La Lettre n°29 (janvier 2003)
De la violence à la fraternité responsable
par Aimé Savard

Dans une société traumatisée par le terrorisme et les phénomènes réels ou fantasmés d’insécurité, il était prévisible que la session 2002 des Semaines Sociales de France, ayant pour thème la violence, connaîtrait un succès d’audience. Celui-ci a dépassé les espérances des organisateurs. Malgré la retransmission sur écran dans plusieurs salles annexes, des travaux qui avaient lieu dans le grand amphithéâtre Berlioz, le vaste Palais des Congrès d’Issy-les-Moulineaux s’est révélé trop petit. Il a fallu refuser du monde.

A écouter les participants, à lire leurs remarques sur la session, il apparaît que ce large public dans lequel tous les âges étaient représentés a vivement apprécié l’ensemble des contributions. Certains ont cependant regretté que les intervenants n’aient guère fait explicitement référence à la pensée sociale chrétienne. Depuis leur création en 1904, les Semaines Sociales ont, en effet, pour vocation de diffuser cette pensée. Mais aussi de contribuer à la forger, d’être un laboratoire d’idées où l’on s’efforce d’appliquer une réflexion chrétienne aux évolutions de la société. Selon leur Conseil, les Semaines sociales ont l’ambition d’ « être un lieu de rencontre pour imaginer le regard du Christ sur les réalités sociales d’aujourd’hui ». C’est bien ainsi que l’entend le magistère romain puisque, selon la lettre du cardinal Sodano, secrétaire d’Etat, à cette 77e session, le pape « encourage les participants à unir leurs efforts pour préparer des chemins nouveaux » et « souhaite que des pistes de réflexion soient proposées ».

À cet égard, la manière dont Véronique Magron, religieuse dominicaine, a enraciné dans le message biblique son analyse théologique de la violence, ouvre un large chemin à l’élaboration d’une pensée chrétienne renouvelée sur ce sujet qui n’a, certes, jamais fait l’objet d’une grande encyclique, mais qui est sous-jacent à bien des documents de l’Eglise sur les questions sociales et internationales. En montrant comment la Bible a retourné radicalement le regard de l’humanité sur la violence, René Girard a également offert à la réflexion des semainiers, une contribution qui, pour être controversée, n’en est pas moins stimulante. Quant à Bernard Ibal, vice-président des Semaines Sociales de France, c’est en philosophe qu’il propose de surmonter la violence en élaborant « un nouveau contrat social » fondé sur le concept de « fraternité responsable ». Il rêve de modifier la Déclaration des Droits de l’Homme pour proclamer : « La liberté de tous commence lorsque chacun se sent responsable de soi-même et des autres ». Si elle peut être reçue aussi par les incroyants, sa démarche constitue un apport précieux pour une nouvelle avancée de la pensée sociale chrétienne.

Malgré ces passionnantes réflexions, la session a pu donner l’impression de se situer moins que d’autres au niveau des grands principes. C’est qu’à une époque où la violence a pris une dimension nouvelle, les organisateurs ont délibérément voulu se mettre à l’écoute des observateurs qui analysent les divers aspects du phénomène, mais aussi des acteurs qui, sur le terrain, cherchent, non sans peine, des solutions concrètes. Après le brillant état des lieux dressé par Jean-Claude Guillebaud, on a pu ainsi traiter de la manière dont la personne se construit dans le rapport à une violence qui est au cœur même de l’homme (Michèle Cautelin) ; de la violence des jeunes (Jean-Marie Petitclerc), de la gestion des conflits dans nos sociétés (Charles Rojzman), du rôle de l’Etat et de l’institution judiciaire ((Denis Salas), de celui de l’école (Marie-Danielle Pierrelée) et de la crainte, fondée ou pas, qu’inspire aujourd’hui l’islam (Malek Chebel). Enfin la dimension internationale, de plus en plus inquiétante, de la violence a été analysée par François Heisbourg, spécialiste des questions stratégiques, mais aussi par l’ambassadeur de France à l’ONU, Jean-David Levitte.

Lorsqu’en avril prochain, on pourra lire les traditionnels actes de la Semaine, incluant outre le texte des conférences, les interventions des grands témoins et le compte-rendu des carrefours, on percevra encore mieux l’extraordinaire richesse de cette session et son apport à la pensée sociale chrétienne. (1)


(1) En attendant cet ouvrage qui sera édité chez Bayard, un petit document journalistique sur la session sera prochainement adressé aux adhérents des Semaines Sociales. De nombreuses informations complémentaires sur notre site à l’adresse : www.ssf-fr.org/2002/.

 

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