La Lettre n°30 (avril 2003)
Trois jours en mars
par Michel Camdessus, président des Semaines Sociales

20 mars. Le jour se lève à Kyoto. Le printemps s’installe. La ville – ces derniers jours si grise – sourit maintenant de ses arbres en fleurs. On perçoit la jubilation des Japonais dans leur sens si fin de la nature et de ses rythmes. Mais dans quelques heures, ce sera de nouveau la guerre. Sur CNN, Kofi Annan avertit le monde : « Cette guerre sera un immense désastre pour le peuple d’Irak … ». L’espoir s’effondre une fois de plus de voir la sagesse l’emporter, la diplomatie prévaloir sur la violence. Tristesse, découragement et, pourtant, alors que nous nous rendons au Centre de rencontres du Forum mondial de l’eau, d’autres journées de ce mois rayonnent dans mon esprit.

C’était il y a dix jours à Cracovie. Avec une équipe des Semaines Sociales, nous retrouvions nos partenaires des autres pays d’Europe, pour échanger sur l’état actuel des travaux de la Convention et préparer la grande rencontre de notre centenaire à Lille, en 2004. La perspective d’une grande fête d’Action de Grâce, d’amitié et d’espérance domine nos échanges ; pourtant, nous mesurons de mieux en mieux nos différences. Sur le sens de la laïcité dans nos pays et la référence au fait religieux dans la future Constitution européenne. Sur l’Europe elle-même, communauté de destin évidente pour nous, venus de la vieille Europe, habitués à nous y mouvoir depuis cinquante ans. Ce ne semble pas être le cas pour nos amis des pays candidats. L’appartenance à l’OTAN répond mieux à leurs attentes immédiates et détermine davantage leurs choix de politique extérieure. Cela explique nos choix différents, sur l’affaire irakienne. Construire l’Europe avec eux ne saurait être effacement des différences, mais dialogue pour faire de ces différences les premières pierres de la « maison commune ». Nous nous quittons après une rencontre avec le Cardinal Macharski qui nous commente la vieille devise républicaine « liberté, égalité, fraternité ». Les paroles de Bernard Ibal, à notre dernière session, me reviennent, commentant l’unique devoir des hommes, mentionné à l’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

Et puis c’était hier ici, à Kyoto. Nous présentions au Forum les conclusions d’un rapport sur ce qu’il faudrait faire pour que les deux engagements mondiaux de réduire de moitié d’ici 2015 la proportion des gens sans accès à l’eau potable et à son assainissement soient tenus. 6.000 personnes, officiels et délégués de la société civile venus du monde entier, vont, viennent, travaillent et colloquent dans cette ruche. Nous expliquons que tenir ces engagements est possible. Que cela implique la mobilisation de tous et, par-dessus tout, la décentralisation des responsabilités politiques et financières. Des idées simples et fortes sont échangées et, nous souvenant de l’état de ces questions il y a trois ans et des progrès accomplis depuis, nous pensons qu’elles feront leur chemin.

Aujourd’hui, la conférence aborde ses conclusions … et c’est la guerre. Pourtant, il a quarante ans, c’était Pacem in Terris. Triste paradoxe, parmi les pays de la coalition, il y a ceux où l’Encyclique a connu la plus forte diffusion. Les cyniques vont pavoiser, d’autres hausseront les épaules. Pour nous, il faudra repartir après cet échec qu’est la guerre. Travailler, avec plus de cœur encore, pour que la Parole que nous avons reçue pénètre plus profondément encore les réalités humaines. Cette réalité vieille comme l’humanité qu’est la guerre, sur laquelle l’Eglise a, aujourd'hui, une parole si nette. Cette réalité aussi de la mondialisation si évidente dans ces rassemblements mondiaux, sur laquelle une parole est encore à construire à partir du vécu des chrétiens et de tous les autres.

Fin de session. Un journaliste m’aborde. « Qu’est-ce qui est le plus important : la bataille pour Bagdad ou celle de l’eau pour tous ? » La réponse ne fait pas de doute : « L’eau pour tous, évidemment ! ». La guerre, c'est la mort. L'eau, c'est la vie. Elle finit toujours par triompher.

 

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