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Mais n'y a-t-il pas là une sorte d'aveuglement devant la réalité ? Depuis l'origine la construction européenne repose sur l'idée de sacrifices consentis maintenant pour un bien plus grand demain. Or c'est précisément cette attitude fondamentale qui a été peu à peu remise en cause et que l'on voit désormais s'étaler au grand Jour. « I want my money back » disait naguère la très eurosceptique Margaret Thatcher, choquant par ces propos l'ensemble des Européens convaincus et une large part de l'opinion publique. Cette apostrophe à courte vue marquait une incompréhension profonde du projet européen qui requiert justement solidarité, générosité et vision à long terme. Mais aujourd'hui beaucoup pourraient signer cette phrase. Elle est en arrière fond du refus des Polonais et des Espagnols, qui préfèrent la rupture politique à la perspective de sacrifices économiques. Et lorsque les Français et les Allemands s'évadent du pacte de stabilité de Maastricht, c'est en raison de considérations internes discutables. D'une façon plus globale le budget de l'Union européenne s'est fossilisé autour d'un certain nombre d'avantages acquis que les grands pays ne veulent pas renégocier. Ou alors à la baisse, comme l'ont récemment déclaré les six pays les plus riches. Par mesure de rétorsion envers l'échec de Bruxelles? Peut-être. Par crainte de voir les grands équilibres de ce budget remis en cause en leur défaveur, certainement. Chacun voit dans l'Europe non plus un projet poli tique à promouvoir, pas davantage un espace de solidarité, mais un simple jeu d’intérêts à défendre. Chacun pour soi : telle semble être devenue la devise de l'Union.
Or nous avons pourtant aux portes orientales de l'espace européen un phénomène d'une rare gravité qui devrait nous inciter à une solidarité accrue: l'Irak envahi par les troupes de la coalition américaine représente une bombe à retardement d'une puissance largement supérieure aux armes de destruction massive que certains, dit-on, y cherchent toujours. L’éclatement du pays est quasiment programmé, entre sunnites minoritaires et humiliés, chi'ites sûrs de leur revanche et Kurdes séparatistes depuis toujours. La guerre était inévitablement gagnée mais la paix est, désormais pour la région entière, une toute autre paire de manches. Chacun sent bien qu'il y faudra l'appui du monde entier, la solidarité de tous, des sacrifices, évidemment. L’Europe a gagné sur les ruines de la guerre en se construisant grâce à la coopération des ennemis de jadis. La « méthode européenne » qui consiste à faire de l'ennemi d'hier le meilleur allié de demain en consentant des abandons de souveraineté nécessaires pour créer des liens commerciaux, politiques, culturels, structurels si nombreux que le retour en arrière n'est plus possible, représente une réelle avancée dans l'histoire. C'est là le cœur de l'esprit européen, c'est lui que nous devons retrouver si nous voulons conserver une espérance à l'Europe et apporter notre pierre à l'édification du monde.
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