L’immigration sera-t-elle la solution ? Beaucoup le prédisent, davantage le redoutent. A vrai dire, c’est déjà le cas aux USA. D’après les statistiques « non officielles », la population y progresse chaque année de 3 millions de personnes environ réparties approximativement en trois tiers. Le premier est dû au dynamisme des naissances, le second à l’immigration officielle, le troisième à l’immigration clandestine, qui a été largement tolérée au cours des années passées. La frontière entre le Mexique et les Etats-Unis n’est plus une ligne bien définie, mais une large bande aux contours imprécis de quelques dizaines de kilomètres d’épaisseur.

L’Europe fera-t-elle pareil ? Certainement, mais de façon moins massive. Comment en France faut-il s’y préparer ? D’abord en cassant de nombreux préjugés qui nourrissent la peur. Nous avions largement contribué à le faire lors de notre semaine sociale d’il y a cinq ans déjà : « L’immigration, défis et richesses ». Une publication toute récente du Commissariat au Plan « Immigration, marché du travail, intégration » s’inscrit dans la même logique et ses conclusions sont proches des nôtres. Elles ont l’avantage de tenir compte du dernier état du savoir en la matière.

La politique de l’immigration est à reconstruire. Et pas seulement à l’égard du droit d’asile. Si la maîtrise des flux reste essentielle, c’est l’intégration qui doit redevenir la priorité. Elle nécessite une politique hardie contre toutes les formes de discrimination dont les deux principales sont l’emploi et l’accès à des logements qu’il faut judicieusement répartir sur le territoire. Tout, ensuite, en découle, qu’il s’agisse de l’école ou de la formation professionnelle et même de la religion. Si le regroupement familial est légitime, il doit être cantonné à la famille proche.

Ce sont les pénuries de main-d’œuvre qui – comme toujours – justifient l’appel à des immigrés. Or elles vont être importantes dans presque tous les métiers. Les Allemands se sont récemment lancés dans des campagnes de publicité à l’étranger pour faire venir des ingénieurs, tandis que notre pays préférerait des formules plus discrètes fondées sur des dérogations ponctuelles. Outre Rhin, ce sont ainsi 8 000 informaticiens qui sont arrivés en 2001. Il y en a eu deux fois moins dans l’hexagone. Il existe désormais un marché mondial des travailleurs hautement qualifiés mais il serait immoral et dangereux de piller de leurs cerveaux les pays du sud. A moins qu’organisant un lien permanent entre les pays d’origine et leurs ressortissants expatriés, on favorise à terme le retour chez eux de ceux qui auront acquis une précieuse expérience professionnelle dans les pays occidentaux. Il nous faudra agir en ce sens.

Mais l’immigration restera un sujet de tension permanent pour les chrétiens. Comme nous le disions en 1997, « le rapport à l’étranger touche au plus profond de notre spiritualité. La Bible est pour une large part l’histoire d’un peuple de migrants (…) à travers laquelle s’est manifestée la Révélation ». Comment concilier le droit inaliénable à émigrer et celui non moins nécessaire des pays d’accueil à réguler leur immigration ? Certainement en rappelant à nos Etats qu’ils ont d’abord la responsabilité de contribuer à ce que chacun puisse exercer son droit de vivre avec dignité et les ressources nécessaires dans son propre pays d’origine. Et aussi qu’ils doivent s’interdire d’entretenir une forme d’immigration illégale par des réglementations contradictoires ou inapplicables comme c’est encore le cas en France.

 

Tous droits reservésLes Semaines Sociales de France
Creative Commons License Powered by all-in-web Crédits Conception/Réalisation : ABNetServices